« Que Ton Règne Vienne » réalisé par Mathias Averty : Critique

Pour combattre l’angoisse qui le hante jour et nuit, un jeune musicien décide d’explorer sa part d’ombre. Une quête initiatique qui va le mener sur les traces du satanisme en France, des légendes d’hier aux messes noires d’aujourd’hui.

Réalisateurs : Mathias Averty
Genre : Docu-fiction
Pays : France
Durée : 90 minutes
Date de sortie :
2025

C’est une rencontre inattendue, d’un clic à un autre, d’un partage à une publication, d’un projet documentaire à un financement participatif, que je me suis retrouvé face au filmde Mathias Averty.
Un art de la déambulation, de la perdition et de l’errance qui m’a souvent porté dans mes explorations des cultures underground que cela soit en terme de musique ou de cinéma.
Ici, l’impasse dans laquelle je me trouve est curieuse questionnant un rapport au satanisme en France, un voyage dans une vision du monde, de l’humain et des espaces occultés.

Loin de m’intéresser au sujet avec discipline, mes explorations de la scène Black Metal m’ont souvent conduit à l’ange déchu, régulièrement invoqué comme une figure mythologique marginale, figure trop souvent archétypale, faisant ressentir un certain danger, un certain frisson, une divinité crachée, pôle de réflexion à travers lequel les dynamiques de notre monde sont à revoir.

Ici, Mathias Averty, après Nous Sommes Les Nouvelles Chimères, retraçant le festival païen et cérémoniel Les Feux De Beltane, s’engage dans un voyage partant de pratiques individuelles, recherches et rituels expérimentaux, jusqu’à la rencontre des pratiques collectives, les messes noires.
En prenant la forme du docu-fiction, pour révéler des croyants et leurs pratiques, le cinéaste invite à suivre un jeune homme, dans son cheminement intime, allant de ses chaos enfouis à sa quête de vérité.

L’expérience est déconcertante de par sa forme, de par sa mise en scène.
En suivant Iokanaan, et croisant son expérience personnelle à une trajectoire fictive, afin d’entrer en contact avec toute une communauté, il y a un regard ambivalent, parfois douteux, qui se forme, une forme de supercherie, une ombre factice, naissant à force de manipuler les spectres du documentaire, de la fiction et de l’investigation.
Averty fait émaner un étrange maniérisme, tisse sa glaise dans un enchevêtrement de stéréotypes, à travers la structuration de son personnage semi-fictionnel.

En arrière plan, un étalage-vitrine de disques, allant de la scène Black Metal à la scène Doom, de Mayhem à Om en passant par Birds In Row, portes d’entrée à cet univers pour un grand nombre certes mais d’une grande artificialité dans la manière de les disposer en toile de fond pour meubler l’appartement et nourrir le cadre.
Une amorce de film renforcée par des lectures de textes incantatoires difficilement vraisemblables et un brin déconcertantes, le tout porté par un montage clippesque perdant la portée du geste, du temps et donc du rituel. On ressent une mise en scène du réel plus qu’une captation du réel.
André Bazin serait en colère.

Cependant, ne vous arrêtez pas en ces terres maudites artificielles…
Que Ton Règne Vienne a un joker dans sa poche, sa rencontre avec la communauté sataniste marseillaise.
Comme le dira une des âmes en présence « Il y a autant de satanistes qu’il y a de satanismes », et c’est l’exact ligne de conduite du film. Il ne s’agit pas ici de pénétrer des forces malveillantes mais de dresser le portrait d’une expérience marginale, une alternative à la lumière cruelle, et insidieuse, de Dieu.
Kenneth White dans La Figure Du Dehors rappelait son aversion pour les croyances bibliques préférant se retrouver dans les champs poétiques païens. Il soulevait le courroux cauchemardesque infligé par Dieu aux croyances dites archaïques, celles qui émanent des terres et des peuples locaux.
Satan est ici l’adversaire, du divin-dictateur, de la société-vorace qui avale l’individu, et non pas le monstre culturellement présumé.

Les entretiens dévoilent une marge, une communauté d’individus se rêvant libres, des songeurs et des poètes, des révoltés et des penseurs, des maudits et des errants.
Les témoignages sont entêtants, parfois même obsédants et d’une émouvante conviction.
Le décorum sociétal qui pousse au rejet et à la terreur de Lucifer, se destructure.
Le satanisme, ici, est simplement l’alternative, une voie occultée, un possible pour les rêveurs.
Dans sa lecture de la communauté, la pratique vient à rencontrer d’autres spiritualités, orientales, asiatiques, le bouddhisme entre autres.

Mathias Averty tient son sujet, enfin, après une laborieuse première moitié de film, approchant l’humain, calmant le montage, laissant respirer l’image, révélant des champs ténébreux effleurant une beauté encore cachée.

Que Ton Règne Vienne est maladroit, tendant plus vers l’investigation que le documentaire et aurait gagné à prendre le temps du mouvement, du rituel, et à oublier sa volonté de compiler, fictionnaliser et rythmer.
En modelant de cette manière sa structure, répondant à des codes modernes de vidéaste et non de cinéaste, Que Ton Règne Vienne perd de sa superbe, s’écarte de la recherche et devient relique pour curieux, joue sur des grandes lignes, ne plonge jamais dans l’étude et n’atteint pas le statut documentaire, trop générique pour cela.
Une approche slow cinema à tendance ethnologique, elle, aurait été la bienvenue.

Reste un moment touchant, une volonté de saisir une tangente, loin des représentations vaseuses, qui n’ose cependant jamais pleinement embrasser son sujet.
Sympathique et esquissant un espoir, celui de son réalisateur, Mathias Averty et sa possible métamorphose.
La matière est là, la forme, elle, est à revoir.

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