
Il nous en aura fallu du temps pour boucler ce retour sur année tant les propositions ont été denses, tant le cinéma fut vivace en matière de création.
Et bien que la moyenne nationale de fréquentation des salles ait chuté de 14%, les cinéastes, eux, ne cessent de penser, de tourner, de monter, de créer avec une voracité réjouissante, hors du circuit des grands studios, appuyant toujours plus sur le vivier obsédant du cinéma indépendant, le cinéma libre.
Du côté de Kino Wombat, l’année 2025 a été mouvementée et enthousiasmante avec le départ et l’arrivée de plusieurs auteurs.
Qu’il s’agisse de Marilyn, Sophia ou encore Flavio, notre appétit en matière de films n’a fait que s’accroître allant du cinéma documentaire au film bis, du cinéma expérimental au cinéma de patrimoine, toujours à la recherche d’un cinéma rare, oublié et mondial.
Et puis l’arrivée de Nicolas, en ces premiers jours de 2026, continue à ouvrir nos rétines, à multiplier nos plumes, pour vous proposer un regard toujours plus ample en matière de cinéma(s).
Vous trouverez en ces lignes les films qui nous ont marqués, troublés, émerveillés.
Bonnes découvertes à toutes et à tous. – Quentin Tarantino
TOP 10 2025 de la rédaction :
- Résurrection – Bi Gan
- Jeunesse (Les tourments) ; Jeunesse (Retour au pays) – Wang Bing
- Tardes de Soledad – Albert Serra
- L’Agent Secret – Kléber Mendonça Filho
- Sirāt – Oliver Laxe
- Magellan – Lav Diaz
- Le Rire Et Le Couteau – Pedro Pinho
- Le Cinquième Plan de La Jetée – Dominique Cabrera
- Le Temps des Moissons – Huo Meng
- Soundtrack to a Coup d’Etat – Johan Grimonprez
Mention spéciale Kino Wombat : MACDO – Racornelia (FIDMarseille 36, 2025)
- 01. Résurrection – Bi Gan
Résurrection est un voyage dantesque à travers le XXème siècle chinois, faisant appel aux sens et entrelaçant rêve et réalité tant et si bien qu’il devient impossible de distinguer les contours de l’un et de l’autre. Explorateur des mondes intérieurs, le spectateur pourra choisir de rester à la porte ou bien, à ses risques et périls, consentir à se laisser porter par les doutes et les promesses d’un « rêvoleur » ayant émis le souhait tacite de ne pas se réveiller.
Cette odyssée chimérique commence avec un zoopraxiscope et convoque les genres cinématographiques, de l’expressionisme allemand au film noir faisant de ces derniers les parfaits véhicules vers un ailleurs ou tout est encore possible. Traversant les époques et se renouvelant sans cesse, Bi Gan, vocifère son amour pour le 7eme art, nous brûlant délicieusement la rétine au passage, et faisant voler en éclat cette conviction tenace que tout a déjà été fait et donc, qu’il n’y a plus rien à découvrir.
Tel un attrape-rêves, Résurrection capte les fragments kaléidoscopiques des souvenirs via des mises en abyme pleine de fêlures et de fascinations les transformants en reflets délicats et miroitements édifiants. Un choix audacieux et hypnotique, ne cherchant pas forcément à plaire au plus grand nombre mais dont la palette chromatique entre en résonance avec le récit d’une renaissance, tour à tour sombre et lumineuse. Les bleus et les rouges se juxtaposent dans un ballet surréaliste et invite l’auditoire à plonger toujours plus profondément à la recherche de soi même … – Marilyn

- 02. Jeunesse (Les tourments) ; Jeunesse (Retour au pays) – Wang Bing
Jeunesse (Les Tourments / Retour au pays) de Wang Bing est un diptyque de chair et de poussière, un poème documentaire où le temps s’étire comme une cicatrice qui refuse de se refermer.
Dans Les Tourments, la jeunesse n’est pas un âge, mais une condition : celle d’exister dans l’effort, dans l’attente, dans l’épuisement silencieux. Les ateliers de couture deviennent des cathédrales profanes où les corps cousent leurs propres destins à la chaîne. Les gestes sont mécaniques, mais les visages portent encore des rêves qui tremblent. Wang Bing filme la fatigue comme une matière vivante, une seconde peau. La caméra ne juge pas : elle accompagne, elle respire avec eux. Ici, le travail n’est pas seulement un labeur, c’est une épreuve initiatique, un passage brutal vers l’âge adulte.
