Synopsis : Ha-Dam, une adolescente démunie, débarque à Busan. Errant avec sa valise cassée, elle n’a qu’une volonté : se sortir de la misère. Mais sans adresse ni téléphone portable, la quête d’un job, même modeste, devient un véritable chemin de croix.
Face à une société individualiste, Ha-Dam va devoir se battre pour retrouver sa dignité.

| Réalisateur : Park Seok-Yeong |
| Acteurs : Jeong Ha-Dam |
| Genre : Drame |
| Pays : Corée Du Sud |
| Durée : 82 minutes |
| Date de sortie : 2015 (salles) 30 juillet 2025 (Blu-Ray) |
Du côté de Kino Wombat, nous sommes attachés aux petits éditeurs, tout particulièrement lorsqu’ils marient cinéma populaire et cinéma exigeant.
C’est exactement le créneau de Badlands, que l’on suit du coin de l’œil depuis quelques années, proposant en cette année 2025 trois nouveaux titres :
- Steel Flower de Park Seok-Yeon
- L’Attaque Du Fourgon Blindé de Bruce Beresford
- Second Life de Park Young-ju
Bien que paraissant être un nouvel éditeur, Badlands est en réalité présent depuis de nombreuses années.
Souvenez-vous, il y eut tout d’abord la sortie de La Bouche De Jean-Pierre en DVD, moyen-métrage réalisé par Lucile Hadzihalilovic, puis l’arrivée en écho au Leto de Kirill Serebrennikov d’un certain L’Aiguille porté par le visage incendiaire de Viktor Tsoi, proposition véritablement obsédante, puis il y a de cela deux ans, l’arrivée de trois films d’un cinéaste japonais trop méconnu en Occident,Yuzo Kawashima, dont nous avions chroniqué l’entêtant La Bête Elégante.
Oups, on me dit dans l’oreillette qu’il y aurait aussi dans la besace de l’éditeur un film pakistanais de zombies particulièrement irrévérencieux et outrancier du nom de Hell’s Ground.
Alors explorer aujourd’hui de nouveaux horizons dont deux pièces de cinéma coréen méconnues et s’engager sur le chemin de L’Attaque Du Fourgon Blindé, film de casse australien qui titille fortement notre curiosité, marque définitivement l’empreinte de Badlands et son goût pour un cinéma rare, indépendant, mondial et libre.
Aujourd’hui, direction Steel Flower réalisé par Park Seok-Yeong.

Steel Flower,
Les Vagues, Le Sel, La Rouille et Les Os
Réalisé par Park Seok-Yeong, seconde réalisation du cinéaste, Steel Flower prolonge le geste de Wild Flowers et quitte le groupe de jeunes filles marginales pour suivre une jeune femme mutique, à la rue, dans les artères amères de Busan.
Le rêve coréen doucereux et cotonneux qui inonde nos rétines sur les plateformes de streaming depuis plus d’une décennie disparaît, enfin.
À contre-courant de ce que l’on voit de plus en plus en matière de cinéma coréen entre thrillers composés comme des symphonies et drama coréens abrutissants, Steel Flower prend le pari du cinéma expérience à l’image brute. Ici, la rue a ses textures, ses failles, ses remontées acides.
La fiction ne se limite pas à l’existence cinématographique du personnage dans l’intrigue.
Ha-Dam existe bien avant la première image et continuera d’exister bien après. La capacité du spectateur à se projeter est capitale.
Il n’y a pas de mode d’emploi à Steel Flower, le regard est simplement visiteur d’un fragment d’une structure particulièrement vaste en hors-champ : la société coréenne et sa jeunesse précaire.
Entre l’image et le regard-spectateur, un dialogue se doit d’opérer jouant tout autant sur les expériences intimes de ceux qui observent la projection que sur les situations traversées par l’héroïne du récit.

