Mot de l’éditeur : Adaptation de la saga Dai-bosatsu tôge du romancier Nakazato Kaizan, LE PASSAGE DU GRAND BOUDDHA est une trilogie tournée au début des années 1960 par Kenji Misumi, spécialiste du chambara qui livra notamment des opus de LA LÉGENDE DE ZATOÏCHI et de BABY CART.

| Réalisateurs : Kenji Misumi & Kazuo Mori |
| Avec : Raizô Ichikawa, Kôjirô Hongô, Tamao Nakamura |
| Genre : Chambara |
| Pays : France |
| Durée :105 / 89 / 98 minutes |
| Date de sortie : 1960 / 1960 / 1961 (Japon) décembre 2025 (Digibook 4K UHD / Blu-Ray) |
Si il y a quelques années on pouvait être désespéré quant à la présence des Chambara dans nos collections, tout du moins avec des restaurations dignes de ce nom, ce temps semble aujourd’hui, enfin, s’évaporer.
Après un coffret Kenji Misumi chez The Jokers, une box Zatoichi chez Roboto Films, et des éditions individuelles reprenant d’autre films plus ou moins réputés, c’est au tour d’un inédit que nous n’espérions pas voir de si tôt, Le Passage du Grand Bouddha, trilogie débutée par Kenji Misumi et achevée par Kazuo Mori, deux références dans le genre.

Le Passage du Grand Bouddha,
La vengeance est un plat qui se mange froid
Acte 1 : Misumi et l’anti-Musashi
Ryunosuke Tsukue est un samouraï habité par le mal.
Après avoir violé Ohama, la fiancée d’un autre samouraï qu’il a tué en duel, il rejoint Edo, d’où il partira vers Kyoto en compagnie d’une bande de mercenaires.
Le frère du samourai assassiné le poursuit pour se venger.
Kenji Misumi s’embarque dans l’impossible, adapter le Daibosatsu Toge, œuvre littéraire comptant plusieurs dizaines de tomes. Le cinéaste nippon prend le parti de canaliser le regard sur une galerie de personnage où Tsukue Ryonosuke, sabreur maudit, sera ici mis en avant.
Dans ce premier volet, il y a tous les arcs de la grande tragédie, avec un grand nombre de protagonistes qui se croisent et s’entrecroisent, aux histoires familiales enchevêtrées.
Chacun porte les parcelles d’une malédiction devenant destinée.
Misumi opte pour tisser son film autour de l’anti-héros et projette ce dernier comme un revers de la médaille du glorieux Musashi.
Le père de Zatoichi ne fait pas que construire un divertissement populaire.
Non, Il pousse la salle à sortir de sa passivité.
Il structure un nombre conséquent de récits souterrains qui pousse à la curiosité, plaçant le spectateur dans un rôle actif pour maîtriser les dynamiques en présence et imaginer à la moindre action de l’un des personnages les répercussions sur les autres. Manières qu’il jouxte de contre-temps sortant sa carte-phare, l’ellipse.
Dans cette mise en scène du récit, le réalisateur malmène le spectateur, s’amuse cruellement à faire du regard un témoin mutique. Misumi donne les secrets et oblige à observer le chaos.
Malgré un grand nombre de personnages et un film d’ambiance laissant les affrontements en arrière plan, le déroulé est obsédant, exaltant.
Un tintement poursuit le spectateur, celui de la clochette des pèlerins.
Les plans sont somptueux, le cinéaste sculpte à merveille le cadre avec son scope, travaille l’organisation spatiale avec maestria, laissant l’énigme être portée par la posture des corps et les jeux de stratification dans la profondeur de l’image.
C’est magnifique.
Pendant 1h45, j’ai eu l’impression de redevenir l’enfant émerveillé par les films de samouraïs que j’étais, sensation qui avait disparu depuis mes 10 ans devant le Zatoichi de Kitano, geste revival certes, que je regardais alors en boucle.
Merci Kenji Misumi, merci infiniment.

