Le premier volet, Nuit obscure – Feuillets sauvages (Les brûlants, les obstinés), est tourné à Melilla, enclave espagnole au nord du Maroc. Il suit des jeunes adultes en fuite qui vivent dans les forêts, les caniveaux, les arbres, dans l’attente d’un possible passage vers l’Europe.

| Réalisateurs : Sylvain George |
| Genre : Documentaire |
| Pays : France |
| Durée : 255 minutes |
| Date de sortie : 2022 |
Sylvain George filme Melilla, enclave espagnole sur le territoire marocain, et ses jeunes migrants, coincés aux portes de l’Europe.
Il y restera pour près de huit heures montées, et des centaines d’heures de rushs, pour les deux premiers chapitres de Nuit Obscure avant de quitter l’espace trans-méditerranéen, tout comme le font les bateaux transmediterranea depuis le port, pour poser sa caméra à Paris lors du troisième et dernier chapitre.
En trois actes le cinéaste suit une jeunesse marocaine, dès 13 ans, fuyant un sous-prolétariat au goût de cauchemar, la face cachée du néo-capitalisme.
C’est dans ce territoire, celui que l’on imagine par l’axe de médias putassiers, que le voyage conduit nos rétines, vers les coulisses d’un monde suffocant pour permettre à l’Occident de fonctionner comme nous le connaissons, égoïste et vorace.
Une vision par delà nos remparts s’installe, le vertige est grand, le regard frontal de Sylvain George mène vers une impasse, un bout du monde.
Les barbelés sont hissés, le phare devient filament prométhéen, la jeunesse, elle, essaie de se soustraire à ce territoire, européen, encore si loin des projections rêvées.

Dans un geste documentaire d’observation, au montage fragmenté, sans voix-off, ni intertitres explicatifs, à la manière de Wang Bing, le cinéaste français disparaît et se fait œil mutique, témoin d’un entre-espace entre Occident et Tiers-Monde, terrifiant purgatoire où se joue entre ces jeunes et la Guardia Civil un nauséeux jeu du chat et la souris.
La souris est morte. Le chat meurt. Oubliez tout suspense.
Ces jeunes vivent dans des galeries, canalisations ou des camps de fortune construits derrière des filets anti-éboulements à flan de falaise.
Dans son montage, Sylvain George glisse l’observation de cet espace sans issue.
Les jeunes ne font que grimper, descendre, se faufiler, dans une démarche continuellement verticale là où les bateaux et avions, eux, se déplacent à l’horizontal.
Il y a deux mouvements, deux mondes, une geôle et les rêves fugaces.
Un travail de l’espace et des corps traversants est à l’oeuvre.
Melilla se dessine à travers plusieurs groupes de jeunes migrants, la nuit, entre essais et chutes, et ses locaux, le jour, entre défilés militaires, renvoyant aux échos fascistes du vieux continent, et contrebande de denrées interdites sur le sol marocain.
Car la frontière est ouverte entre le Maroc et Melilla, elle est transpercée même, par un couloir de grilles où la classe sociale la plus en difficulté, marocains limitrophes, récupère les chutes et objets abandonnés de l’Europe, par ballots avoisinant les quatre-vingt kilogrammes, qu’ils poussent à bout de bras le long d’un parcours aux airs de désert biblique, aux airs d’étendus concentrationnaires.
Un éclat de cinéma apparait, Robert Bresson, des mains, des murs, des cordages de fortune, Un Condamné à Mort s’est Echappé.

A force de répéter les gestes, parcours, chemins et scènes de vie, d’étirer le temps et faire se chevaucher des vagues différentes de migrants réinvestissant les cachettes des précédents, une nausée s’accroche au regard spectateur.
Les heures s’écoulent, 255 minutes pour nous, 3 ans de leurs existences.
Le noir et blanc s’intensifie, le ciel gris rappelant tant Pasolini que Bela Tarr vire aux ténèbres absolus et convoque le travail de Soulages.
Sylvain George allie le poétique et le politique sans jamais se fourvoir et jouer de misérabilisme.
L’esthétisation de l’image ne trahit jamais les sujets filmés, elle les porte et dévoile des secrets, des forces en présence que la couleur n’aurait pu révéler, stratifiant et marquant dans des jeux de contrastes tout un éco-système, la ville de Melilla.
Les quatre heures filent, l’œil est pris de vertige, le cœur est blessé.
Dans son approche cyclique et répétitive, faite de barbelés, d’escalade, de chutes, d’essais multiples, le mythe de Sisyphe prend forme, l’impasse est amère.
Feuillets Sauvages (Les brûlants, les obstinés) n’est que la première étape, la vue depuis l’extérieur d’une citadelle fortifiée, l’Europe, et les premiers pas sur une terre de songes moqueurs.



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