La voix d’une vieille femme se souvient d’un terrible événement de son passé. Par une chaude soirée de l’été 1996, cinq adolescentes se retrouvent dans une maison de banlieue, en l’absence de leurs parents.
Pour passer le temps, elles se racontent des histoires inquiétantes essayant de se surpasser les unes les autres dans l’horreur.

| Réalisateur : Graham Swon |
| Actrices : Elena Burger, Dennise Gregory, Ayla Guttman, Alexa Niziak |
| Genre : Drame, Horreur |
| Pays : Etats-Unis |
| Durée : 98 minutes |
| Date de sortie : 2018 (USA) 7 avril 2026 (France) |
Que diriez-vous d’un teen movie états-uniens ?
Un film de pyjama party, soirée entre adolescentes d’une quinzaine d’années ?
A quoi pensez-vous ? Vers quel cinéma tendez-vous ?
Au coeur de la nuit, des jeunes filles, dans une maison désertée par les adultes, esquissent les règles d’un jeu : raconter l’histoire la plus terrifiante, si ce n’est la plus sordide.
Trois chemins s’offrent à vous : le film d’horreur, la comédie potache ou le drame adolescent.
Ici oubliez d’entrée les adulescents d’American Pie, et consorts, préférez The Virgin Suicides et Pique-Nique à Hanging Rock, songez aux slashers, mais lachez la lame, et construisez un espace nouveau, à la lisière des gestes conventionnels.
Graham Swon préfère les mots et le silence assourdissant de la nuit.
Il fait du hors champ la bête, l’inconnue à traquer, l’énigme, ombre qui déborde de l’écran, monstruosité rampante s’échappant d’une innocence tout en faux-semblants d’une jeunesse torturée, dissimulée derrière l’artifice, celle de la société de l’image, celle que l’on renvoie et celle que l’on capture.
Entre true-crimes, imaginaires violents et angoisses latentes, la proposition bascule, Graham Swon travaille la parole, les projections intimes de chaque spectateur et aiguille le spectateur vers diverses pistes : l’horreur, le film criminel, le fantastique.
Mais il n’en est rien ! C’est un piège.

Graham Swon signe ici son premier long-métrage après une carrière notable tant comme producteur et distributeur de films que comme diplômé de théâtre.
Graham Swon, bien qu’inconnu du grand public n’en est pas à son coup d’essai. Avant de se confronter à la caméra, le cinéaste a suivi un parcours universitaire en théâtre et philosophie puis s’est fait connaître par la suite pour avoir distribué en salles, aux Etats-Unis, Le Cheval de Turin réalisé par Béla Tarr ainsi que Cavalo Dinheiro réalisé par Pedro Costa.
Le cinéaste est également passé par la case production accompagnant des réalisateurs tels que Matías Piñeiro et Ted Fendt.
Un parcours dont il faut tenir compte lorsque l’on s’aventure sur le chemin sinueux de son premier long-métrage.
La manière qu’a Graham Swon de réaliser, conduire l’histoire, structurer les personnages et créer un rythme est hérité de ces expériences passées, donnant naissance à un style singulier, entre performances théâtrales, cinéma expérimental et conte fantastique.
Une rencontre d’horizons qui brouille les pistes, risque d’éveiller en vous une étrange curiosité, jusqu’à vous déstabiliser, vous dévorer.
Face caméra, les jeunes femmes s’essaient au jeu du conteur.
Le cadre est fixe. Le visage occupe l’image dans toutes ses latéralités.
Les yeux, eux, traversent la toile et prennent à partie votre présence. Il n’y a plus qu’elles et vous.
Durant des plans-fixes avoisinant parfois presque les vingt minutes, le cinéaste laisse l’esprit devenir captif des récits contés. La peau lisse, et ses rares fracas, traces d’une intranquilité sous-jacente, s’impriment en vous.
Les actrices se font oublier, voile de réalité brumeux et magnétique.
Que regardons-nous ?!
Le monde, et ses malices, vient inonder les corps innocents mais cela est vain, la manigance échoue.
Le monde est déjà en retard.
Le ver était déjà dans le fruit, le même asticot qui fait que vous êtes assis face à ce spectacle aussi dérangeant que dangereux. La jeunesse était déjà pourrissante bien avant l’âge de raison.
Le chaos pour spectacle premier.
Graham Swon saisit l’aliénation collective, le mouvement par lequel le groupe sombre, d’une idée à une autre, devenant reflet de la société dans laquelle il évolue, ricochets et cascades.
D’images superposées à surimpressions sur la conscience du regard-spectateur, le mouvement est curieux. La proposition entre sa projection et sa réfraction, jeux de lumières, installe une dimension suspendue entre le corps-témoin et l’image.
C’est douloureux, et pourtant vous resterez, les yeux écarquillés à savoir jusqu’où ira cette nuit, cette décadence nourrie par le moindre atome de cette chaîne juvénile.
La mort rôde tout autant que le désir d’expérience.

Et si finalement Graham Swon avait dépassé les spectres de cinéma étiquetés plus haut et qu’il ne s’agissait tout simplement d’une version alternative de l’adolescence de Laura Palmer, et ses copines, sa réalité et ses songes maudits, rattrapées par un monde souterrain, aux grondements sourds et pénétrants, celle d’une terre salie venant contaminer une bourgeoisie devenue aveugle dans ses quartiers pavillonnaires.
La black Lodge aurait-elle échappé au contrôle de David Lynch ?
Se serait-elle enfuie de la pellicule ?
Ou bien, pire encore, existe-t-elle vraiment ?
Lynch l’a-t-il vu et guidé dans nos perceptions du réel ?
La bénédiction du Nouveau Monde, le rêve américain se renverse.
Une malédiction a été déclenchée.
Dans le miroir, à la lueur de la chandelle, un crâne se reflète.
Le générique se met à courir, et l’on cherche, on cherche, l’instant de bascule.
On creuse dans nos mémoires jusqu’à ressentir l’impasse, et sombrer, comme elles, dans cette mécanique fourbe et hypnotique, manipulant le fantasme jusqu’au crime.
Graham Swon l’a fait. Il a réussi à bâtir un teen movie en dehors des sentiers battus, à trouver la faille pour capturer la décadence sans jamais véritablement la filmer, entre voix-off, appel au monde des contes, et enchevêtrements d’images jusqu’à constituer le piège, que vous ne souhaiteriez pas distinguer, bien qu’évident, et dans lequel vous resterez figés.
Remarquable.



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