Le portrait d’une femme âgée de l’ethnie Rục, née dans une grotte il y a plus de 60 ans, qui vit aujourd’hui dans un village où elle s’occupe de ses enfants et petits-enfants.

| Réalisateurs : Nicolas Graux & Truong Minh Quy |
| Genre : Documentaire |
| Pays : Vietnam, Belgique, France, Singapour |
| Durée : 71 minutes |
| Date de sortie : 2025 |
Découverts de manière inattendue, au tournant d’un couloir, en bas de mon immeuble, un beau matin, le cinéma de Nicolas Graux, puis celui de Truong Minh Quy, ont su s’immiscer dans ma curiosité cinéphile, territoire curieux entre documentaire poétique et slow cinema.
Autant dire le paysage cinématographique m’ayant poussé à concevoir Kino Wombat.
Depuis quelques années, les deux cinéastes ont mêlé leurs gestes, ont uni leurs regards, pour devenir un duo singulier, tout comme nous pourrions citer Véréna Paravel et Lucien Castaing-Taylor ou encore les iconiques Jean-Marie Straub et Danièle Huillet.
La naissance de cette collaboration symbiotique a été marquée par le court-métrage expérimental Porcupine, qui m’avait particulièrement touché, avait su faire vibrer une corde dérobée et secrète en moi.
Hair, Paper, Water… est une réflexion sur les modes de vie modernes au Vietnam entre villes surpeuplées et villages reculés.
La proposition suit une femme de 60 ans, vivant dans une grotte, descendant en ville telle une Zarathoustra de notre temps, à Saïgon pour prendre soin de sa petite-fille venant de naître.
De ce voyage, cet aller-retour, ressort un pays et une certaine humanité.
En s’appuyant sur la formule qui fait le titre du film, les cinéastes structurent en trois temps le cours d’images en présence.
De la vente de cheveux pour subvenir aux besoins aux miroitements des rivières qui révèlent les êtres, en passant par l’appétit vorace d’une société mondialisée qui dévore les forêts d’acacia pour créer du papier, il y a un relief qui se dévoile, une part du Vietnam, une vibration, une âme fragile mais pleine d’espoirs, de légendes et secrets.

Corinne Maury dans son ouvrage Marcher au cinéma, lignes d’existences, renvoie aux paroles de Marie-José Mondzain qui insiste sur le fait que le cinéma doit s’interdire toute généralisation lorsqu’il est question du peuple, qu’il est essentiel de le montrer sous le signe de l’infime et du particulier.
Une manière dont Nicolas Graux et Truong Minh Quy s’emparent à merveille en ne se fourvoyant à aucun moment dans un portrait-monstre du pays mais plutôt dans un reflet individuel, familial, une projection par une ligne de vie.
Il s’agit d’ailleurs d’un regard que les cinéastes partagent avec Wang Bing lorsqu’il filme L’Homme Sans Nom, Le Trois Soeurs Du Yunnan ou encore Jeunesse.
Un regard mais également une forme, celle du magnétisme entre le quotidien, les tâches et rituels, et le retour au foyer, des cheminements qui peuvent parfois prendre une journée, une année ou bien une décennie mais un retour inéluctable parfois vertigineux, d’autres fois salvateur, d’une population qui ne cède jamais à la misère ou à l’engloutissement, qui par la motricité et le rythme viennent à faire subsister l’âme d’un peuple en suspens.
En parlant de Jeunesse, d’ailleurs, il y a cette analyse en bordure qui résonne, celle de jeunes parents ouvriers, travaillant jour et nuit et parvenant tout juste à nourrir leurs enfants.
Une projection d’une société capitaliste occidentale qui repose sur la ponction humaine terrible effectuée sur les pays d’Asie.
La venue à la ville, le travail dans les ateliers, étaient des mirages, des rêves d’échapper à la ruralité, à l’existence hors de la marche du monde.
Un songe doux-amer qui se montre cauchemar, une mécanique mondiale qui engloutit.
La ruralité, elle, au fur et à mesure de la disparition des espaces naturels et de l’exode massive de la jeunesse est dans une posture délicate.
La ville et les montagnes entrent en contact, entre asservissement capitaliste des corps et existence rudimentaire mais esprit libre, le reflet d’un lieu dans l’autre par les individus qui les traversent du paysan en ville au citadin à la campagne, ouvre une vraie lecture d’un Vietnam populaire désillusionné.

Néanmoins, la proposition n’est jamais impasse ou misérabilisme.
Hair, Paper, Water… est bien plus un susurrement, celui d’un lieu, dans l’ombre des montagnes, berceau d’une population qui peut faire sortir du joug de l’impérialisme.
Un espace où la liberté se gagne dans le fait d’agir pour subvenir directement à ses besoin, à ceux des proches et du village.
Le rapport monétaire y est limité mais la forêt regorge de merveilles dont le pays tend à oublier l’existence et les mots pour les désigner.
L’anglais s’est faufilé et a dénaturé une lecture des territoires, les langues locales ne sont parlées que par les personnes âgées, et pourtant, ici, de par le retour d’une population désorientée par la grande ville, des savoirs se remettent en branle et une réappropriation s’opère.
Sur les eaux, dans un calme harmonieux, la grand-mère enseigne à son petit-fils les mots oubliés, les gestes perdus.
La liberté du corps, de l’esprit, renaissent loin de tout impérialisme.
Saisi en bolex 16mm, et donc avec son post-synchrone, la grammaire du film tant visuelle que sonore invite à l’exploration, à l’inspiration, à la pensée libre.
Les photogrammes sont organiques, débordant de vie. C’est magnifique.
Dans l’économie de la parole, avec un montage particulièrement astucieux et juste, il est alors possible de saisir à travers plusieurs générations, un rêve et ses errances, la difficile marche pour accepter de revenir aux racines.
Le didactisme de la démarche est profondément émouvant, fonctionnant à la manière d’un imagier.
Hair, Paper, Water… est un acte de cinéma incantatoire, appelant à faire renaître un peuple, une culture et ses savoirs.
En suivant cette femme dans son voyage de son logis reculé à un monde urbain, aux tours-geôles, ne répondant plus aux besoins du corps et de l’esprit mais plutôt à ceux de la cadence et de la productivité, et son retour dans un foyer rural rudimentaire mais apaisé par la communion avec la nature environnante, Nicolas Graux et Truong Minh Quy réalisent un documentaire aussi poétique qu’ethnographique, conscient que vibrant.
Une grande oeuvre.



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