Retour au pays est l’autre versant du même fleuve. Après la ville-machine, voici la terre-mère. Les routes poussiéreuses, les maisons fatiguées, les silences pleins d’ancêtres. Les corps reviennent, mais les esprits sont restés ailleurs, fragmentés entre deux mondes. Le village n’est plus un refuge : il est un miroir. On y voit ce que l’on a perdu, ce que l’on ne sera plus jamais tout à fait.
Le cinéma de Wang Bing est un art de la durée, une résistance au spectaculaire. Il filme l’invisible : l’usure, l’ennui, la fraternité discrète, la dignité obstinée. Jeunesse est une méditation sur l’exil intérieur, sur cette génération suspendue entre la promesse du progrès et la mélancolie des origines.
C’est un film qui ne raconte pas une histoire. Il écoute le monde. Et dans ce murmure, on entend battre le cœur fragile d’une jeunesse qui cherche encore où poser son âme. – Sophia

- 03. Tardes de Soledad – Albert Serra
Le terrible Albert Serra s’affirme comme un sculpteur du temps, un inventeur de formes. On le savait déjà… oui, on le savait. Mais ici, la commande n’amoindrit en rien le rite solennel de Tardes de soledad. Toute la mise en œuvre est simple : ne filmer que lui, le matador, toujours lui, au plus intime. Quand Serra a répondu « OK », cela a dû sonner, pour Andrés Roca Rey, comme une clause pénale.
Le spectateur pris au piège, scellé, dans deux huis clos superposés. Le regard du cercle de l’arène d’abord, celui du public, qui, par contamination, finit par devenir le vôtre. Le regard-caméra ensuite, étroit, comme celui du taureau. La mise en scène est théâtrale au sens strict. C’est là que Serra reste Serra. Il lui suffit d’une corrida, de trois caméras, pour dépasser le film de musée ou la simple captation : provoquer un état de crispation tel que nos yeux se révulsent, tel que notre corps parte en syncope. Avec une éthique de la distance, une esthétique de la cruauté, donc une radiance : la cruauté de ce qui est (Agee).
Je me souviens d’une phrase que m’avait dite un de mes professeurs : « Le cinéma n’est affaire que de la domination des uns sur les autres. » Le taureau, au fond, c’est aussi Andrés : la virilité de l’un heurte, de ses cornes, la virilité de l’autre. Serra ne filme, depuis ses débuts, que de longues litanies, comme on filmerait l’érotisme de la mort. Quand Louis XIV meurt, quand De Roller s’amoindrit, quand Andrés se fait encorner, leur prestige tombe : l’étoile file, le cordon de chair qui les reliait au monde réel s’effrite. Et en dépit de tout le champ lexical de l’enfermement que j’ai prononcé, Tardes de soledad est un film béant, vivant, ouvert comme un ciel. Serra filme des étoiles filantes, des scories dans l’atmosphère, qui brûlent. Il prône sa place parmi les cinéastes les plus importants du XXIe siècle. – Flavio Mignone

- 04. L’Agent Secret – Kléber Mendonça Filho
L’Agent Secret se distingue avant tout par sa richesse et une profondeur qui rendent l’œuvre particulièrement stimulante.
Comment ne pas être marqué par cette approche plus libre et audacieuse des codes du cinéma d’espionnage ?
La profonde réflexion qu’elle engendre sur les questions de l’identité, du doute et de l’ambiguité morale, a de quoi troubler et durablement marquer.
En ce sens, le personnage principal fascine par sa complexité et ses nuances, ni héros ni antihéros, et par ses choix parfois opaques qui traduisent l’instabilité d’un monde où les certitudes se font rares et les interprétations multiples.
Mais l’immersion se fait totale par la solide rigueur formelle de la mise en scène, ainsi qu’à travers tout un jeu de silences, autres non-dits et ellipses, qui convie chaque spectateur à venir bâtir sa propre expérience des évènements.
