« Le Sud » réalisé par Víctor Erice : Critique et Test Blu-Ray

Dans l’Espagne des années 1950, Estrella, une petite fille de huit ans, vit avec ses parents au nord du pays, dans une maison appelée “La Mouette”. Son père, Agustín Arenas, médecin taciturne et mystérieux, radiesthésiste à ses heures, est originaire du sud de l’Espagne, région qu’il n’évoque jamais. Intriguée par ses silences, Estrella grandit en essayant de percer le mystère qui entoure la jeunesse et les blessures passées de cet homme qu’elle admire profondément.

Nous n’attendions pas Le Chat Qui Fume sur les terres trop peu visitées de Victor Erice, tout comme nous n’attendions pas l’éditeur chez Andrzej Zulawski, Lino Brocka ou encore Slava Tsukerman.
Et pourtant c’est ici que va se jouer la nouvelle pièce à l’édifice qui fait que Le Chat Qui Fume est un de nos éditeurs de coeur, en exhumant une pièce oubliée d’une filmographie peu commune, quatre films en un demi-siècle, El Sur réalisé en 1983.

Réalisateur : Víctor Erice
Acteurs :  Omero Antonutti, Sonsoles Aranguren, Icíar Bollaín, Lola Cardona, Rafaela Aparicio, María Caro, Francisco Merino, Aurore Clément, Germaine Montero
Genre : Drame initiatique
Pays : Espagne, France
Durée : 93 minutes
Date de sortie :
20 janvier 1988 (sortie initiale)
7 janvier 2026 (ressortie salles)
3 décembre 2025 (Blu-Ray)

Gâteau doré : épices de l’enfance

Comme une mère qui pose son nouveau-né sur sa poitrine sans le réveiller, ainsi Erice procède-t-il longtemps avec le souvenir encore délicat de l’enfance.

Ça commence par un journal qu’on ouvre, El Sur : et la jeune narratrice tourne les pages ; conte son histoire. La coupe est pleine de ce poncif cinématographique du « souvenir, souvenir… ». Mais, hélas pour moi, El Sur est péniblement joli. Et s’il reste le plus mineur de ce cinéaste, il n’en demeure pas moins qu’en quatre films seulement, Erice a manifesté un certain talent de cosmonaute, explorant les espaces du souvenir. Honneur, alors, au Chat qui fume de remettre El Sur en vitrine. Comme il est à l’honneur de la machine Gaumont Pathé de vendre des tickets portant ce titre.

Mais El Sur n’est pas un classique à rafraîchir : c’est une momie. Et tout y arrive déjà en archive, par la pesanteur des gestes, des acteurs à la caméra. Pourtant, au moment d’ouvrir le tiroir, Erice se retire devant le traumatisme franquiste. Parce qu’Erice est un cinéaste de pain d’épice : sa main câline est une piégeuse source bouffie de graisse, de pommes, d’avoine, de sucre. Dans ses deux premiers films, il s’est montré comme le cinéaste suprême de la madeleine de Proust : du sentiment agréable, du beau plan, des visions de l’espace bachelardiennes, à l’aurore du matin qui éclaire chaque ombre de la chambre.

Il s’efforçait de créer un espace du naturel, de l’art de l’accident, du hasard de la vie en plan large — dont il a un vrai talent —, mais, quand la caméra se rapproche, tout se resserre avec elle, et il se met à vouloir : vouloir l’émotion, vouloir la larme, vouloir l’interprétation allégorique ; ce qui est étonnant pour un homme du cinéma au temps long, des choses qui arrivent d’un plan à l’autre. Je n’insinue pas que le plan rapproché soit condamnable, ni chez Cassavetes, ni chez Serra. Faut-il seulement dire : à cette dose-là, il est trop entreprenant, il attire l’attention sur les émois, il provoque une scission du reste du métrage. Quand le geste s’émeut, le style cesse, il devient grandiloquent, aussi somptueux soit-il.

Et un récit en notes comme tel n’appelait ni violons ni emphase. Erice réussit, non sans tomber de Charybde en Scylla, à ne pas donner l’impression que le film est nappé de bons sentiments. Ce sentiment qui anime Estrella quand elle monte sur la moto de son père, dans la séquence-sourire des dix premières minutes : on comprend vite que le film parle d’horizon ; deux personnages s’éloignent et disparaissent. C’est un procédé-truisme : le couloir d’arbres qui s’enfonce dans le cadre, comme les souvenirs qui s’accumulent ; le bonheur qui s’enfonce dans le flou…

Or la quintessence de l’acte ericien tient à deux scènes : une dans L’Esprit de la ruche, où Frankenstein rend visite aux enfants du village ; une autre, ici, dans El Sur, où, d’un contrechamp vu de face, le père regarde au cinéma un film de télénovela, avec une émotion imperceptible sur son visage bénin. On ne sait pas ce qu’il ressent, non, ni ce qu’il s’y projette ; on a le sentiment qu’il est penaud et, en même temps, attendri, renvoyant au public, en fin de compte. La candeur du film de papa projeté embarrasse ; le père, lui, est atteint, on le voit bien.

Là, je crédite Erice d’une élégance à ne pas mésestimer, qui me donne une sensation de perte de contrôle de sa part, d’une légère incapacité à transformer la réalité, à guider son film vers une route. Comme la route béante tracée par Kiarostami dans sa trilogie de Koker, de ces films d’apprentissage remplis de vie, restant alors inassouvie, délaissée au profit de celle des films innocents, comme celui projeté au cinéma dans cette scène du père — ce qui est à mettre à l’honneur d’Erice, pétri d’incertitudes.