Ha-Dam est une jeune femme.
Elle traîne sa valise, pleine à craquer dans les rues de Busan.
Est-elle en voyage ? Vit-elle une rupture ?
Ses pas la mène jusqu’à la jetée, balayée par les vagues, force qui pousse le corps à résister pour exister, mouvements qui projette vers la ville.Ha-Dam est une jeune femme, la nuit, sans logis.
Elle traîne sa valise, pleine à craquer sur les hauteurs de Busan, dans sa périphérie.
Les logements nécessitent un minimum garantie.
Dans une impasse elle trouve une maison à l’abandon, s’y faufile, et installe son foyer de fortune.Ha-Dam est une jeune femme, seule, la nuit, sans logis.
Elle a laissé sa valise dans une maison abandonnée et descend en ville chercher du travail.
Les expériences sont multiples et déconcertantes. Sur le chemin du retour, un club de danse attise son regard, un club de claquettes.
Les clapotis résonnent dans son âme, une rythmique d’un corps brisé renaît.
Voici tout ce que l’on apprend dans l’introduction du film, uniques informations distillées autour d’un personnage fantomatique, en proie au désespoir, dont une braise intime continue néanmoins à vivoter.
Le cinéaste observe la précarité d’une jeunesse rendue invisible par les pouvoirs publics.
Park Seok-Yeong met en lumière des spectres qui hantent les villes, balayées sur la bordure, dans des espaces ténébreux, poussés au mutisme social, tenus par la honte de l’échec conduisant à un asservissement redoutable.
L’esclavage moderne commence là.
La caméra tourne, suit Ha-Dam, silhouette perdue et ses errances.
Il y a un travail du corps dans les espaces qui ricoche violemment et de manière particulièrement âpre sur l’entièreté de la société. Un cliché étonnant est réalisé.
Dans son épure narrative, dans sa forme lo-fi et son image brute, une expérience fictionnelle du réel se joue, donnant à la proposition des drapés documentaristes. La limitation des problématiques et le choix précis de quelques lieux et personnages tertiaires, permet à Steel Flower de s’ancrer dans son cadre, dans ses situations, de creuser les êtres.
Le temps, volontairement rallongé par les plans-séquences, est plume.

Le champ/contre-champ, lui aussi, joue un rôle déterminant en matière d’écriture, entre distance, tension et impact.
Une expression de cinéma, qui tend à unir les deux espaces-reflets, par montage, pour créer des rencontres, ici, entre Ha-Dam et la population établie, instants terrifiants.
Progressivement, pourtant, les espaces de montage disparaissent, l’image n’est pas forcément coupée, le plan porte les êtres, faisant de ce geste dualité un acte poussant à une unité périlleuse affrontant une autre dynamique bicéphale incontournable : le champ/hors-champ
La peur d’une précarité-maladie contagieuse se ressent.
Du restaurateur à sa compagne, de la femme aux prospectus au passant lambda, il y a cette sensation de vide, trou béant sous tout un chacun qui absorbe les âmes en peine, transformant le citoyen en marginal, en un coup du destin.
Ce magnétisme vorace qui éveille la frayeur, qui transforme l’individu en paria, pousse à créer des murs, à stigmatiser, à empêcher l’entraide.
Cette manière de saisir la société coréenne et sa peur de la perte, précarité ambiante, prend toute son ampleur dans la manière de filmer du cinéaste, caméra à l’épaule.
Un sentiment de vertige s’échappe de Steel Flower.
Cependant, et bien que ficelé avec intelligence, le voyage cède maladroitement à quelques facilités pour accrocher émotionnellement le spectateur.
Des ficelles misérabilistes pour développer un lien avec Ha-Dam, une proximité tire-la-larme qui était loin d’être nécessaire et où la manière d’apporter la danse, les claquettes, dans le processus de renaissance est bien trop générique.
Une manière de narrer, de créer du supense, parfois agaçante qui sait cependant se rattraper à travers le regard d’une jeune femme écartelée entre ses rêves de jeunesse et les vagues perverses, société capitaliste cafardeuse, qui font des individus de simples mécaniques à exploiter jusqu’à la rouille.
Et puis, ce qui permet d’échapper au drame d’éviter l’impasse alarmiste, si ce n’est moraliste, c’est la performance de Jeong Ha-Dam, actrice magnétique que l’on connaît également pour ses rôles dans Mademoiselle et Decision To Leave de Park Chan-Wook.
L’honnêteté dans le jeu et l’abandon absolu au personnage apportent énormément à l’intensité et au caractère tangible de ce récit-purgatoire.
Les chaussures de danse claquettent, le corps retrouve des dynamiques, des espoirs, des songes rencontre des arythmies, certes, des désillusions, des tempêtes, mais se bat.
Steel Flower déconcerte, surprend, saisit et révèle un cinéaste au geste tout particulièrement intéressant et signe le début de carrière d’une actrice stupéfiante.
Espérons qu’un jour les deux autres parties de la trilogie Flowers arriveront jusqu’à nous, fresque où Ha-Dam est personnage traversant et structurel.