« Le Brésil est un pays difficile à saisir, pénible et merveilleux, poétique et violent. »
Par ses quelques mots, le réalisateur finit de confirmer sa vision nuancée du pays et de la mémoire collective à en sauvegarder, lui qui a façonné depuis ses débuts son cinéma avec de l’engagement social, de la profondeur psychologique et de l’inventivité formelle. Une démarche déjà clairement visible avec Les Bruits de Recife qui évoque les micro-conflits d’un quartier de Recife, la ville natale de Kléber Mendonça Filho, et plus tard avec Aquarius, Bacurau et le documentaire Portraits Fantômes. – Nicolas B.

- 05. Sirāt – Oliver Laxe
Les corps mutilés, les âmes bafouées , les espoirs déchus, se rejoignent en une transe pré-apocalyptique comme milles cœurs qui battraient à l’unisson de la violence. Le calme avant la tempête, la promesse latente d’une menace imminente.
On observe bien vite que quelque chose cloche mais l’on n’arrive décidément pas à mettre le doigt dessus… Le sable s’envole au rythme d’une rave improvisée sous le soleil de plomb du désert marocain. Un père cherche sa fille . À perte de vue, le néant, la désolation, l’immensité miroitante. Cécité.
L’important ici n’est pas la destination c’est le voyage. Un voyage cauteleusement initiatique qui ne tient qu’ à un fil . Un pont entre deux rives , une passerelle ténue vers un enfer dont on ne ressort pas indemne. Satan est descendu sur terre au milieu des hommes. Fracture. L’uppercut Oliver Laxe, nous met KO en moins de temps qu’il n’en faut pour crier stop et, à terre, comme si cela n’était pas suffisant, nous cogne une nouvelle fois de pleins fouets. Acouphènes. L’horreur n’a plus de son mais un visage dont on voudrait ne jamais se souvenir.
Vestige de poussière, larmes de sang, l’expérience sensorielle qui nous est offerte est un vertige communautaire qui engloutie tout sur son passage. Le climat militaire, les chemins escarpés et les soubresauts d’un récit radical ajoutent à l’atmosphère méphitique. Dévêtue de ses atours festifs, l’histoire s’écrit à l’encre claustrophobe de la nuit et de la douleur. L’immersion est totale. Que celui qui n’a pas tremblé d’effroi, me jette la première pierre… – Marilyn

- 06. Magellan – Lav Diaz
Il était temps.
Temps de laisser le cadre repenser l’Histoire, les terres et hommes.
Temps d’interroger l’Orient et les espaces dérobés, colonisés, échapper au roman occidental.
Ici repose le regard de Lav Diaz, cinéaste à la recherche d’une mémoire enterrée, celle des Philippines, espace géographique nommé ainsi pour rendre un hommage perfide à l’infante d’Espagne, sous le coup d’une union forcée des peuples autochtones, de cinq siècles de colonisation et d’effacement progressif d’identité des peuples, pour mieux créer les exploités d’aujourd’hui.
La fresque débutée il y a vingt-cinq ans par Diaz trouve ici à la fois son commencement et son aboutissement. Le réalisateur philippin observe, avec sa manière propre de rendre captif la rétine au sein d’un cadre figé, les mécaniques du pouvoir, transformant l’explorateur fantasmé en conquérant illuminé.
L’intégralité du langage du cinéaste est convoqué, porté par la photographie d’Albert Tort, et le suivi en production par Albert Serra, mêlant le péril des chefs autoritaires de Halte à la nécessité de résistance dans les espaces reculés, la forêt tropicale, rappelant l’immense Berceuse Sur Un Air de Mystère.
Il y a la jungle, refuge d’un peuple rebelle, les architectures occidentales, monuments prométhéens, et la force rance des chefs autoritaires.
C’est une synthèse et une porte d’entrée idéale pour entrer dans le cinéma de Diaz.
Magellan est ce songe, celui des héros n’étant que bile.
Lav Diaz structure une vision crépusculaire à digérer pour se libérer de structures séculaires qui font du monde moderne, un monde de monstres et d’esclaves.
Le mirage, l’oppression, le déclin… théorème pour mieux renaître… – Quentin Tarantino

- 07. Le Rire Et Le Couteau – Pedro Pinho
Le Rire et le Couteau est un film-frontière, une traversée où le regard occidental vacille, mis à nu par la chaleur, les corps et la mémoire d’un monde qu’il croyait pouvoir mesurer. Pedro Pinho signe une œuvre sensorielle et politique, où chaque plan est un territoire instable, et chaque rencontre une mise à l’épreuve.
