Mot de l’éditeur : Unanimement reconnu comme l’un des plus grands documentaristes de sa génération, Wang Bing (À l’ouest des rails) est l’auteur de cette fresque monumentale, tournée sur une durée de cinq ans dans les ateliers textiles de la ville manufacturière de Zhili. Découpé en trois volets, Jeunesse (Le Printemps, Les Tourments et Retour au pays) aborde des problématiques cruciales du monde contemporain : tensions sociales, inégalités, corruption ou rapports de forces au sein du monde du travail, pour mieux soulever à travers elles des questions comme celles de l’intimité, de la famille, du vieillissement ou de la transmission.

| Réalisateur : Wang Bing |
| Genre : Documentaire |
| Durée : 215 minutes, 226 minutes, 152 minutes |
| Pays : Chine, France, Luxembourg, Pays-Bas |
| Sortie : 2024/2025/2025 3 février 2026 (Coffret Blu-Ray) |
Wang Bing fait partie de l’essence même de Kino Wombat, il s’agit d’un des cinéastes qui a poussé à la création du site, avec une volonté d’aborder un cinéma alternatif et trop peu représenté.
L’Oeil qui Marche, comme l’avait nommé le BAL à Paris, est un cinéaste du réel, peut-être même le plus représentatif de cette manière de filmer sans interagir avec le sujet, capturer des fragments de vie d’une honnêteté et humanité hors normes.
Un geste de documentariste hors normes, qui, pour les besoins d’un tel dispositif de saisie du réel sans éborgner le rapport au temps et au mouvement propose des oeuvres fleuves, avoisinant régulièrement les 10 heures, si ce n’est parfois plus.
Jeunesse, son dernier travail autour de la ville-textile de Zhili, est très certainement à ce jour son oeuvre ayant eu la meilleure distribution, découpé en trois parties, chacune envoyée dans les grands festivals de cinéma européen, à savoir Cannes, Locarno et Venise.
Chez Kino Wombat, nous avons d’ailleurs activement participé au partage de cette trilogie, à travers une série d’articles, mais également en programmant chaque segment dans notre ciné-club, La Berlue Générale.
Nous retournons à Zhili pour aborder, cette fois-ci, la sortie Blu-Ray, chez Carlotta Films, de cette fresque monumentale.

La trilogie Jeunesse, histoires des coulisses de notre temps
Jeunesse (Le Printemps)
Jeunesse (Le Printemps) questionne nos imaginaires, ceux paramétrés par des investigations occidentales putassières et outrancières, qui confinent dans ces lieux des jeunes issus de la misère absolue. Wang Bing, lui, tisse, là où cet esclavage moderne ne semblait destiné qu’aux classes les plus démunies, le voyage d’une réalité bien plus tentaculaire, venant vampiriser le moindre songe d’un jeune à la recherche de financements.
Wang Bing installe des âmes derrière une réalité dont nous sommes conscients, et que, lâchement, nous déshumanisons, pour oublier, loin des yeux, loin du coeur.
Nous recevons, ici, en pleine poitrine, une déflagration perturbante ne virant jamais à la moralisation mais impactant durablement nos perceptions.
Dans des ateliers de confection où la jeunesse semble être venue chercher son indépendance, gagner assez d’argent afin de pouvoir accomplir ses rêves, des journées-monstres se dévoilent.
Des journées-monstres rythmées par la cadence infernale des machines à coudre, et d’un paiement non pas à l’heure mais à la pièce réalisée. Un paiement dérisoire qui permet tout juste de s’offrir de rares moments pour respirer, se divertir, et revenir, pointer, afin de caresser l’espoir d’une liberté impossible.
Les ateliers deviennent prisons, les collègues, eux, des co-détenus.
Les semaines s’écoulent et la terrible réalité vient à se montrer. La jeunesse est enchaînée, le printemps dépouillé, une génération sacrifiée.
Et pourtant, dans cette misère ambiante où l’humidité fait s’effriter la peinture, où les déchets jonchent la toiture, où plusieurs lits sont entassés dans quelques mètres carrés, où l’intimité n’est qu’un vacillant mirage, Wang Bing vient à capturer des instants de grâce, ne cherchant jamais à sombrer dans un fatalisme, dans une fange émotionnelle, et appuie sur un espoir difficile mais réel, définissant la jeunesse par sa capacité à toujours chercher la lumière, à se nourrir des astres bien plus que des ténèbres.
Le cinéaste parvient à combiner âpreté quotidienne et instants en suspens, amourettes, camaraderies, entraide, tendresse.
Les heures défilent et nous frappent d’une humanité fabuleuse, remémorant Zola dans ses pratiques terribles de l’industrialisation massive, mais donne toujours un échappatoire, celui d’un cycle naissant, celui d’un printemps qui bien que malmené, résiste et cherche à évoluer.
Tout aussi traumatisant qu’étonnamment chargé d’espoir, Jeunesse (Le Printemps) est une proposition assez complexe de Wang Bing, peu évidente pour toute personne découvrant le travail du cinéaste, qui bien que paraissant futile dans le quotidien qu’il nous dépeint, s’organise de façon minutieuse, pour développer les idées, pour offrir une réflexion forte sur une industrie et les invisibles qui y travaillent, vivent, s’usent.
La projection touche à sa fin, les ateliers regorgent d’ouvriers n’excédant jamais les trente ans, qu’adviendront-ils durant leur Été ?
Pour découvrir l’article complet : https://kinowombat.com/2024/01/14/jeunesse-le-printemps-critique/