Le caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray
Badlands propose une édition très soignée, avec visuel réversible, optant pour le scanavo plutôt que l’amaray en terme de boitier, et avec un visuel signé Frédéric Domont, comme toujours réalisé de main de maître.
Le style apporté au visuel avant installe une véritable pâte éditoriale.
Les éditions Badlands ont de la gueule, ça c’est certain, et le passage au format Blu-Ray, pour la dimension des éditions est un vrai soulagement de collectionneur.
Par pitié ! Ne perdez pas le rythme ! Nous voulons encore des éditions de cet acabit et des films rares.
Image :
Steel Flower est un film à tout petit budget avec un traitement de l’image brut, où le cinéaste a modelé une image nocturne avec beaucoup de contrastes et saturations.
Ne vous attendez pas à un rendu papier glacé aux mille merveilles, ce n’est pas l’objet du film.
Le master en présence s’engage à être au plus proche du regard originel et travaille une image qui donne un sentiment d’urgence.
La caméra bouge, énormément, certains détails n’ont pas le temps de se stabiliser mais la lecture de l’image, elle, est irréprochable tout comme la colorimétrie tantôt bleutée, tantôt verte, entre aurore et ténèbres vaseux.
L’atmosphère y est parfaitement retranscrite.
Une réussite qui joue en dehors des grilles d’évaluation ordinaires.
Son :
Deux pistes sonores sont présentes sur le disque : DTS-HD MA 2.0 et 5.1 VOSTFR.
Pour ma part, j’ai vu le film en 5.1 et ai effectué quelques essais en 2.0.
Tout comme pour le rendu image, la captation sonore est brute, joue sur les bruits de la rue, les silences hoquetants de la nuit et l’intérieur mouvementé des salles de restaurant où Ha-Dam cherche à conserver un emploi en tant que serveuse.
De façon générale le master est assez frontal mais des sonorités urbaines traversent la scène surround pour permettre une belle immersion dans ce Busan nocturne.
L’équilibre entre les voix, l’ambiance sonore et les bruitages est assez juste. Le son des claquettes a de belles dynamiques.
Un beau rendu général.
La piste 2.0 fait également très bien le job, perdant effectivement les ambiances de la scène arrière mais effectuant une belle réussite en matière d’amplitude spatiale.

Suppléments :
Badlands sait comment nous séduire…
Pour Kino Wombat, la présence d’un livret est toujours un vrai plus.
J’adore, personnellement, emporter les livrets avec moi, dans les transports en commun, au boulot pour la pause ou tout simplement en terrasse d’un café, et prolonger l’expérience-film en dehors de mon appartement.
Ici, l’édition contient donc un livret contenant des entretiens avec le cinéaste en compagnie de Guillaume Perrin, Anthony Plu et Miwon Seo ainsi qu’un unique supplément vidéo, entretien en compagnie de Bastien Meiresonne. Le livret permet de revenir sur la carrière du cinéaste, le choix de l’actrice, la trilogie Flowers et Steel Flower. Superbe.
L’entretien sur disque est extrêmement complet revenant durant 40 minutes sur le cinéma coréen des années 2010, le film, le parcours du cinéaste, de ses études à l’étranger à l’idée de créer une trilogie sur la précarité des jeunes filles, et va encore plus loin que le contenu du livret.
Un incontournable.


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