Le Rire est une force vitale. Il surgit dans les fêtes, les regards, les corps qui s’embrasent. Il est une manière d’habiter le monde malgré ses blessures. Mais ce rire n’est jamais innocent : il contient une ironie lucide face aux promesses du progrès importé. Il est le rire de ceux qui savent.
Le Couteau, lui, est la ligne de fracture. Il tranche les illusions, découpe les rapports de pouvoir, rappelle que toute entreprise, même bien intentionnée, peut être une violence maquillée. Il est l’héritage colonial encore à vif, la cicatrice invisible sous les discours de développement.
Pedro Pinho filme la politique dans la chair. Il laisse les corps parler, transpirer, s’aimer, se confronter. Le désir devient un langage, un terrain de négociation entre les mondes. Le film avance comme une longue nuit tropicale : moite, troublante, dangereusement belle.
Le Rire et le Couteau n’apporte pas de réponses. Il pose une question vertigineuse : que reste-t-il de nous lorsque nos certitudes se brisent au contact du réel ? Et sommes-nous prêts à regarder le monde sans vouloir le posséder ? – Sophia

- 08. Le Cinquième Plan de La Jetée – Dominique Cabrera
Quand Chris Marker a rendu son dernier souffle, c’était le jour de son anniversaire — et le monde, ce jour-là, n’en savait rien. Marker était un homme à la caméra, un kinoglaz, et filmer celui qui filme est impossible. Celui qui se tient derrière l’objectif n’existe qu’à travers ce qui lui fait face. Il était le filmeur. La surbrillance frémissante du Cinquième Plan de La Jetée ramasse, à elle seule, cette attitude : on filme ce qu’on aime. Marker a filmé Koumiko dans le stade, par amour. Cabrera, à l’affût, filme sa famille, son cousin, son passé, ses images, et Marker lui-même — par amour aussi, avec pudeur et tremblement.
Et puis il y a le hasard, et il y a le détail : ces deux forces discrètes qui, parfois, font une œuvre entière. Si même Hitchcock parvient à contrôler l’univers en n’en cadrant que les miettes — une clé dans Les Enchaînés, une brosse à cheveux dans Le Faux Coupable, un briquet dans L’Inconnu du Nord-Express — c’est bien que le monde ne tient qu’à un pet de grenouille. Cabrera, elle, s’affirme cinéaste du détail : l’arrivée d’Algérie, cette petite famille à Orly en 1962, ce plan dont il faut s’exorciser. Alors l’image devient un terrain hanté, à la manière de Blow-Up : un démon dans le cadre.
Le cinéma à la portée de ma main… Quiconque a tenu une caméra, un appareil photo, ou même un téléphone, le sait : certaines images attendent, comme revoir une photo de ses grands-parents… Si vous aimez le cinéma, et donc la vie, vous aimerez Le Cinquième Plan de La Jetée. – Flavio Mignone.

- 09. Le Temps des Moissons – Huo Meng
Depuis une dizaine d’années, une vague de jeunes cinéastes-prodiges venue de Chine arrive dans nos salles, de manière cyclique, un ou deux par an, et pousse à revoir totalement nos perspectives narratives et esthétiques.
Ce fut le cas du regretté Hu Bo, et son majestueux An Elephant Sitting Still, mais également celui de Bi Gan, depuis Kaili Blues, Gu Xiaogang, avec Séjour Dans Les Monts Fuchun, ou encore Gu Huan, et sonBlack Dog, ainsi que Qiu Jiong Jiong, pour A New Old Play.
En cette année 2025, sans crier gare, mais emportant tout de même l’ours d’argent de la mise en scène à Berlin, un certain Huo Meng est venu valider à nouveau ce nouvel élan autopsiant la Chine moderne, à travers des visions humaines et sociales.
A la veille de l’arrivée de l’agriculture industrielle, le cinéaste retranscrit une année, ses saisons, et ses gestes rituels qui accompagnent toute une communauté, un village, et interrogeant le pays tout entier à travers un millefeuille générationnel.
De la politique de l’enfant unique à l’exode vers les villes-industries, tout en observant les cérémonies traditionnelles, du mariage à l’enterrement, Huo Meng tisse un portrait d’une ampleur stupéfiante quelque part entre Yi Yi d’Edward Yang et le So Long, My Son de Wang Xiaoshuai.