Jeunesse (Les Tourments)
Là où la première partie du documentaire venait à explorer les premières saisons dans les ateliers, celles de jeunes plein de vie, d’espoir, laissant jaillir lumières intimes entre jeux taquins, farces et amourettes au rythme épuisant des machines à coudre laissant présager des spectres et des vertiges sans jamais les percuter de plein fouet, la seconde partie, elle, s’attelle à constater l’épuisement physique et mental mais également à plonger au cœur des relations entre ouvriers, patrons et marche martiale du marché.
Les néons qui annihilaient la structuration du temps dans Le Printemps, s’affranchissant du jour et de la nuit, viennent ici à claudiquer, à s’éteindre, Jeunesse (Les Tourments) est sombre.
Il s’agit d’un labyrinthe humain fait de négociations, de survie et d’impasses.
La danse incessante des profils de Jeunesse (Le Printemps) vient à se canaliser, la caméra qui durant le premier acte venait à saisir les lieux et les vies traversantes vient ici à se focaliser sur l’humain, ses origines, ses motifs et ses interrogations personnelles.
Le caractère cacophonique et assourdissant s’estompe, les paroles s’échappent, les échanges se structurent.
Bien plus qu’un film d’ateliers, l’essai se dirige vers le film de dortoirs, centre névralgique où les dynamiques ouvrières prennent forme, où les négociations tarifaires naissent, où les conflits et unions s’élancent.
Wang Bing parvient d’un atelier à un autre, à définir une industrie, sa verticalité, les emprises voraces des marchés, les prix fluctuants et une mondialisation qui ne cesse de casser les marges pour de plus grands profits.
Des affrontements physiques entre fournisseurs et patrons aux abandons d’ateliers entiers, la précarité ambiante ne cesse de se dégrader.
A Zhili, le réalisateur capture le bas de l’échelle, les relations entre ouvriers et patrons d’ateliers.
Il oppose et laisse entrevoir des étranglements, des pressions qui mènent des patrons eux-mêmes à ne plus pouvoir payer, poussant ces derniers à fuir et abandonner dans leurs sillages des ateliers sans recours, la plupart des ouvriers ayant été employés sans contrats, laissant tout juste de quoi financer le ticket retour dans une campagne natale où les terres ont été reprises et redistribuées progressivement par l’Etat.
Zhili se transforme en ghetto, lieu hors des lois où l’humain, malgré lui, s’enferme progressivement dans les carcans de l’esclavage moderne, lieu où la police n’intervient plus faisant de ces individus des sujets en péril constant, sans ressources, sans recours.
Les baraquements dans lesquels les ouvriers sont entassés rappellent l’horreur absolue des locaux de l’asile psychiatrique de A La Folie, barreaux aux fenêtres et monticules de déchets.
L’humain a été avalé, digéré, rejeté.
Pour découvrir l’article complet : https://kinowombat.com/2025/04/01/jeunesse-les-tourments-realise-par-wang-bing-critique/

