« Nuit Obscure – Au Revoir Ici, N’importe Où » réalisé par Sylvain George : Critique

Melilla, enclave espagnole au Maroc, est une des seules frontières terrestres entre le continent Africain et l’Europe. Une zone-tampon aux frontières externes de l’Europe, vers laquelle convergent des personnes migrantes provenant du continent asiatique, du Maghreb, de l’Afrique noire. Un lieu dans lequel se donne à lire et à voir les politiques migratoires européennes, leurs enjeux, et leurs conséquences.

Réalisateur : Sylvain George
Genre : Documentaire
Pays : France
Durée : 184 minutes
Date de sortie : 2023
Mention Spéciale Festival De Locarno 2023

Melilla, enclave espagnole au Maroc, portes de l’Europe sur le continent africain, Sylvain George, cinéaste français s’est installé au cœur de la ville, errant dans les rues, sur le port, dans la périphérie, à la rencontre d’adolescents, jeunes adultes pour certains, migrants sur la route du rêve européen, de l’instruction, du travail et d’une vie décente.
Nuit Obscure : Au Revoir Ici, N’importe Où, lauréat d’une mention spéciale au Festival de Locarno 2023, est la continuité de Nuit Obscure : Feuillets Sauvages, qui était présenté en séance spéciale en 2022 à Locarno.

Les deux propositions visitent un même lieu, une problématique commune mais suivent des groupes d’individus différents.
Ici, les migrants sont plus jeunes, entre 13 et 16 ans approximativement, et sont le visage d’une migration moderne juvénile de plus en plus importante.

Nuit Obscure : Au Revoir Ici, N’Importe peut être découvert de façon indépendante.

Au cœur de la nuit, dans les eaux du port de Melilla, stationnent cargos et autres géants des mers, au milieu des flots-pétroles, des têtes apparaissent, se déplaçant vers le quai.
Un groupe de jeunes migrants force la frontière marocaine pour essayer de dépasser leurs conditions. La traversée semble longue, éreintante mais dans l’obscurité l’accès à Melilla paraît possible, le mirage européen tangible.
Plus loin, sur le béton du quai, trois jeunes individus déambulent, observent les cargos, se suspendent aux amarres et débutent leurs ascensions vers leurs destriers, Cheval de Troie pour accéder au vieux continent, aller au-delà de l’enclave.
La sécurité arrive, arrête les jeunes hommes, ces derniers ne sont pas reconduits à la frontière, simplement reconduits dans les rues de Melilla.
La loi européenne sur la protection des mineurs les protège, les États devant soin et éducation, l’Espagne offrant béton et désillusion.

La plongée documentaire de Sylvain George continue.
Le cinéaste suit ces mineurs errants, à la recherche d’une ouverture vers leurs imaginaires d’une Europe nourricière. Ces derniers face au mirage dissipé trouvent dans l’impasse une cité fortifiée, sans vie, sans avenir.
Ils vivent dans les arbres, sur des plateformes, dissimulés, au creux des rochers, abris de fortune ou dans les interstices des dispositifs bétonnés anti-submersion, à l’ombre des regards. Ils attendent la nuit pour sortir, se nourrir des restes, collectant détritus et vêtements abandonnés pour s’improviser des lieux de vie.

Sylvain George suit les traces de cinéastes tels que Lav Diaz, dans son esthétique, ou encore Wang Bing, dans sa manière d’articuler le propos.
Il y a cependant chez le cinéaste un langage à part où le montage, les trajectoires, positions et lectures du cadre viennent à proposer des cheminements narratifs poétiques profondément troublants. Il joue des contrastes, de la lumière incandescente, tout comme des ténèbres obsédants, avec un geste qui n’appartient qu’à lui. Le mouvement débuté avec Feuillets Sauvages s’intensifie, s’obscurcit, se rapproche du rêve et de ses failles.


C’est un cinéma du présent qui s’ancre déjà dans l’Histoire, qui, dès sa captation devient archive.
Une mémoire des invisibles, une projection sur un espace et des corps qui jusqu’alors n’étaient qu’imaginés mais jamais perçus, croisés mais jamais rencontrés.

C’est par la structuration des espaces que Sylvain George conduit notre regard, instaurant une distance modulaire entre l’humain et la caméra.
Un espace tout en verticalité, en barrières, clôtures barbelées, murailles et barrages sécuritaires.
C’est à travers la lecture des rues, des quartiers, des pierres, des pavés et des briques, que notre attention est captée intégrant toutes ces âmes perdues dans un territoire géographique précis et son Histoire entre statues, fresques chrétiennes, et plaques commémoratives.
Ces jeunes migrants, sans s’en rendre compte, sont en train d’écrire l’Histoire du lieu, ancrer leurs passages, devenir un contre-geste essentiel pour comprendre la marche du monde moderne. Les mécaniques du premier chapitre se prolongent, il s’agit d’une poursuite qui s’engage à explorer les espaces qui étaient encore dans la nuit.

Le regard du réalisateur lors des déambulations n’est jamais voyeur mais observateur, jamais investigateur mais accompagnateur.

Nous découvrons un univers de combines pour survivre, un monde alternatif et souterrain.
Les vêtements, nourritures et objets sont dissimulés sous les plaques d’égouts, la ville devient une prison où le partage de tuyaux entre détenus redéfinit les mécanismes et dynamismes tout entier des lieux, où le partage devient l’unique force de ces individus rejetés, dépossédés et abandonnés.

Et puis… bien que la loi promette soin et éducation, la caméra saisit une réalité qui est toute autre, où la police frappe, où les vigiles blessent, où les gardes côtes tuent.
Les soins sont prodigués, lorsque le besoin est signalé puis les mineurs sont renvoyés dans les détritus dans des zones poubelles, seule proposition pour se nourrir.
Au-delà de la santé, l’éducation en prend également un coup lorsque la visite en périphérie d’une école et lieu d’accueil, dans des locaux délabrés, aux dortoirs surchargés, aux leçons tenant sur des polycopiés absurdes, aux sanitaires crasseux et à la façade décrépie se dévoile. Face à la promesse institutionnelle, le système D prévaut.

Dans ce système de l’ordre et du chaos, nous commençons à véritablement saisir les coulisses de Melilla. Ce second acte est la matière pour ouvrir grand la rétine, dépasser la blessure première et lancer cette situation d’inconscient collectif dans notre conscience individuelle. Il n’est plus possible de fermer les yeux.

Nuit Obscure : Au Revoir Ici, N’Importe Où est un document, certes exigent par sa forme, qui rappelle Storm Children, Book One, ouvrant les bas côté d’une Europe pourrissante, regard foudroyant sur les politiques internationales, et contemplant avec amertume le gouffre creusé par le capitalisme.
Le voyage dévoile des inhumanités terribles face aux terres qui ont vu naître les droits de l’homme, ou plutôt les droits du peuple occidental, où l’espoir s’évapore tant dans nos esprits que dans l’âme de cette jeunesse sacrifiée, faisant croître rancoeur, colère et violence pour survivre.
Sylvain George pointe nos monstruosités occidentales, du citoyen ordinaire aux dirigeants, et notre capacité à construire des marginaux, à travers un processus de déshumanisation, de l’étranger, afin de construire des créatures sociétales dans les bordures, nourrir l’esclavage moderne jusqu’à ouvrir une fabrique de petites mains. Terrifiant.

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De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

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