Impressionnant de maîtrise et pièce de cinéma vibratoire. – Quentin Tarantino

- 10. Soundtrack to a Coup d’Etat – Johan Grimonprez
Soundtrack to a Coup d’État est une déflagration, une œuvre coup de poing extrêmement dense en informations, une expérience de cinéma éreintante de frénésie qui passionne autant qu’elle suscite l’indignation. Profondément engagé de par son propos et la radicalité de sa démarche formelle, le film documentaire de Jimon Grimonprez peut être décrit comme un croisement détonnant entre histoire politique, film musical et montage expérimental.
En revenant sur l’histoire en pleine Guerre Froide de la déstabilisation politique par les forces occidentales d’un Congo fraîchement décolonisé, Jimon Grimonprez explore les mécanismes de domination, de propagande et de manipulation médiatique, révélant en particulier l’instrumentalisation faite du jazz et de ses figures mythiques entraînées malgré elles dans des opérations secrètes d’assassinat politique.
Le free jazz ne se contente pas d’accompagner le film, il en est le moteur narratif, la clef de lecture tant politique qu’émotionnelle. Il donne son tempo au montage, un collage de sons et d’images issu de nombreuses et diverses sources archivistiques (discours politique, performances musicales, images télévisées, etc.).
De par les thèmes abordés, Soundtrack to a Coup d’État enfin résonne d’autant plus avec l’actuelle recrudescence des tensions géopolitiques extrêmes, étant guidée par de similaires mécanismes impérialistes et rapports de pouvoir déjà à l’œuvre dans les années 60. – Nicolas B.

- Mention spéciale Kino Wombat : MACDO – Racornelia (FIDMarseille 36, 2025)
Présenté en première mondiale au FIDMarseille 36 (2025), MACDO a fait vibrer une partie de la rédaction de Kino Wombat ; pourtant, il ne peut rejoindre le top. Le film n’a, à ce jour, aucun distributeur en France ; donc aucune sortie en salles pour 2025. Dès lors, pour revoir le film et partager l’expérience, l’équipe Kino Wombat l’a intégré à la première édition du festival La Berlue Générale ; et la cinéaste a été invitée à un jeu de questions-réponses depuis le Mexique. Mais qu’est-ce que MACDO ? Premier film de Racornelia, tourné en mini-DV, MACDO avance avec une ambition folle : tenter ce que peu ont essayé : constituer une langue pour l’image numérique. Pixels éclatés, saturations, distorsions : l’image se cherche, et c’est sa recherche qui devient forme. En usant de ces mécaniques et de leurs failles imprévisibles, la cinéaste ouvre une brèche : celle d’une famille, un soir de Noël. Entre Père Noël et retrouvailles, entre salle à manger et chambre à coucher, les chaos intimes se révèlent ; et ce que vous verrez ici n’a pas d’équivalent dans sa manière de lier, par un pacte tacite, le spectateur à l’image. La vidéo cède, glitch, fissure la rétine. – Quentin Tarantino
Dans cette soudure — cette césure à l’hémistiche — on a senti Racornelia s’envoler ; alors même que, dès le départ, elle semblait en transe. Voilà : en un instant, le film se confesse ; il s’arme comme une œuvre de cinéma brut. « Le cinéma brut, et pris tel qu’il est, dans l’abstrait, dégage un peu de cette atmosphère de transe éminemment favorable à certaines révélations » (Antonin Artaud). La modernité de MACDO commence là où le scénario s’arrête ; la fiction se retire, la matière prend le relais. Quand, chez Suwa, H Story fendait le film ; quand M/Other réveillait le cocon ; MACDO fend le spectateur qui, se sentant défaillir, n’oublie pas que le cocon de la vie, lui, ne disparaît pas. Racornelia introduit un film moderne parfait : en avance, et pourtant pile dans son temps ; générationnel. Soyons clairs : vous ne verrez jamais un film plus proche et plus loin de vous que MACDO, qui brille de merveille sur tous les points : caméra, montage, acteurs… Mais cette brillance n’a rien d’un vernis. Car c’est un film à votre portée, armé d’inventivité : les images sont faites maison, on pourrait les retrouver dans un tiroir ; et pourtant, c’est aussi un film qui frise la crispation, qui vous demande du courage. 1997, Noël ; et pourtant, les pieds en 2025. Derrière la DV, la cinéaste joue la mère et la cinéaste, propose un alter ego ; fiction et réel se dépassent, jusqu’à une forme romantique. Alors que les enfants, eux, jouent — dans le sens strict du terme : ils s’amusent, comme dans L’Aventura (Sophie Letourneur, 2025). MACDO, alors, comme L’Aventura, apparaît comme un fétu du cinéma passé, et ses questions majeures : l’image et ce qu’elle dévoile, le son et ce qu’il révèle, le hors-champ, l’incommunicabilité ; mais il est aussi aspiré par l’ultra-contemporain : emprise, identité, affect, joie, sexe. Lecteur, son plus gros défaut — je l’écris, le cœur bas — c’est qu’il ne sortira peut-être jamais en salles. Mais croyez-le : Racornelia n’a pas dit son dernier mot ; vous l’aurez lu ici en premier. – Flavio Mignone.

