« Alice » réalisé par Jan Svankmajer : Critique et Test Blu-Ray

Synopsis : Alice, très librement inspiré du célèbre livre de Lewis Carroll, conte une balade au pays des rêves, parfois teintée de cauchemars. Dans la chambre de la jeune fille à la chevelure blonde, un lapin blanc empaillé se réveille. Il casse la cage en verre et prend la fuite. Alice part à sa poursuite…

Réalisateur : Jan Svankmajer
Avec : Kristýna Kohoutová
Genre : Fantastique
Pays : Tchécoslovaquie
Durée : 84 minutes
Date de sortie : 1988 (salles) 
2 décembre 2025 (Blu-Ray)

On a coutume de dire que « la curiosité est un vilain défaut », mais n’est-ce pas justement tout le contraire ?
Nous, cinéphiles, savons qu’être curieux est gage d’un imaginaire vorace et d’une insatiable érudition. Tout comme Alice, nous nous laissons embarquer toujours plus intensément au Pays des merveilles culturelles, nous abreuvant aux images et essayant d’étancher notre soif de savoir toujours plus vive.
D’ailleurs, saviez-vous qu’il existait plus de 230 adaptations du livre de Lewis Carroll ?
Devenue un personnage de la culture populaire notamment grâce au théâtre, et ce dès 1903, Alice aux pays des merveilles s’est vraiment imposé dans le paysage cinématographique avec le film d’animation de Walt Disney en 1951.

Dès lors, c’est l’industrie musicale qui s’est emparé du phénomène notamment avec la chanson White rabbit du groupe Jefferson Airplane (qui d’ailleurs accompagne votre serviteure au moment même d’écrire ces lignes), Alice de Stevie Nicks ou encore, Sunshine d’Aerosmith…
L’univers du jeu vidéo avec le fameux American McGee’s Alice, les livres illustrés de Benjamin Lacombe, la bande dessinée et les mangas avec notamment Kaori Yuki, et encore et toujours le cinéma avec Dreamchild de Gavin Millar, Le Voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki ou encore Matrix des sœurs Wachowski, j’en passe et des meilleurs… Vous l’aurez compris, Alice est partout !

Cependant, une adaptation significative, très librement inspirée du livre et travaillant l’imaginaire de façon décalée se distingue à la fin des année 80 : il s’agit de Neko Z Alenky (Quelque chose d’Alice) de Jan Svankmajer, Meilleur film d’animation au Festival d’Annecy de 1989.
Le roi de la Stop-motion Pragoise a donc choisi cette petite chipie pour son premier long métrage, réintroduisant le côté inquiétant de l’œuvre d’origine à travers les peurs irrationnelles et l’imaginaire enfantin : « J’aime dialoguer avec ma propre enfance. L’enfance est mon alter ego » écrira-t-il.

Malavida et Potemkine nous délectent avec cette magnifique sortie blu ray que nous attendions avec impatience du coté de Kino Wombat.

« Ici tout le monde est fou »

Svankmajer, dont le compatriote Milos Forman dira qu’il est un mélange de Walt Disney et de Luis Buñuel, est un artiste d’une fantaisie et d’une complexité protéiformes qui a inspiré masse de réalisateurs tels que Les frères Quay, Tim Burton et autre Terry Gilliam.
Il n’en est pas à son coup d’essai avec Alice : il crée son premier court métrage Le Dernier Truc de M. Schwarzwald et de M. Edgar (Poslední trik pana Schwarcewalldea a pana Edgara) en 1964, après la faculté d’arts dramatiques (section marionnettes) et sa formation à la création de décors à l’École des arts appliqués de Prague. Suivront dizaines d’autres courts, jusqu’à ce qu’Alice prenne vie sous les traits de la jeune actrice Kristýna Kohoutová, dont le regard espiègle et insolent interrogera le monde inapproprié qui l’entoure indubitablement.

Transsudant l’esthétique baroque et maniériste, empreint de scepticisme et d’un brin de pessimisme envers le monde des adultes, la proposition qui nous est offerte par Svankmajer frôle le gothique, composée à la fois d’images filmiques ainsi que d’images d’animation, fortement inspirées par deux traumatismes majeurs que le réalisateur a vécu : dans son enfance, il a souffert de la faim et ensuite, jugé trop maigre, a été forcé de se rendre dans un « camp de gavage » (qui lui insuffla un certain dégoût pour la nourriture) et la montée du Printemps de Prague, censurant le régime communiste, essayant de s’échapper par tous les moyens d’un monde muselé par l’occupation soviétique.
Une vraie « mad tea party » politique !