Acte 2 : Misumi et les sentiers poreux du bien et du mal
Second chapitre de la trilogie, et dernier film réalisé par Kenji Misumi pour le projet, Le Passage du Grand Bouddha II reprend là où le premier film s’arrêtait, à une ellipse près.
Le duel tant attendu, nous ne le verrons pas encore.
Le sabreur maudit est mis en déroute, fuit dans les montagnes, le frère vengeur, Hyoma, lui, est blessé et se lance à corps perdu dans la poursuite de l’homme au sabre déviant, à l’âme malade.
Et c’est à peu près tout ce qui se déroulera dans ce deuxième volet, une course-poursuite à travers les villes et les forêts, répétant des motifs vus dans la précédente partie, affinant les trajectoires pour rapprocher les personnages disséminés aux quatre coins de l’intrigue dans une spirale infernale, qui devrait inévitablement les mener à la confrontation.
Le cinéaste joue des frustrations des spectateurs pour dévier le geste premier et expérimenter une narration mélodramatique.
Misumi s’amuse à casser et remodeler ses personnages jusqu’à parfois même parvenir à les détourner. Le sabre est bien souvent dans le fourreau, mais rassurez-vous lorsqu’il sort, il tranche, et le récit qui est somme toute suspendu, s’enrichit d’aventures secondaires pour étoffer l’écriture des âmes filmées.
Reste que dans cette manière d’ausculter sa galerie de personnages, Misumi a du mal à développer son regard autour de la gente féminine. Plus il progresse dans l’écriture de ses personnages plus sa maladresse, et machisme inhérent à la société japonaise de l’époque, se fait ressentir.
Lorsque dans son premier segment il avait su forger deux figures fortes et intéressantes, il s’échappe désormais, ne maintient pas sa trajectoire et préfère sacrifier plutôt que prolonger.
De ce sacrifice apparaissent de nouveaux visages qu’il calque sans cesse sur les protagonistes passés, transposition fantomatique curieuse mais surtout douteuse, lui permettant de s’économiser dans un cyclisme rébarbatif et au drame tenu de fils rouges.
Bien qu’en-deça du premier acte, Misumi conserve sa pôle position d’artisan du cinéma populaire japonais.
Il sait comment tenir le spectateur en haleine et l’hypnotiser de par son usage irréprochable du scope, sa lame en tant que créateur. Misumi, filmeur maudit, reflet de Ryunosuke Tsukue.
Cette partie patine, s’empêche d’avancer et n’a pas le souffle épique de la première réalisation.
Le regard est pris dans un entre-deux, film de transition qui installe trop peu, et se laisse à des intrigues suspendues plaisantes mais redondantes.
Cependant une intrigante balance se fait, une porosité entre le bien et le mal qui se confondent, l’apparition d’un monde entièrement corrompu et souffrant.
Et, néanmoins, dans ce travail d’alchimiste Misumi excelle.
Malheureusement son laboratoire de chaos, s’arrête là.
Kazuo Mori reprend la lame et tourne le troisième acte.

Acte 3 : Mori et les affres des secondes lames
Mori n’est pas un mauvais cinéaste, il est un second couteau habile, et véritable moteur d’un cinéma d’exploitation japonais en pleine ébullition.
De plus, ce relais Misumi/Mori n’est pas une exception, leurs caméras se sont croisées sur la saga Zatoichi, et bien que le déséquilibre se faisait sentir, l’indépendance des récits comblait les maladresses.
Ici, c’est plus complexe.
Misumi a imposé un cadre, un rythme, une esthétique qui n’est pas celle de Mori.
Et c’est justement là que le bât blesse. Le nouveau venu sur le projet essaie de prolonger l’expression des deux premiers films tout en apportant ses propres maniérismes.
L’intrigue n’avance plus, elle repose sur de constants rappels, et les nouveaux personnages qui intègrent l’aventure semblent provenir d’un autre film, la cacophonie est en marche.
Cette tentative de collage des deux gestes créatifs mène Le Passage Du Grand Bouddha sur un col difficile où Kazuo Mori a envie mais n’ose jamais s’en prendre à la citadelle. Il tourne autour, attend que la narration avance d’elle-même par les premières pierres posées.
Cependant, et bien que le film ne soit pas dénué de défauts, ce n’est pas pour autant un naufrage, La Passage du Grand Bouddha 3 est même plaisant à regarder, a cet air de bis, cette impression d’hommage à un film qui est justement en train de se construire. C’est justement là que la déception réside.
C’est somme toute assez marrant, le parallèle en tête d’article revenait sur le rapport entre Ryunosuke Tsukue et Musashi, les deux sagas évoluent en miroir inversé.
Là où le premier volet de La Légende de Musashi était hésitant, sa clôture était une cathédrale de maîtrise.
Ici, avec Le Passage du Grand Bouddha, on partait sur les chapeaux de roues, et dans ce dernier acte nous nous retrouvons dans un embouteillage, trop d’intrigues flottantes, et la direction générale, elle, divague, patiente. Les graines étaient là, elles ont été noyées.

Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray / 4K UHD
Le Chat Qui Fume fait moduler sa collection, et expérimente depuis quelques années un format prestige, le digibook.
L’éditeur, comme toujours, porte un grand soin à son travail éditorial, le tout chapeauté par Frédéric Domont et surtout illustré par l’incontournable Tony Stella. Le Chat propose une édition particulièrement travaillée, que cela soit dans ses matériaux ou contenus.
Image
La trilogie Le Passage du Grand Bouddha est un titre qui était encore inédit, à l’exception du premier film sorti en VHS, à ce jour en France. Il n’y a donc pas de comparatif à mener avec un master plus ancien.
Le Chat qui Fume propose la trilogie en Blu-ray 4K UHD avec traitement Dolby Vision, et en Blu-Ray.
Nous nous sommes principalement orientés sur la copie la plus poussée et la découverte fut pour le moins réjouissante bien que contenant son lot de petits défauts.
Les trois films sont assez proches dans leurs restitutions, peut-être les deux premiers dépassent légèrement le troisième, mais c’est fortement possible qu’il s’agisse également du changement de regards, de cinéastes, d’un film à l’autre. L’esthétique de Mori étant moins travaillée que celle de Misumi.
Le niveau de détails est soutenu, parfois tellement que le maquillage où la délimitation des perruques transparaissent, la colorimétrie est pimpante sur les couleurs primaires et apporte un bel éclat sans pour autant dénaturer l’image, faisant resplendir la nature, et la gestion des contrastes permet de belles stabilités dans les séquences nocturnes.
Néanmoins, les périphéries du scope sont parfois floues, et pour retrouver l’essence de détails de l’image il s’agit de se recentrer.
Le traitement Dolby Vision, comme souvent, apporte de par son nuancier de couleurs une belle profondeur.
Les strates de décors se font ressentir et la mise en scène de Misumi entre les arrières-plans et le premier plan gagne en lisibilité.
Le disque Blu-Ray, bien que capturant la plupart des qualités du 4K, n’a pas la même puissance colorimétrique et les reliefs en sont donc un peu plus réservés. Rien de bien méchant et un chouette master Blu-Ray.
Son :
Japonais en DTS-HD MA 2.0
La piste son fait le job.
Elle propose un bel équilibre entre les fréquences offrant un chouette confort d’écoute.
Les voix sont parfaitement posées, vous pourrez profiter des grosses éructations masculines typiques du genre.
L’accompagnement musicale, lui, a de bonnes dynamiques mais sature parfois dans les notes les plus aigues.

Suppléments :
Deux suppléments pour cette édition :
- Kenji Misumi, l’auteur derrière le faiseur, livret de 40 pages écrit par Fabrice Arduini :
Le livret est morcelé entre textes et photos d’exploitation, abordant Misumi et son époque, sa place dans le cinéma japonais, son travail à la Daiei et sa position entre cinéma d’auteur et d’exploitation. Les textes sont courts mais concis. Une belle réussite. - Métaphysique de la violence par Clément Rauger (44 min) :
Clément Rauger est en train de devenir notre meilleur ami en matière de suppléments autour du cinéma populaire japonais.
Rauger aborde le film en commençant par l’ouvrage dont il est adapté et installe la figure incontournable, bien que presque inconnue en France, de l’auteur Kaizan Nakazato.
Il réintroduit l’écrivain pour progressivement arriver à Misumi, un premier refus d’adaptation, puis conte le long et grand voyage de cette saga adaptée au cinéma et trop longtemps oubliée.
Pour découvrir La trilogie Le Passage du Grand Bouddha : https://lechatquifume.myshopify.com/products/trilogie-le-passage-du-grand-bouddha?srsltid=AfmBOoo41DXdYL0EdDFPayhHIAO9ktjL2NPQCEttTARu7tT0WzTJnSfb


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