TOP 10 2025 de Marilyn :
Selon les mots du prix Nobel de la littérature de 1947, André Gide, et comme j’aime à le dire souvent, « choisir c’est renoncer ». La création d’un top 10 des films de l’année écoulée fut donc autant un fourbe casse-tête qu’un déchirement de tous les instants. Cette année 2025 aura, à mon humble avis, pourtant été un peu moins exceptionnelle que la précédente, l’ on aurait donc pu croire le choix moins cornélien. C’était sans compter les films « coup de poing » qui m’ont laissée dans un état délicieusement fébrile et c’est ce que j’attends du Cinéma avec un grand C.
2025 est à l’image d’un parfum lourd et capiteux : les notes de têtes (de 10 à 7) se répondent, enchevêtrement de corps meurtris et d’âmes abimées , les sens en exergue, souvenirs volatiles d’existences heureuses ou bafouées, mémoires fragmentées des horreurs et des bonheurs de la vie.
Les notes de cœurs (de 6 à 4), quant à elles, vibrent au diapason du merveilleux, du grotesque et de l’étrangeté, transition vers des mondes arc en ciel, des réalités insoutenables et des enfers conspirationnistes, se toisant avec emphase et délectation jubilatoires.
Et pour terminer, les notes de fond (trio de tête), obsédantes et troublantes, comblent la vision de beauté et d’horreur brute, la mort dans le reflet de la rétine, acceptant la douleur comme fardeau, et drogué à l’espoir d’une autre contingence. La solitude est magnifique, le chemin est tentaculaire, l’immersion est historique.
La fragrance 2025, violente, sourde, fragile et exaltée laisse derrière elle un sillage olfactif intense et sauvage qui marque à jamais et vous hante pendant des jours entiers. Les images furent, tout de même, si puissantes et saisissantes que j’en ai parfois été profondément bouleversée. Voilà donc ce que m’inspire cette année en demi-teinte mais dont je n’ai souhaité garder que le meilleur…
- Résurrection – Bi Gan
- Sirat – Oliver Laxe
- Tardes de Soledad – Albert Serra
- Bugonia – Yorgos Lanthimos
- La Tour de Glace – Lucile Hadzihalilovic
- Arco – Ugo Bienvenu
- La Jeune Femme à l’Aiguille – Magnus Von Horn
- The Chronology Of Water – Kristen Stewart
- Le Cinquième Plan de La Jetée – Dominique Cabrera
- Queer – Luca Guadagnino
TOP 10 2025 de Sophia :
Le cinéma de 2025 me laisse une impression douce-amère, comme une salle trop éclairée où l’on ne distingue plus les ombres. J’y vois des images impeccables, des récits bien huilés, des émotions calibrées pour ne jamais déborder. Tout est maîtrisé, sécurisé, recyclable. On consomme des films comme on feuillette un catalogue. Et pourtant, le cinéma devrait être un choc, une fêlure, une traversée intérieure.
J’ai le sentiment que l’époque a peur du vertige. Peur du silence. Peur de la durée. On coupe avant que l’image ne respire, on explique avant que le mystère ne s’installe. On imite plus qu’on invente. Le cinéma devient une mécanique brillante, mais sans âme brûlante.
Je reste nostalgique d’un art qui osait perdre le spectateur pour mieux le réveiller. D’un cinéma qui creusait le temps, la mémoire, le désir.