Et le Sud, j’y suis, mais le film n’y descend pas — ou si peu, par l’office de la narratrice. Le « Sud » n’est qu’une mention, une province mentale, une source de fantasme, au même titre que le fascisme : une rugueuse pensée de l’esprit, citée à demi de-ci de-là par une voix, tenue hors champ. Sur ce réflexe, comme l’enfant qui se cache les yeux face au monstre, il esquive ses sujets suggérés avec une fâcheuse tendance dépolitisante. Effacés, estompés, les rapports sociaux et la guerre civile ne sont rien d’autre que des locus amoenus, des décors idylliques, que L’Esprit de la ruche évitait par l’introduction d’un cinéma et du songe de la dépression dans son piteux décor de campagne.

C’est sûrement la colle, posée à ses deux premiers films : le nappage. L’Esprit de la ruche semblait mieux l’esquiver, ce nectar, qui suinte d’El Sur, ce genre de petites failles. Fermer les yeux, lui, met enfin en forme cette idée d’une maturité accrue : montrer qu’il existe un monde au-delà du naturalisme terne, sans perdre pied avec la réalité. C’est à partir de Le Songe de la lumière qu’il devient un grand cinéaste. Le prix à payer pour ça fut un documentaire et une disparition de quelques années.

Le retour au journal qui se ferme lui sert de prétexte pour broder son spectateur. Il tire de l’élégiaque d’un geste sobre. Ça a son lot de qualités, oui. Mais, à la longue, que montre-t-il de plus sur l’enfance que Kiarostami ne l’ait montré dans Où est la maison de mon ami ?

Et moi qui l’avais proprement adoré la première fois… Je confesse que le second visionnage me laisse pantois : à la sublime chapelure, mais, à l’intérieur, la flagornerie ; ce n’était qu’une petite fraise Tagada…

Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

L’édition Blu-Ray de Le Sud rejoint la collection Scanavo avec fourreau de l’éditeur.
C’est simple et élégant.
Les visuels ont été conçus par notre bien-aimé Frédéric Domont, reprenant deux plans du film, un pour le fourreau, un pour le scanavo.

Image :

Restauré par Le Chat Qui Fume à partir du négatif original, Le Sud connaît une véritable résurrection permettant au film de sortir de cet espace inaccessible, dans lequel le temps l’avait confiné.
L’éditeur a fait un travail d’orfèvre, respectant de manière totale l’aspect organique de la pellicule, ne lissant jamais l’image et travaillant le grain avec une véritable minutie. L’image vit, a une saisissante profondeur et propose des cadres, stabilisés, aux mille détails.
C’est une oeuvre d’une grande picturalité qui retrouve ses lumières, renvoyant à la peinture, et sa gamme colorimétrique raffinée, crépusculaire et énigmatique.

Aucune griffure, marque et autres traces du temps en présence.

C’est beau, c’est beau, c’est beau.

Note : 10 sur 10.

Son :

Espagnol en DTS-HD MA 2.0

La piste sonore est tout comme l’image, parfaitement travaillée sans jamais être dénaturée.
Il s’agit d’un master son délicat qui parvient à merveille à croiser voix off et voix des personnages, avec un spectre d’une dynamique très agréable donnant un sentiment de strates dans l’image.
La proposition fait également renaître la bande originale tout comme les accompagnements ambiants esquivant la moindre saturation.

Un super boulot.

Note : 9 sur 10.

Suppléments :

Le Chat Qui Fume propose deux suppléments sur son édition, analysant le film et abordant la carrière du cinéaste, des prolongements qui sont effectués en bonne compagnie, dans un premier temps avec Justin Kwedi, critique de cinéma, puis dans une second avec Pascale Tibaudeau, professeure à l’université Paris 8.

• El Sur par Justin Kwedi (20 min) :
Le critique, que nous avons déjà croisé sur d’autres suppléments estampillés Le Chat Qui Fume, propose une analyse assez complète du film qu’il introduit par la genèse du projet.
Son travail analytique questionne à la fois les personnages, l’Histoire de l’Espagne à la fin des années 50, la division d’un pays, la picturalité de l’oeuvre et l’évolution de la pensée d’Erice dans la progression narrative du film, de l’enfance à l’adolescence.

Le supplément est assez complet, peut-être même trop, outrepassant le secret et le mystère du film, jouant sur l’imaginaire et la construction progressive de la notion de connaissance et ses tangentes vaporeuses. Kwedi, lui, est clair et captivant.

• Victor Erice par Pascale Tibaudeau,Professeure à l’Université Paris 8 (27 min)
C’est exactement ce dont nous avions besoin pour prolonger l’envie d’exhumer la filmographie de Victor Erice, connue, reconnue, mais trop rarement célébrée.
Pascale Tibaudeau, dans une approche pédagogue croisant l’Histoire du pays, le franquisme, au parcours de cinéaste d’Erice, apporte une vision nette d’un temps et d’un geste.
La professeure accompagne la pensée, donne des clés de lecture à cette filmographie singulière.

Ne ratez sous aucun prétexte ce supplément. De notre côté, on plonge, direction le cinéma d’Erice, de L’Esprit de La Ruche à Fermer Les Yeux.

• Film annonce

Note : 7.5 sur 10.

Pour découvrir Le Sud en Blu-Ray : https://lechatquifume.myshopify.com/products/el-sur?srsltid=AfmBOoq5BXlGdjXyuljC7_M-6MMw1A25IEd0TvrzZu8Vd30BFKvP7zSg

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