Pour reprendre les mots du Chat du Cheshire qui illustre parfaitement le propos (d’ailleurs absent de la proposition du cinéaste tchèque) : “L’imagination est la seule arme dans la guerre avec la réalité ». Ces chimères apparaissent à l’écran lorsqu’Alice se retrouve dans un ascenseur à la poursuite du lapin blanc empaillé, qui, comme le petit Poucet, laisse une trace de son passage : ici de la sciure qui coule d’une déchirure dans son pelage taxidermisé. La demoiselle est entourée d’étranges bocaux pleins de confiture et de croissants appétissants. Mais au moment de gouter, elle découvre des punaises dans la confiture et des clous qui émergent des viennoiseries….
D’autres bocaux terrifiants viennent s’ajouter à cette farce macabre, symbole de l’agressivité humaine : œufs, crânes et vieilles chaussures se partagent les récipients sans queue ni tête. Svankmajer parlera d’ailleurs beaucoup de nourriture dans sa carrière notamment avec Zamilované maso (Meat love) ou encore Otesanek (Little Otik). Le lieu suivant où se retrouve ensuite Alice, découle aussi de ce lourd contexte historique.
Les pièces sont exiguës, amplifiant la claustrophobie et les murs délabrés n’invitent pas à la sérénité. Les « animaux squelettes » viennent compléter ce véritable cabinet de curiosités austère et surréaliste.

Mais bien heureusement, le cinéaste ne pioche pas que dans ses expériences négatives.
Il confie une partie de la direction artistique du film à sa femme Eva Svankmajerova (les décors de théâtre du film sont faits main par cette talentueuse artiste et surtout elle s’est représentée en tant que reine de cœur dans le métrage), poétesse, céramiste, peintre… Avec laquelle il se complète parfaitement et avec laquelle il fait partie du groupe surréaliste de Prague.
A la différence du dogme français qui a recours au merveilleux, la doctrine tchèque , quant à elle, parle directement du quotidien de manière naturaliste. C’est pourquoi les objets qui constituent le monde de l’Alice « Svankmajerienne » sont ordinaires et familiers: au début du film Alice disparait dans le tiroir d’une table d’écolier en bois (qui comme le sac de Merlin l’enchanteur se révèle bien plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur). Lorsqu’elle doit boire pour rapetisser c’est le liquide bleu d’un encrier qu’elle avale.
Son Autre moi ? Une poupée de porcelaine !
Le clapier grand luxe du Lapin blanc est un jeu de construction et la clé qui ouvre les portes se cache dans une boite à sardines.
La chenille est une chaussette pourvue d’un dentier… vous avez dit bizarre ?

« Ma réalité est juste différente de la vôtre »

A ces détails empruntés à une réalité rudimentaire, s’ajoute une bonne dose de fantaisie macabre des plus rafraichissante qui fait tout le sel de l’œuvre et revient aux origines du récit qui avait été largement édulcoré par Disney.
L’absurdité, l’incommunicabilité, et surtout la libération des angoisses et des peurs enfantines sont des thèmes chers au cinéaste qui en use et en abuse ici par tous les moyens comme lorsque le lièvre de Mars et le Chapelier Fou conversent sur l’existence ou la différence de perspective que vit Alice. Et c’est ce qui est le plus intéressant dans le film : lorsqu’Alice rapetisse elle devient une poupée de porcelaine comme évoqué plus haut.
Outre la technique magistrale de stop motion utilisée, on prend conscience qu’Alice refuse qu’autrui définisse ce qui est impossible pour elle. En effet, A la fois narratrice et protagoniste du film, les gros plans sur son visage nous montrent sans détour les émotions vivaces (mécontentement, surprise, hébétude…), qu’elle ressent face à cette version obscure du Pays des merveilles et surtout à ces drôles d’habitants inquiétants.
Cette jeune demoiselle est multiple, presque schizophrène, et le passage d’un corps de poupée à un corps de chair et de sang ouvre le champ des possibles et lui laisse toute liberté pour évoluer dans ce milieu onirique, presque cauchemardesque. Là où sa grande taille peut parfois la freiner comme dans le clapier ou elle reste bloquée à cause des squelettes et autres bestioles qui l’assaillent, son petit alter ego de faïence, à l’aide d’un morceau de gâteau ou de champignon en bois quelle grignote à sa guise, se faufile partout, même à travers les plus petites portes de son inconscient.