Et pourtant, au milieu de cette uniformité, Resurrection de Bi Gan a été pour moi une petite claque. Un film qui ose encore le rêve, la dérive. Un cinéma qui marche à contre-courant, qui regarde le monde comme un songe inquiet, et qui rappelle que l’image peut encore être un territoire sacré.
Alors je continue d’espérer. D’attendre ce film rare qui surgira comme une apparition. Celui qui me fera croire, encore une fois, que le cinéma n’est pas mort, seulement endormi.
- Résurrection – Bi Gan
- Jeunesse (Les tourments) ; Jeunesse (Retour au pays) – Wang Bing
- Tardes de soledad – Albert Serra
- Oui – Nadav Lapid
- Le Rire et le Couteau – Pedro Pinho
- L’Agent Secret – Kléber Mendonça Filho
- Un Simple Accident – Jafar Panahi
- Une Bataille Après l’Autre – Paul Thomas Anderson
- The Brutalist – Brady Corbet
- Le Temps des Moissons – Huo Meng
TOP 10 2025 de Flavio Mignone :
Cette année 2025 signe la résurrection — d’après le titre du film de Bi Gan — d’un cinéma que d’autres ont continué de tenir de leurs mains prométhéennes : Tsai Ming-liang, Albert Serra, Kelly Reichardt, Leos Carax…

Je repensais au verdict de Godard : « Le cinéma commence avec D. W. Griffith et prend fin avec Abbas Kiarostami. » (…) Kiarostami ayant disparu en 2016, on serait tenté — si l’on prend au sérieux cette sentence — de voir, en 24 Frames, un point final : comme si la parenthèse du cinéma se refermait en même temps que ce dernier plan du film, une silhouette assoupie face à un écran, et, au loin, la musique d’Andrew Lloyd Webber, « Love Never Dies », qui résonne.

Mais si « Love Never Dies », le cinéma, tel la Laura de Preminger, non plus : il rechigne à mourir. Godard, lui, nous a laissé, cette année, son dernier souffle : une œuvre posthume — un carnet, un scénario, un documentaire — et cette image de lui, moitié torse nu, sur son lit, la veille de sa mort ; il clôt la séquence d’un simple regard caméra et d’un « Voilà »…
« Voilà »… « Voilà », alors… 2025, bourrative de grand cinéma. Et, parmi les oubliés, Jia Zhangke et Mona Convert filment tous deux des feux (Les Feux sauvages,Un pays en flammes), quand l’amour, qui ne meurt jamais, se voit photographiée par Hlynur Pálmason (L’Amour qu’il nous reste). Hong Sang-soo, lui, voyage avec Isabelle Huppert (La Voyageuse), quand l’hippopotame, lui, hantait les Caraïbes de Nelson Carlo de Los Santos Arias, rappelant le spectre colonialiste (Pepe). Et Eugène Green provoque la méditation ascétique (L’Arbre de la connaissance), quand un autre desséché, Takeshi Kitano, fou de rage, recoupe avec la comédie potache (Broken Rage).
« Voilà », alors… « Voilà ». « Voilà » mon top… Top de la douleur : ne pas pouvoir en mettre davantage, dans cette belle année coûteuse, brillante et onirique de 2025.
- Le Cinquième Plan de La Jetée – Dominique Cabrera
- Sirāt – Oliver Laxe
- Tardes de soledad – Albert Serra
- Black Dog – Guan Hu
- Dracula ; Kontinental ‘25 – Radu Jude
- Jeunesse (Les tourments) ; Jeunesse (Retour au pays) – Wang Bing
- Magellan – Lav Diaz
- Résurrection – Bi Gan
- L’Agent secret – Kleber Mendonça Filho
- L’Aventura – Sophie Letourneur ; TWST / Things We Said Today – Andrej Ujica
TOP 10 2025 de Nicolas B. :
A l’heure des bilans richement chiffrés et nourris de débats passionnés entre subjectivités partagées, mes premières pensées sur cette année écoulée se portent sur l’anniversaire des 130 ans d’existence du cinéma en salles. De la sortie des usines Lumière à l’expédition magellanique de Lav Diaz, le cinéma a plus que jamais constitué à mes yeux une invitation au voyage, à l’exploration de territoires et culture inconnus, à la découverte de pépites en tous genres aux quatre coins toujours plus reculés du globe.
Le cinéma de 2025 a été celui des rencontres.