Jeunesse (Retour au Pays)
Avec Retour Au Pays, qui succède à Le Printemps et Les Tourments, le geste porte à développer le regard sur des destins que l’on a découvert cloîtrés dans des ateliers de confection travaillant 12 à 15 heures par jour.
Wang Bing fait le point sur cette jeunesse et réincorpore l’individu en dehors de la machine industrielle déshumanisante, permettant, le temps d’un Nouvel An, d’observer les retrouvailles familiales de jeunes-migrants venus en ville pour s’échapper de la misère économique du monde agricole.
C’est cette notion de migration qui prend alors tout son sens dans le dernier chapitre du film, dessinant l’effroyable seau de la classification hukou scindant la population entre citoyens urbains, détenant une promesse de logement, de travail, de sécurité sociale, et citoyens ruraux, n’ayant que leur mains pour creuser la terre, se trouvant dans l’impossibilité de rejoindre la grande ville pour y évoluer.
Une stratification de la population apparue en 1958 sous Mao.
Néanmoins, au cours des années 80, avec l’ouverture au marché international, une faille s’est ouverte pour cette population agricole avec la possibilité de rejoindre les villes industrielles périphériques, avec des droits succincts, si ce n’est quasi-inexistants, dans la manufacture, la construction et les métiers de service.
La mondialisation est là, le cauchemar perdure, passant de la misère des peuples ruraux, ici ceux du Yunnan et de l’Anhui, à l’esclavage moderne de la grande ville.
La grande force de ce dernier acte est la capacité de Wang Bing à modifier le pôles de lecture.
En effet, après avoir suivi une jeunesse dans une lecture horizontale, collectant de nombreuses expériences et quotidiens, le cinéaste bouscule la structure dans une disposition verticale amenant cette jeune génération à réintégrer l’organigramme familial, ouvrant le regard sur la place d’une jeunesse dans un cadre multi-générationnel révélant les impasses, les échos et les rituels.
De manière assez surprenante, et surtout après l’éprouvant segment Les Tourments, Retour Au Pays possède une certaine accalmie, un moment suspendu, où les célébrations des mariages, comme de la nouvelle année permettent d’oxygéner le caractère extrêmement anxiogène des parties précédentes.
Un temps de respiration, certes, mais d’une terrifiante amertume.
Pour découvrir l’article complet : https://kinowombat.com/2025/07/12/jeunesse-retour-au-pays-realise-par-wang-bing-critique/

Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray
L’édition Carlotta Films est simple mais soignée, reprenant les codes de leurs coffrets cinéastes.
Le travail du visuel est épuré, reprenant les codes des affiches originales et croisant les couleurs pour assembler la trilogie.
Du beau travail.
Image :
C’est une véritable surprise.
On avait déjà remarqué en salles la beauté de l’image de ce Jeunesse, mais le master proposé va bien plus loin que notre souvenir.
Les matières, que cela soit le textile et les murs en train de se défricher, la profondeur de l’image, donnant le vertige dans certains ateliers, ou encore la stabilité des contrastes et de la colorimétrie, apportent au film une dimension étonnante, jamais le travail de Wang Bing n’a aussi bien été mis à l’honneur.
Et alors lorsque dans Retour au Pays vous partirez en ruralité, préparez-vous le master est irréprochable, offre des images d’une grandeur hors normes.
Il s’agit de la première édition HD de la filmographie de Wang Bing et quelle édition !
Son :
Du côté de la piste sonore, c’est également très fin.
La captation ambiante, en 2.0 mais surtout en 5.1, vient captiver. Le bruit des machines à coudre, le son des tissus, le bruit des pétards et parfois même le souffle de Wang Bing se font ressentir.
Absolument incroyable.
Suppléments :
Au niveau des suppléments, Carlotta Films a réussi une chouette alternance entre suppléments sur le disque, entretiens menés par Olivier Père, et présence d’un livret, permettant de continuer à s’enfoncer dans les méandres d’un réel lointain dont nous portons néanmoins une part de responsabilité.
Il y a tant à dire sur le sujet, tant à faire autour de la filmographie de Wang Bing, Carlotta a joué le jeu et le regard y est plutôt bien guidé. Merci infiniment.
- CONVERSATIONS AVEC WANG BING PAR OLIVIER PÈRE (6 mn / 37 mn) :
Deux entretiens menés par Olivier Père, répartis sur les disques.
Le supplément de 37 minutes présent sur le disque Retour Au Pays est absolument fondamental pour saisir le geste du cinéaste chinois mais également son parcours de A L’Ouest des Rails à Jeunesse en passant par Man In Black.
Ne le ratez sous aucun prétexte. - EXTRAIT DE LA REMISE DU PRIX JEAN VIGO 2025 (5 mn)
- LE LIVRET EXCLUSIF (80 PAGES) :
En combinant trois entretiens et trois essais autour de la société chinoise, le livret qui accompagne les films est exactement ce dont on a besoin pour prolonger le regard ou même l’introduire à la fresque documentaire qui se déploie face à nous. - EN OPTION INÉDITE : UN MODE DE VISIONNAGE ALTERNATIF DES TROIS FILMS SOUS FORME SÉRIELLE, DÉCOUPÉS EN 23 ÉPISODES
Pour découvrir la trilogie Jeunesse en Blu-Ray : https://laboutique.carlottafilms.com/products/coffret-trilogie-jeunesse-wang-bing?srsltid=AfmBOoqxpBFURQkNJV28IfJ1oe_i-UEtT-DfRnfjNYRPsU0i7V0h964b


Laisser un commentaire