« La Sorcière Sanglante » réalisé par Antonio Margheriti : Critique et Test Blu-Ray

Synopsis : Dans l’Italie du XVème siècle, la peste noire a envahi un pays rongé par la superstition et la chasse aux sorcières.
Le comte Humboldt, dont le frère a été tué, fait condamner la maîtresse du défunt, Adèle Karnstein.

Réalisateur : Antonio Margheriti
Acteurs :  Barbara Steele, Halina Zalewska
Genre : Fantastique
Pays : Italie
Durée : 96 minutes
Date de sortie : 
1964 (salles)
3 juin 2025 (Blu-Ray)

Artus, depuis décembre 2024, a effectué deux gestes notables, celui de passer à la 4K pour certains titres, avec pour premier essai le miraculeux Danse Macabre, et plonger dans le catalogue gothique italien des années 60.
Bref, ces derniers mois ont eu un goût succulent de Barbara Steele.
De quoi faire oublier toutes les parades nauséabondes burtoniennes et retrouver la flagrance originelle.

Comme diraient les nonnes du Décaméron de Pasolini : « Miracolo ! MIRACOLO ! »

Demeures bariolées, pré-inquisition italienne, noblesse, malédictions, clergé, sorcières, sensualité et autres spectres sont à nos portes.
Au programme de cet été, en Blu-Ray : Un Ange Pour Satan et La Sorcière Sanglante.

Ici, j’orienterai le regard vers le second titre, aussi connu sous le nom : I Lunghi Capelli Della Morte.
L’éditeur français avait déjà exhumé le film en 2006 pour une sortie DVD.
Le master commençait à sérieusement dater et les conditions de visionnage n’étaient pas à la hauteur de cette curiosité notable du cinéma d’exploitation transalpin.
Aujourd’hui, nouvelle restauration, nouveau support.

La Sorcière Sanglante ou l’Epectase à L’Epreuve Des Flammes

Antonio Margheriti, bien qu’aujourd’hui relayé en seconde file des cinéastes de genre italiens, tout comme l’incontournable Riccardo Freda, fait pourtant partie des artisans originels du cinéma fantastique italien.
Les formes que prennent ses oeuvres ont certes des traits de formules bis repetitae, ses films gothiques prennent la suite du Le Masque Du Démon réalisé par Mario Bava, mais font preuve d’une véritable créativité esthétique, outrancière dans certains cas, charme brinquebalant, au service du cinéma populaire loin des strasses, des flashs, de la Dolce Vita et des salles italiennes de première zone.
Margheriti sonde les mouvements de genre du cinéma de l’époque, du gothique au western en passant par le film militaire, et fait moduler ces derniers en respectant leurs codes, évidemment, mais appuyant leurs traits qu’il s’agisse de frissons, de gore, d’action ou encore d’aventure afin d’en faire une expression de cinéma lui étant propre.

XV° siècle l’Inquisition espagnole bat son plein, ses reliefs commencent à se dessiner en Italie et la peste noire envahit l’Europe.
Une femme, mère de deux filles, est accusée de sorcellerie. Direction le bûcher.
L’aînée, Adèle, supplie le comte de suspendre l’exécution contre son corps.
La benjamine, Elizabeth, elle, âgée de tout juste 10 ans, observe sa mère s’enfoncer dans le dédale de paille.
Le comte profite d’Adèle et n’a pas le temps d’empêcher le brasier d’éclore.
La jeune femme menace alors ce dernier de le dénoncer pour adultère par esprit de vengeance.
Elle est assassinée.

Les années passent, Elizabeth, une fois adulte, se voit dans l’obligation d’épouser le fils du comte, commanditaire des flammes qui ont rongé sa mère.
Une nuit, la foudre tombe sur le cimetière…
Adèle revient à la vie, pour mener à bien sa vengeance.
Aux portes de la noblesse, le Tiers-Etat hurlant, rongé par la peste, s’entasse aux portes du château…

Le chaos se fraie un chemin.