Nolens Volens, elle se lance à la poursuite du lapin blanc, point de départ de son rêve, agissant comme une boussole pour la guider dans les limbes de sa psyché. Personnage des plus importants, il est le lien entre la réalité (bibelot dans sa cage de verre) et le rêve (animal à tout faire de la reine de cœur) comme le mythologique Charon est le lien entre le monde des vivants et le monde des morts. Il n’est d’ailleurs pas vraiment vivant puisqu’empaillé.
Et Svankmajer de s’amuser à lui redonner vie, image par image, pour notre plus grand plaisir. Les moindres recoins de l’esprit d’Alice n’ont aucun secret pour lui.

De ce fait, l’interprétation de Svankmajer se veut furieusement personnelle, rageusement libertaire et incommensurablement radicale, balayant les clichés rose bonbon de l’oncle Walt d’un revers de la main et rejoint la dialectique « Carrollienne » redonnant à Alice la parfaite maitrise de son utopie intérieure et de son autonomie. La traque de la bêtise humaine à travers les figures de l’autorité; j’entends ici la reine de cœur et le lapin blanc à sa solde (qui à mesure que l’on avance dans le récit devient un peu plus hostile), qui couperaient la tête à quiconque s’opposeraient à leurs désirs ; devient donc une vile métaphore de la (sur)réalité du réalisateur qui a vécu plusieurs périodes de censure et de répression compliquées : Il lui fut même interdit de filmer pendant quelques années, se frayant un chemin vers l’illégalité .

La mise en scène, accompagnée par des bruitages (horloges, tictac de montre …), loin d’être doucereuse revêt alors des atours mélancoliques et taiseux, parfois inamicaux et presque phobiques, prenant le spectateur au piège de son intuition par son sous texte caché et une temporalité unique. Les obsessions irrationnelles prennent corps de manière perfectionniste, pensées directement pour l’auditoire. Les techniques classiques manuelles utilisées par le réalisateur, qui n’aime pas le côté trop irréprochable des nouvelles technologies, présentent des defectuosités qui rendent le film subjectif et qui traduisent cette peur de grandir, cette (pré) transition imparfaite vers l’âge adulte, loin des stéréotypes qui peuvent être véhiculés par d’autres versions plus mitigées. La noirceur n’a pourtant rien de rebutant et invite à une certaine poésie.

« Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? »

Je nourris une obsession viscérale pour l’univers d’ Alice depuis que je suis en âge de lire et de regarder des films. C’est le livre que j’ai le plus corné et malmené, C’est la VHS que je réclamais sans cesse à mes parents et qui a été usée jusqu’à la corde. La fascination ne s’est pas éteinte à mesure que je grandissais, bien au contraire, et le long métrage tchécoslovaque a été une révélation.
L’Alice de Svankmajer est celle que je préfère : une jeune fille déjà forte et déterminée, malicieuse et débrouillarde, qui pense par elle-même et questionne l’existence sans tenir tout pour acquis. Elle se bat contre elle-même et ses propres peurs dans l’optique sous-jacente d’un passage à l’âge adulte serein. Même si le final praguois s’éloigne quelque peu de la perspective de Lewis Carroll, Elle redevient une seule et même Alice, puisqu’elle doit bien finir par accepter de quitter l’enfance.

Cependant, si l’on y regarde bien, le lapin empaillé n’est pas de retour dans sa cage de verre, laissant ainsi la fin s’ouvrir à la libre interprétation.
La frontière, tenue, entre le rêve et la réalité existe-t-elle donc toujours ? Était-ce vraiment un rêve ? Le film est un criant appel à l’audace et à la créativité, tout en faisant fi des contraintes extérieures. Le cinéaste nous incite à ne pas forcément dissocier les deux notions, car comme le dit allègrement le Chapelier (pas si ) fou « Le meilleur moyen de réaliser l’impossible c’est de croire que c’est possible » ….

