« Les Fleurs et Les Vagues » réalisé par Seijun Suzuki : Critique

Synopsis : Un jeune yakuza épris de la fille qui doit épouser le chef de son clan, kidnappe la promise et s’enfuit avec elle. À Tokyo, il se cache sous l’identité d’un ouvrier, tandis que la jeune femme devient serveuse d’un restaurant.

Réalisateur : Seijun Suzuki
Acteurs :  Akira KOBAYASHI, Tamio KAWACHI, Chieko MATSUBARA, Naoko KUBO, Osamu TAKIZAWA
Genre : Drame, Yakuza Eiga
Pays : Japon
Durée : 92 minutes
Date de sortie : 
1964 (Japon)
11 mars 2026 (ressortie France)

Comme l’a évoqué Quentin dans son article sur Carmen de Kawachi en décembre dernier, nous aurons l’immense plaisir de découvrir certains métrages de Seijun Suzuki au cinéma grâce à Carlotta Films lors d’une rétrospective consacrée au réalisateur culte, fin mars 2026.
Prochain arrêt Kino Wombat : Les Fleurs et Les Vagues, dans une magnifique version restaurée. 

L’occasion de se (re)plonger avec délice dans un pan majeur du cinéma d’auteur Japonais même si Les fleurs et les vagues diffère quelque peu du style pop et coloré qu’on reconnait habituellement au cinéaste : à savoir une approche béotienne et singulière du cinéma nippon et des personnages aventureux et hauts en couleurs.
Et pour cause, cette touche classique lui est imposée par La Nikkatsu (Nippon Katsudō Shashin, le plus ancien studio de cinéma du pays du soleil levant),  pour qui Suzuki travaille à l’époque.

Le film, dans une mouvance traditionaliste, ne fait justement pas de vagues, et dépeint une certaine idée de la société japonaise période Ninkyo Eiga (ou Yakuzas Eiga), où la chevalerie primait, suivant le « Ninkyodo », équivalent du Bushido (code d’honneur des Samouraïs).  Le titre, quant à lui,  qui dans sa traduction anglaise exprime une poésie pure (The flowers and the angry waves),  est le reflet de cette courtoisie et de cet idéal de loyauté dépourvue d’aspérités. 

Afin de comprendre Les Fleurs et Les Vagues, des clés contextuelles sont nécessaires si l’on ne veut pas passer à côté du message qui nous est offert.
En effet,  sans celles-ci , le divertissement est d’une banalité à pleurer mais le sous-texte rend les choses bien plus délectables. 

Hana, la beauté et l’éphémère de la vie 

Seijun Suzuki a 20 ans lorsqu’il est appelé par la marine impériale Japonaise à combattre à Taiwan et aux Philippines de 1943 à 1946.
Cette période de sa vie, qu’il juge a posteriori «grotesque et absurde », forgera son approche cinématographique de la violence. Ceci explique pourquoi Suzuki a fini par rentrer en conflit avec la Nikkatsu qui glorifiait cette violence formatée au nom du Ninkyodo et imposait les scenarios, acteurs et autres durées… de ses deux genres phares : le pinku eiga  (films érotiques) et le yakuzas eiga.
D’une nature rebelle et audacieuse, notre jeune iconoclaste, écrasé par les pressions grandissantes et les menaces quant à son audace de plus en plus prononcée, tourne en dérision, par des choix visuels effrontés, et un style unique, le fonds de commerce du studio.
Simple pied de nez ou véritable acte militant ? 

Le métrage,  qui commence par l’enlèvement d’ Oshige, acte d’amour chevaleresque par excellence, est un véritable affront de Kikuji envers son chef de clan. Coïncidence ? je ne pense pas.
Il n’y avait pourtant pas encore beaucoup d’eau dans le gaz en 1964 entre le cinéaste et le studio,  mais Suzuki se démarquait et jetait déjà de l’huile sur le feu : comme pour l’œuf ou la poule, on se demande encore qui est arrivé en premier… 

L’atout charme de ce métrage, ce sont les biens nommées « fleurs » apportant douceur et romanesque dans cette fresque de facture bien trop ordinaire et trop lisse.  
Oshige la serveuse est l’un des seuls personnages féminins d’importance avec une geisha adulée et populaire du nom de Manryu, qui n’a d’yeux que pour le mari de celle-ci, qui lui, a le prénom de sa femme tatoué dans la peau. Tatoué comme tout bon yakuza qui se respecte.
Malgré l’ambigüité de la situation, Manryu, quand elle découvrira ce nom à l’encre indélébile se retirera tacitement de l’équation.
Cette dernière, d’ailleurs, périra dans une scène d’anthologie finale dans la neige, rappelant le duel entre Beatrix Kiddo et Oren Ishii du Kill Bill de Quentin Tarantino.  
D’une beauté funeste ahurissante et d’une mélancolie tragique.  

L’ex-promise, quant à elle, ayant choisi volontairement la fuite, est victime de propos salaces de la part des clients du bar (« pourquoi es-tu si belle Oshige ? on a envie de te dévorer »),  qui boivent leurs paies jusqu’à plus soif.
Cette scène , dénonçant un certain phallocentrisme, plutôt caustique et faisant froid dans le dos, en parallèle du triangle amoureux,   donne le ton de la condition des femmes dans la société japonaise de l’époque, au choix :  donzelles en détresse, femmes sacrifiées,  plantes vertes, serveuses ou prostituées.  
Sévèrement gangrénée par la corruption et les rivalités entre clans qui se disputent les contrats de construction de la ville alors en pleine expansion, exposée par la photographie primitive de Kazue Nagatsuka et les décors minimalistes et dépréciés de Takeo Kimura, Tokyo est filmée de manière vorace et impétueuse et il est facile de s’y perdre dans tous les sens du terme. 

