« L’Autre Côté du Soleil » réalisé par Tawfik Sabouni : Critique

Après la chute du régime de Bachar al-Assad, Tawfik Sabouni réunit des survivants de la prison de Saidnaya. Ensemble, entre les murs de la prison libérée, ils recomposent la mémoire de leurs années volées. En reprenant la parole, ils témoignent pour celles et ceux qui ne peuvent plus parler.

Réalisateur : Tawfik Sabouni
Genre : Documentaire
Pays : Belgique, France
Durée : 91 minutes
Date de sortie :
Février 2026 (Berlinale Panorama)

A la chute du régime de Bachar Al-Assad, les portes des pénitenciers se sont ouvertes.
Des portes qui ont condamnées et laissées mourrir des milliers d’âmes, pour une grande partie innocentes, avec des procès de fortune.
Ces prisons, aujourd’hui, sont des ruines. Des décombres qui portent les pleurs, hurlements, désespoirs et soupirs.

Tawfik Sabouni, réalisateur du film, fait partie de ces prisonniers. Lui, contrairement à d’autres, a pu retrouver le soleil, sortir d’espaces coupés de toutes lumières, de semaines et mois entiers entassé avec d’autres détenus et aveuglé par un bâillon.
Le cinéaste a connu ce calvaire pour avoir filmé dans la rue un mouvement de contestation populaire. Il fut envoyé dans l’un des plus crasses pénitenciers du pays, Saidnaya.

De cette expérience traumatique terrifiante, Sabouni décide d’en faire son premier film documentaire.
Il part à la rencontre de rescapés, récolte des témoignages et se questionne sur les formes pour conter un lieu, la prison, un calvaire et les coeurs perdus qui ne peuvent plus s’exprimer.
Dans un premier temps pensé pour être filmé en studio, le documentaire connaît un retournement de situation inattendu dans la préparation de son tournage, un virage historique, la fuite du dictateur et la possibilité de se rendre à nouveau en Syrie, à Saidnaya.

Le projet fait se rencontrer des survivants et un lieu, observer la force des souvenirs et être témoin de la parole qui se libère.
En parlant, les couloirs exhument les martyrs, les bourreaux, l’oubli se dissipe, la mémoire s’active.

Ces dernières années, les sévices des pénitenciers du Moyen Orient ont progressivement pris place dans les salles obscures, par le biais de la fiction, mais trop rarement en empruntant le sentier du documentaire.
Ainsi il y a plus d’une décennie c’était Denis Villeneuve qui invitait à suivre les traces de la femme qui chante dans Incendies, puis plus récemment, le cinéma iranien a traversé les murs des pénitenciers, en les montrant, avec La Loi de Téhéran réalisé par Saeed Roustayi, ou bien en jouant le hors-champ, avec dernièrement Un Simple Accident réalisé par Jafar Panahi.

Pour aborder L’Autre Côté du Soleil, ayant remporté un prix documentaire dans la catégorie Panorama à la Berlinale 2026, il y a deux axes à dissocier.
Dans un premier temps, le fond du projet, sa capacité à offrir un témoignage pour découvrir un réel que personne n’ose montrer, les geôles syriennes et ses prisonniers politiques.
Dans un second temps, la forme du projet, sa manière de restituer le réel.

Ces deux voies qui devraient n’en faire qu’une, hélas, ont du mal à se rejoindre.
Et sachez-le, ces mots ont été difficiles à écrire.
L’expérience de ces cinq hommes à Saidnaya est insoutenable.
Il s’agit d’un partage mémoriel profondément troublant et nécessaire tant les ombres des dictatures modernes, leurs méthodes, sont masquées, renvoyées au mutisme, au silence médiatique, de Guantanamo à Saidnaya, de l’Occident à l’Orient.
Pourtant cette expression d’une nécessité absolue, qui aurait dû être directe et sans artifices, se trouve tordue par une mise en scène jouant sur de nombreux tableaux pour conter ce que l’on ne peut montrer, ce que l’on ne peut imaginer.