Les caractéristiques technique de l’édition Blu-Ray

Après une première édition exemplaire, L’Incinérateur de Cadavres, le partenariat Malavida/Potemkine est de retour avec une édition absolument magnifique de Alice.
Les éditeurs ont eu la chouette idée de concevoir une édition avec fourreau laissant transparaitre l’édition pour jouer d’un effet de glissement entre les deux visuels.
Simple et merveilleusement efficace.

Image :

Le master en présence, bien que paraissant dater d’il y a quelques années, ne ressemblant pas aux standards de restauration les plus modernes, fait tout de même son effet.
Il était grand temps qu’Alice de Jan Švankmajer ait droit à une édition française HD.

La proposition conserve ses teintes automnales, le grain a été lissé avec parcimonie, gardant la dimension organique de la pellicule, et offre de beaux rendus sur les textures, détails, tout particulièrement sur les séquences stop-motion.
Le tout est assez solide mais fluctue et n’a pas sur toute la durée du film les mêmes dynamiques, surtout en matière de luminosité.
Certains plans devenant moins lisibles et appréciables que d’autres, bien que de manière générale il s’agisse d’un vrai plaisir.

L’image a été nettoyée et la cadre stabilisé.

Note : 7.5 sur 10.

Son :

Concernant la piste son, deux voies s’offrent à vous la piste la VOSTF et la VF.

Ici, nous ne nous sommes aventurés que du côté de la version originale 2.0 Dolby True HD.
C’est une réussite. La piste a été nettoyée de tout bruit parasite et rend hommage à tout le travail sonore effectué du bruit des mouvements, feuilles et tissus, aux cliquetis entêtants.
Il n’y a pas la présence de la scène arrière, et pourtant, les bruitages, sonorités et voix résonnent en nous.

Aucune saturation à relever.

Note : 9 sur 10.

Suppléments :

A l’ordre des suppléments, du nouveau et de l’ancien.
Du côté des inédits vous trouverez un contenu autour des diverses adaptations d’Alice mais également une introduction au film pour le jeune public.
Du côté du supplément qui commence à dater, mais que nous n’avions à ce jour jamais rencontré, un documentaire autour du cinéma chimérique de Svankmakjer.

  • « Les Adaptations d’Alice au Pays des Merveilles au cinéma » : Entretien avec Rafik Djoumi, journaliste et critique de cinéma (2025, 31’) :

    C’est absolument incontournable. Rafik Djoumi aborde de façon chronologique l’histoire des adaptations de Alice au Pays des Merveilles, passant par le muet et Broadway jusqu’à atteindre les moutures que nous connaissons aujourd’hui.
    Plus les références avancent et plus notre carnet de notes déborde d’éléments à aller gratter, découvrir.
    Le spécialiste aborde les variations, modulations et remodelages de l’écrit originel en fonction de l’objectif premier des cinéastes et producteurs.
    Simple et stimulant.

  • Introduction au film pour le jeune public (à partir de 8 ans, 7’) :

    Le supplément se trouve dans l’onglet film, l’option est disponible en introduction et non pas dans la rubrique suppléments.
    Potemkine avait déjà mis le procédé en place pour un court-métrage de Kiarostami dans le coffret Kanoon et c’est une merveilleuse initiative pour aborder le film en famille. Car oui, c’est un film qu’il faut préparer avant de l’exposer au regard des plus jeunes.
    C’est étrange, troublant et parfois déstabilisant. Bienvenue au pays des rêves, le cinéma.
    Le supplément permettra de mettre un pied à l’étrier croisant le travail de Svankmajer et l’écrit de Caroll, entre autres.

  • « Les Chimères de Švankmajer » de Michel Leclerc et Bertrand Schmitt (2001, 80’) :

    L’image est datée, s’agissant d’un documentaire très certainement commandé pour la télévision au début des années 2000.
    Le supplément dure presque la durée du film et offre une fenêtre sur l’imaginaire du cinéaste : le corps, la matière, les contes et le surréalisme.
    Etrange et passionnant. Si vous aimez Svankmajer, ne le ratez pas.

Note : 8 sur 10.

Pour découvrir Alice en Blu-Ray : https://store.potemkine.fr/dvd/3545020095409-alice-jan-svankmajer/

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