Entre les cinéphiles investis, des files d’attente de festivals aux ciné-clubs de passionnés, et les professionnels aguerris, aux retours d’expérience instructifs et inspirants, j’ai apprécié me confronter à diverses formes d’engagement, de publics, de réactions, ramenant le cinéma à son essence d’expérience collective universalisante.
Enfin, le cinéma de 2025 m’a marqué par sa grande pluralité. En genres, en époques, en lieux et moyens de production, en ambitions de réalisation. L’offre était phénoménale, quitte à se noyer dans la masse. Mention particulière au genre documentaire (multiple) m’ayant procuré la plus satisfaisante diversité d’expériences cinématographiques inédites, déroutantes, éreintantes, sublimes.
En bref, je préfère et ai matière à retenir le positif du cinéma de 2025, une année réellement à part qui m’a conforté dans mes envies d’exploration cinéphilique toujours plus poussée.
- Soundtrack to a Coup d’Etat – Johan Grimonprez
- Jeunesse (Les Tourments) – Wang Bing
- Résurrection – Bi Gan
- The Shadow’s Edge – Larry Yang Zi
- L’Agent Secret – Kléber Mendonça Filho
- Cassandre – Hélène Merlin
- Fragments d’un parcours amoureux – Chloé Barreau
- Parthénope – Paolo Sorrentino
- Marcel et Monsieur Pagnol – Sylvain Chomet
- Peacock – Bernhard Wenger
TOP 10 2025 de Quentin Tarantino :
Miracle, ô, miracle.
En mettant les pieds en 2025, le cinéma de l’avenir commençait à me perdre.
Les horizons paraissaient impasses. Le grands noms habituels établissaient résidences sur la grille des sorties. L’ennui était palpable.
Le délice de s’ensevelir sous les oublis du temps, du muet aux années 70 était, lui, irrésistible.
Et quelle erreur, 2025 ayant très certainement l’année la plus réjouissante en matière de cinéma depuis presque une décennie.
Douze mois pour célébrer un cinéma bien trop rare, venu des quatre coins du monde entre fictions, documentaires et cinéma expérimental.
Trois voies qui ont joué de faux-semblants, de juxtapositions et de transcendances réinventant les marges et inversant les pôles.
Du Magellan de Lav Diaz, spectre inversé du légendaire explorateur se révélant conquérant vorace, à la façon de réinventer les espaces désertiques et l’engloutissement d’une société en crise, du côté de Oliver Laxe et Pedro Pinho ou encore la manière de convoquer l’Histoire pour conter des méandres mémoriels chers à leurs créateurs, deL’Agent Secret à Mektoub My Love en passant par Le Temps Des Moissons, pour finalement repenser nos imaginaires, désaxer la rétine, avec les envoûtants et nécessaires Jeunesse, Tardes de Soledad ou encore Sept Promenades Avec Mark Brown, l’extase fut de tous les instants.
Il n’y a plus que les voix des soeurs du couvent du Décaméron de Pier Paolo Pasolini face au monolithe fait de chair et de sang qui traversent mon esprit : « Miracolo ! Miracolo ! »
- Magellan – Lav Diaz
- La Trilogie Nuit Obscure – Sylvain George
- Le Rire Et Le Couteau – Pedro Pinho
- Mektoub, My Love : Canto Due – Abdellatif Kechiche
- Jeunesse (Les Tourments) ; Jeunesse (Retour Au Pays) – Wang Bing
- Le Temps Des Moissons – Huo Meng
- Sirāt – Oliver Laxe
- Tardes De Soledad – Albert Serra
- L’Agent Secret – Kleber Mendonça Filho
- 7 Promenades Avec Mark Brown – Pierre Creton & Vincent Barré
10 Editions pour 10 Editeurs
- Coffret Véréna Paravel & Lucien Casting Taylor (Potemkine)
- Coffret João César Monteiro (Spectrum Films)
- Alice – Jan Svankmajer (Malavida/Potemkine)
- Coffret Bigas Luna (Artus Films)
- Coffret Rainer Werner Fassbinder Volume 3 (Carlotta)
- Kamen Rider & Kamen Rider ZO – J (Roboto Films)
- Coffret Ben Russel (Shellac)
- Trilogie Le Passage du Grand Bouddha (Le Chat Qui Fume)
- I Spit On Your Grave – Meir Zarchi (ESC)
- When It Was Blue – Jennifer Reeves (Re:Voir)


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