Sabouni, qui souhaite toucher l’âme du spectateur compile les manières, a du mal à conserver l’épure, la simplicité, du plan, de l’image.
Le réel s’esquive, la reconstitution prend trop de place, dans la mise en scène et ses dispositifs, entre élans musicaux tire-larmes, dans un premier tiers maladroit et compilatoire, puis un montage fait de coupes récurrentes du mouvement fragmentant le temps de l’action et donc du réel.
Une aura fictionnelle se déploie alors qu’il s’agit bel et bien d’un documentaire. Etrange sensation.
De plus, la manière de diriger le groupe, de ne pas laisser sentir la parole naître, accepter les silences, et enchaîner les mises en condition pour que le spectateur puisse imaginer la terreur du lieu est de trop. Dans le regard de ces hommes, il y a la présence de la caméra, oeil-mobile qui les suit et les dérange.

C’est d’ailleurs la grande proximité du cinéaste, son impossibilité à se résoudre à un poste, entre personnage du documentaire et réalisateur derrière la caméra, écartèlement entre l’horreur vécue et la volonté de s’exprimer pour exorciser, toutes les meilleures intentions du monde en soit, qui mène le projet à ce déséquilibre.

Les lieux et les corps mettent du temps à se mêler, il y a la main du réalisateur, pleine de ressentiments, et cela est bien normal, qui tend à vouloir créer de l’émotion, voix off, gros plan sur les visages caméra à la main, là où l’espace fixe traversé par les corps en mouvement et la captation continue des voix auraient pu suffire.
La surenchère ne s’arrête pas, Sabouni ajoutant des inserts de marionnettes, de maquettes.
Il y a le geste de vouloir atteindre le regard spectateur coûte que coûte, poussant toutes les dynamiques dramaturgiques au maximum.

Vient alors à l’esprit d’autres cinéastes qui ont travaillé de manière plus ou moins connexes des sujets similaires.
On pense aux mères dans le Notturno de Gianfranco Rosi qui reviennent dans les geôles où leurs enfants ont trouvé la mort, aux lépreux de L’Ordre de Pollet, aux témoignages de survivants d’un massacre politique sous le regard de Joshua Oppenheimer dans The Look of Silence ou encore la mise en place d’un dispositif d’art plastique avec avec L’Image Manquante de Rithy Panh et La Mère de Tous Les Mensonges de Asmae el Moudir.
Cinq films qui traitent des spectres, des histoires invisibilisées, cinq films qui dans la captation de l’espace, des temporalités, des corps et des âmes construisant une véritable piste réflexive et mémorielle sans jouer à étreindre l’émotivité de son spectateur.

Mais attendez, le film continue de progresser, le parcours à Saidnaya avance, et la main de Sabouni s’affine.
Les hommes devant la caméra commencent à se libérer, les échanges se fragmentent de moins en moins, des récits s’échappent, les visages modulent et le processus de tournage semble effectivement ouvrir les coeurs, les âmes.
Tawfik Sabouni, au-delà de son geste, dans sa vision de survivants revenant sur les lieux de l’horreur se fait surprendre, l’idée prend son envol, et dans sa trajectoire, construit une catharsis, allant bien plus loin que ce que nous pouvions espérer quelques minutes plus tôt.
Puis, enfin, dans ses dernières minutes, la caméra se fige, retire les apparats de l’image, les marionnettes, la musique et observe de manière brute les lieux.
D’autres personnes arrivent, des familles, certainement d’autres âmes en peine qui viennent chercher des réponses ou tout simplement le repos.

L’Autre Côté du Soleil est un premier film documentaire qui essaie un grand nombre de dispositifs pour saisir son sujet et noie le réel dans cette surenchère.
Néanmoins, ici, nous ne souhaitons pas descendre le film, d’ailleurs échappons-nous, oublions le film, gardons son essence, les mots, car c’est cela qu’il faut retenir, des voix et des paroles que nous n’avons jusqu’ici que trop peu entendus.
L’Autre Côté du Soleil se définit alors comme un témoignage d’une importance capitale porté par un rapport à l’image encore balbutiant, Tawfik Sabouni est en train de naître.



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