« Forêt Rouge » réalisé par Laurie Lassalle : Critique

Au fil des saisons et des bouleversements que la Z.A.D. de Notre Dame des Landes traverse depuis l’abandon du projet d’aéroport, la forêt se transforme en territoire de lutte, champ de bataille, refuge pour le futur. Laboratoire de vie, c’est une terre de métamorphoses où les idéaux des habitant.e.s se confrontent à la répression de l’État. La réalisatrice, en immersion avec celles et ceux qui continuent d’habiter et d’occuper la forêt, livre une vision poétique de ce foyer de contestation sociale et culturelle qui ouvre l’horizon de nouveaux fronts.

Réalisatrice : Laurie Lassalle
Genre : Documentaire
Pays : France
Durée : 104 minutes
Date de sortie :
14 janvier 2026

Réseaux micellaires, luttes et rêves

L’année 2025 a été chargée en documentaires sur les zones marginales, à savoir en tête de file les monuments-triptyques Nuit Obscure et Jeunesse.
Janvier 2026, nous embarquons déjà avec une nouvelle observation documentaire des bordures avec Forêt Rouge réalisé par Laurie Lassalle, autour de la ZAD de Notre Dame Des Landes au lendemain de l’abandon du projet de construction de l’aéroport du Grand Ouest, après 10 ans de lutte.

Laurie Lassalle n’est pas une nouvelle venue dans l’horizon du documentaire politiquement engagé, dans un premier temps vidéaste remarquée et remarquable pour saisir la danse et les corps en mouvement, avec un court-métrage célébré, Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais, la réalisatrice de Forêt Rouge avait suivi les gilets jaunes pour structurer une vision documentaire sur un peuple grondant ayant abouti à Boum Boum, sélectionné en 2022 au Cinéma du réel.
Son geste, caméra au point, joue sur les zones de flous, celle d’une société en crise et d’une humanité résistante face au Léviathan, saisissant l’instantané et racontant un processus de soulèvement en évolution perpétuelle à travers un montage reposant sur l’engagement et l’espoir en une cause, saisissant le caractère spiralaire de la lutte.
Avec Forêt Rouge Laure Lassalle travaille l’ellipse et les instants rituels pour saisir les modulations d’un espace occupé à travers les saisons, les répétitions, variations et changements progressifs.

Travail du bois et fêtes nocturnes, ateliers de réflexion et affrontements avec les CRS, marche et statisme, il est sujet de ricochets et de récurrences, d’ondulation dans les vagues de la lutte, de célébrations et de doutes, certes, mais il est avant tout question d’occupation d’un espace.
De la manière avec laquelle on s’occupe d’un lieu et son écosystème et non pas la façon dont on occupe une position pour y imposer son impérialisme.
Lassalle fait un travail de réinvestissement vocabulaire pour redonner au verbe son sens, lui arracher sa dénaturation mondialiste, colonisatrice et avide, pour lui rendre sa intention essentielle prendre soin, de la terre, de la faune, de la flore et d’une humanité en quête d’harmonie.

L’image tisse une toile, matière souple et pourtant glaise de toute une organisation.
Lassalle appuie sur ce tissage en incorporant au documentaire des séquences de « filages » dans les bois, parallèle des réseaux souterrains fait de racines, d’insectes et d’un prodigieux tissu micellaire.

On saisit une utopie, non plus comme un idéal lointain mais comme réalité tangible envers et contre un Etat-empire, laissant le peuple, libre, à l’unique condition qu’il se plie à des lois l’empêchant d’imaginer et créer.
Curieusement, le Résurrection de Bi Gan se fraie un chemin dans la pensée jusqu’à convoquer l’intrigante condition des rêveurs traqués à travers des enchaînements de tableaux, avançant vers leur péril, la mort libre, pour faire renaître la conscience du concept originel de liberté.
La ZAD est en cela une lutte continue pour une poignée de rêveurs, célébrant le vivant et l’équilibre entre l’homme et la nature, dans une zone occupée et entretenue, encerclée par des puissances policières armées et prêtes à démanteler l’espoir de l’alternative.
On parlait de Bi Gan pour la dimension rêveuse, mais il est également question de John Carpenter et sa grammaire du cinéma d’assaut. Finalement la fiction s’invite dans le réel. Vertige…

Les séquences s’enchainent et au-delà du documentaire, la forme d’un cahier-journal poétique émerge, le témoignage d’un territoire et d’un temps précis où l’humanité ne fait plus qu’un avec l’environnement rejoignant les forces de la nature pour se soulever.
La cinéaste est un oeil qui observe, ausculte et questionne.
Elle trouve la juste mesure pour esquiver la tourbe de l’investigation et construit à travers son introduction et sa clôture un cadre en lisière de forêt pour se fondre dans un espace relevant de l’imaginaire enfantin, celui des contes où les loups n’hantent plus les bois et où les étendues d’arbres sont autant de voies pour réinventer une société, ses pratiques et ses pensées.

L’intention est belle, le geste est intéressant.
Reste que l’an passé, fin 2024, Ben Russel et Guillaume Cailleau ont réalisé un monument sur la ZAD, un certain Direct Action.
Le documentaire revenait alors durant plus de 200 minutes sur l’organisation d’une société alternative, ses gestes variés et complémentaires du quotidien, tout en observant le rythme d’existence dans les lieux avec un regard extrêmement précis et vaste, un travail d’orfèvre.
En sortant de la salle, et avec une économie de mots, l’image se mettait à parler, à narrer, à penser.

Une dimension éco-système que Forêt Rouge n’atteint pas, et ce n’est d’ailleurs pas forcément l’objet du documentaire, qui s’inscrit plus comme regard introductif et immersif dans une lutte, trop générique pour saisir pleinement l’organisation complexe de la ZAD, prenant parfois la manie du film tract, coupant le temps de l’action, du mouvement, pour accentuer le ton militant, une dimension qui risque d’en lasser certains sur le carreau, les nouveaux venus, et conforter d’autres, ceux acquis à la cause.

Lors d’une réunion, une militante convoque la parole de Marx avec une convocation notionnelle vaporeuse, insistant sur les activités entre pêche le matin, chasse l’après-midi et l’art de la critique le soir.
C’est cela Forêt Rouge, une expérience de vie limitant la ZAD à sa forêt, ses abords, et la philosophie communautaire qui en émane, ses fêtes nocturnes et la résistance contre les forces armées.
Une vision limitante mais introductive, où un vrai regard documentariste, celui de Laurie Lassalle se confirme, on y aperçoit un monde sans encore en comprendre véritablement ses codes. Entêtant.

Pour le reste il va falloir poursuivre votre parcours réflexif, et cela tombe bien, un certain Soulèvements réalisé par Thomas Lacoste sort le mois prochain.

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