Sorti en Italie la même année que Danse Macabre, La Sorcière Sanglante soutient le cap du film de malédiction mais travaille ici le film de fantôme avec une forme distordue du cinéma de revenants, loin du zombie, sculptant le retour de la vie dans le corps mort, le temps d’un crime, le temps d’une vengeance.
Margheriti joue moins l’option du dédale narratif et ses multiples retournements de situation.
Le spectateur a les cartes en main, conscience des moindres paramètres du récit et n’a plus qu’à observer le piège se refermer.
C’est à la fois la qualité et le défaut de la proposition, ne laissant qu’un faible travail de la pensée, devenant une progression protocolaire où l’on attend les chutes sans grande surprise mais où l’atmosphère et l’esthétique générale l’emportent, faisant faux-pas à l’ennui.

Néanmoins par-delà sa simplicité première, La Sorcière Sanglante a une intéressante manière de construire son univers, dans son geste de saisie du clergé, de la noblesse et du Tiers-Etat.
Il y a ce curieux pivot entre le peuple et les châtelains opéré par une Eglise toute aussi répressive que capable d’ouvrir des portes closes ou bien même infliger le courroux divin aux protégés du système… les nobles.
En installant son récit durant la pré-inquisition italienne, la proposition permet de télescoper mentalement le récit durant les années Mussolini, projetant de manière fantomatique par l’image des sorcières le sort des communistes.
Dans cet algorithme sociétal médiéval réside une colère de l’Italie des années 60 et le film de Margheriti semble une passerelle inattendue entre les hommes de Dieu se sacrifiant pour le peuple dans le Rome Ville Ouverte de Rosselini, tourné durant les derniers jours de la Seconde Guerre Mondiale, et le travail autour d’une bourgeoisie industrielle décadente et s’autodétruisant que l’on retrouve dans le giallo.
De l’un à l’autre le clergé a oscillé, sauvant le peuple parfois, camouflant les crimes des plus aisés d’autres fois.
Le confessionnal est à deux visages, le peuple révolté et les patrons névrosés.
Le secret, lui, celui de Dieu, est omniprésent.
Le silence, lui, Dieu, tue.

Le voyage s’amuse à travers le XV° siècle à constamment jouer sur les dynamiques esthétiques fantasmées , entre récits fantastiques modernes et fabliaux de l’époque : spectres, crimes, complots, revenante, sorcières et sévices.
Dans un coin de l’esprit résident Haxan de Christensen, Les Sorcières de Salem de Rouleau, The Pit And The Pendulum de Corman.
Mince, je m’évade, ici ‘est du gothique pur et dur dans la tradition du genre, à l’italienne, en tordant le classicisme de la Hammer des 60s.

Un voile se tend, le récit stagne, mais Barbara Steele, elle, ainsi que Halina Zalewska ensorcellent.
La photographie de Riccardo Pallotini, déjà présent pour Danse Macabre, permet de vivre une véritable ivresse de l’image acceptant la narration d’être boiteuse sans handicaper le long-métrage pour autant.
L’esprit du film déborde du cadre et sait parfaitement saisir l’attention de tout amateur du genre, pour les autres cela restera une expérience certes en demi-teinte, bien qu’une sympathique porte d’entrée, bien plus décomplexée que les propositions de la Hammer de la même époque.
Comme souvent dans le cinéma italien, pourtant issu d’une société profondément machiste, la place des femmes est cruciale et décisive. Elles sont sources d’érotisme mais aussi de profonds bouleversements politiques, économiques et sociétaux, une véritable clé de voute.
La survie de la société toute entière dépend d’ailleurs de leurs actes, face à des dirigeants masculins orgueilleux et vaniteux.
Les femmes deviennent reines souterraines qui soulèvent un système-ogre millénaire.

Bref, La Sorcière Sanglante est profondément séduisant, détient une ravissante aura, qui ne repose aucunement sur son histoire principale, relativement générique, mais bien plus sur ses arrières-plans, sur la brume inhérente aux espaces, les ténèbres du cadre et les sous-textes sociétaux dérobés.
Antonio Margheriti ne tient pas ici son chef d’oeuvre, pour cela il y a Danse Macabre, mais délivre une pièce importante pour le cinéma fantastique italien, assoit la possibilité de l’étrange et conforte la voie pour tout un cinéma de genre.

Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Les éditions Artus Films font véritablement partie des éditions que nous préférons sur le marché français.
L’éditeur a su conserver un format éditorial stable qui ravit nos âmes de collectionneurs.
Ici, un digipack avec fourreau.
Les différents volets reprennent les affiches d’origine de différents pays.
C’est beau, définitivement beau.

Et puis, au-delà de l’esthétique, il se trouve qu’Artus Films a mis le paquet en terme de suppléments.

Image :

Le master 2K en présence permet d’enfin déposer votre édition DVD dans la boîte à livres la plus proche, histoire de faire circuler Antonio Margheriti chez les voisins du quartier
Ici le cadre a été stabilisé, la copie a été convenablement nettoyée, les contrastes sont solides, le niveau de détails agréable sans être soutenu et la dimension argentique est palpable.
Reste quelques séquences abîmées, particulièrement lors d’une séquence dans la crypte avec une image patinée et des rayures.
Le transfert quant à lui est solide, pas d’items perçus.

Note : 7 sur 10.

Son :

Pour ma part, le film a été visionné en VOST, et quelques séquences ont été visitées en VF.

Concernant la VOST 2.0, aucune saturation à noter, de belles rondeurs sur les accompagnements instrumentaux et l’ambiance sonore général, les voix sont nettes. Néanmoins le mix général fait la part belle à la composition et tend à mettre les voix légèrement plus basses, amenant à monter le volume pour avoir de dialogues suffisamment puissants.

La VF, quant à elle, fait le travail mais fait perdre les dynamiques de la VOST. C’est plutôt plat.

Note : 6.5 sur 10.

Suppléments :

L’éditeur reprend les bonus de 2006, exclusivement sur le Blu-Ray, et ajoute de nouveaux suppléments :

  • Présentation du film par Nicolas Stanzick :
    Stanczick et le cinéma gothique, cela relève du pléonasme.
    C’est un fin connaisseur qui regorge d’anecdotes et de récits palpitant sur la période, les films, les réalisateurs et acteurs.
    Il décortique les codes du gothique à l’italienne durant 40 minutes faisant une lecture tryptique entre Freda, Bava et Margheriti, tout accompagnant la pensée vers le pôle La Sorcière Sanglante.
    C’est fourni, précis et toujour très juste dans le rythme et a tonalité. Parfait !
  • Entretien avec Ernesto Gastaldi :
    Le scénariste de La Sorcière, âgé mais particulièrement vif d’esprit, revient sur le film, les acteurs et Antonio Margheriti tout en affirmant que le souvenir de La Sorcière Sanglante est assez nébuleux et anecdotique.
    Un tour de casting et d’artistes réussi.
  • Générique anglais
  • Diaporama d’affiches et photos
  • Films-annonces originaux

Exclusivité Blu-Ray : reprise des bonus 2006 :

  • Entretien avec Edoardo Margheriti :
    Le fils d’Antonio Margheriti revient durant une dizaine de minutes sur son père et ses années en tant qu’assistant auprès de lui avant de devenir lui-même metteur en scène.
    Un supplément touchant.
  • Mon ami Nini, par Luigi Cozzi
    Luigi Cozzi, réalisateur de Contamination, offre une balade amicale où il aborde son amitié avec Margheriti.
    Nous n’apprenons pas tant de choses que cela mais l’échange est sincère, si ce n’est émouvant.
  • Antonio Margheriti, par Alain Petit
    C’est un supplément échos à celui de Stanczick, revenant sur le film, son réalisateur et ses acteurs de manière minutieuse et avec un angle sensiblement différent permettant d’étoffer tout ce que nous avons déjà appris sur La Sorcière Sanglante.
  • La sorcellerie, culte des ancêtres et des forces de la nature, par Anne Ferlat

    Surement e supplément qui m’a le plus touché, un voyage extrêmement pointu autour de la sorcellerie.
    En moins de 20 minutes, Anne Ferlat apporte une déferlante d’informations et de lectures possibles autour du personnage de la sorcière. C’est passionnant.

Note : 9 sur 10.

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