Malgré le statut de femmes dociles issues d’un milieu où elles sont plutôt méprisées, la bravoure de cette geisha sauvant Kikuji pour sa seconde fuite avec son épouse (qui aura au moins eu le mérite d’être bien coiffée pour l’occasion), ce sont donc bien ces « fleurs » qui amènent du relief à cette proposition plus que dépouillée et à la plastique terne.  
Suzuki souligne ici leur beauté et leur courage, créant des personnages féminins forts,  méprisant les injonctions sociétales en place et faisant mentir l’époque.
Symboles de résistance à l’oppression et de lutte envers la violence, ces dernières sont les héroïnes silencieuses, faisant, une fois de plus, de la Nikkatsu, le dindon tacite de la farce encore jusqu’en 1968, date à laquelle Suzuki est banni du studio, son insubordination étant la goutte de saké faisant déborder le Tokkuri !  

Doto, la colère des vagues 

De ce fait, tous les coups bas sont permis dans cette ville faisandée jusqu’à la moelle: pots de vin, vols de matériel et j’en passe.
Un seul homme honnête se dresse envers et contre tous, vous l’aurez bien sûr deviné, il s’agit de notre Kikuji.
Il est incarné avec brio par le célèbre « Mighty Guy », Akira Kobayashi, figure phare de la Nikkatsu (avant de passer à la Toei),  artiste accompli qui a fait ses débuts en 1956 dans Ueru Tamashii de Yuzo Kawashima.  
Acteur charismatique, personnage leader dans l’âme, Kikuji sait prendre des décisions radicales et secouer le milieu ouvrier qui préfère s’enfoncer dans l’alcool et les jeux d’argent au lieu de prendre la mesure de ce qui se passe autour d’eux, notamment l’escroquerie dont ils sont les victimes au moment de recevoir leur maigre paie, ou bien la corruption exercée par la mainmise de la mafia. C’est d’ailleurs grâce à son franc parler qu’il est promu rapidement par le président du syndicat des travaux du quartier d’Asakusa et se lance à la conquête de Tokyo.   
Les marginaux et les déclassés, chers au cœur du cinéaste, ont donc enfin un « chef » pour les rassembler. Et c’est là que les choses tournent au vinaigre … 

Force est de constater que le passé sulfureux du déserteur lui revient en pleine figure particulièrement à cause de l’implication de la pègre dans les affaires de la ville,  et donne lieu à des scènes d’action et de combats virevoltantes avec un mystérieux protagoniste vêtu d’une cape noire. Cet énigmatique énergumène, n’est autre qu’un collant tueur à gages resurgi d’un temps révolu et envoyé par des agresseurs à la rancune tenace.
Cependant, les motivations de ce dernier ne sont jamais vraiment explicitées ce qui confère, d’autant plus, un coté hermétique à ce film noir. La déduction est donc de mise et l’on ne nous prend pas par la main.  

Tout ça sent la testostérone à plein nez,  mais malgré une dynamique des combats bien ancrée et soulignée par la musique rageuse et prête à en découdre de Hajime Okumura, le reste du film est lent et peine à asseoir toute sa puissance dramaturgique au profit d’une mise en scène bien trop sage.
Manquant d’imprévu et d’émotions, la colère des vagues n’est, tout au plus, qu’un léger remous alors que l’on aurait pu attendre un somptueux tsunami engloutissant tout sur son passage,  ce que, d’ailleurs, fera préférablement le film suivant de Suzuki Irezumi ichidai (La vie d’un tatoué) mettant bien mieux en valeur la misère du prolétariat et l’emprise de la Mafia japonaise.
Bridée,  la virtuosité pourtant inaltérable,  marque de fabrique de Suzuki, est comme en retrait, en retenue, et déjà une prémonition de ce que sera la majeure partie du cinéma contemporain à la solde des studios.   

Bien que Les Fleurs et Les Vagues se révèle être un Suzuki plutôt mineur du en partie à sa narration fragmentée et,  par moment,  à un manque de profondeur, il n’en reste pas moins que son œuvre complète fut d’une influence capitale pour des générations de réalisateurs à venir.  
De Quentin Tarantino (Kill Bill) à Jean Pierre Melville (Le samouraï) , en passant par Jim Jarmusch (Ghost dog) ou encore Wong Kar Wai (Les cendres du tempsLes anges déchus), Seijun Suzuki peut se targuer de savoir rallier les foules à sa cause.
L’enfant rebelle du cinéma japonais a toujours de beaux jours devant lui et fait toujours l’unanimité. C’est donc avec une vive délectation que nous avons appris la nouvelle de cette rétrospective.
Si pour lui, rentrer dans le moule n’était absolument pas une condition sine qua non, sa vision de la vie, insufflée dans ses créations, fut un pavé dans la mare,  éclaboussant de son éclat le cinéma mondial pour notre plus grand bonheur et laissant des traces indélébiles de son passage dans le paysage filmique comme évoqué plus haut. 

« Le cinéma est déjà en soi anti-social. Par l’intermédiaire du cinéma, il faut mettre du poison dans cette rivière qu’on appelle la société ».  
Ces propos, qui résume en tous point la pensée « Suzukiste », trouveront un écho certain dans Les Fleurs et Les Vagues. 
Politique et factieux,  réflexion enivrante sur la civilisation nippone et féroce satire des amours impossibles,  loin du vertige coloré et surréaliste de la Trilogie Taisho, ce mélodrame en demi-teinte fait de la rupture de tons son credo et reste un infime florilège de ce qu’est l’œuvre du réalisateur.
Un rendez-vous à ne toutefois pas manquer ! 

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