2551.01 : Critique / Ténèbres, Crasse & Charognes d’une Parallèle Contemporaine

Synopsis : Un homme portant un masque de singe sauve un jeune garçon d’une émeute, et tente ensuite en vain de s’en séparer. Lors de leur périple, ils atterrissent dans un étrange monde souterrain où l’humanité -peuplée de grotesque personnages masqués, semble avoir régressée à l’état primaire.

Réalisateur : Norbert Pfaffenbichler
Acteurs : Stefan Erber, David Ionescu
Genre : Horreur, Expérimental
Durée : 65 minutes
Pays : Autriche, Australie
Date de sortie : 2022

Après avoir vu circuler de festivals en partages cinéphiles le cinéma de Norbert Pfaffenbichler, images troublantes revenant régulièrement effilocher la rétine avec malice, l’occasion s’est enfin présentée de découvrir la proposition entre horreur et cinéma expérimental, dédale dantesque, où putride et bizarre sont concepts rois. Sommes nous en 2551 ou bien face à une formule biblique dont la somme de 13 ouvrirait les portes d’une Babylone souterraine ? L’énigme est pleine, les possibilités multiples, le mystère entier.

Dans un monde de chaos où les visages ne sont plus humains mais masques tout en décompositions, malformations, hybridations et chimères, un homme à tête de singe, durant une émeute opposant marginaux et forces policières, sauve un jeune enfant encagoulé, l’arrache au fracas des pavés. En s’éloignant du conflit, l’homme singe et l’enfant pénètrent dans un monde souterrain décadent où les institutions ne sont plus que carapaces pour nourrir les déviances d’un monde charogne. A la recherche d’un lieu sécurisé, la chimère au visage de primate essaie de se libérer de l’âme sauvée, en vain, cette dernière voyant en l’homme une lumière au beau milieu des enfers.

En reprenant les lignes du The Kid de Charlie Chaplin, le cinéaste autrichien conçoit tout à la fois un hommage au cinéma muet, ce qu’est d’ailleurs ce 2551.01, et lui confère un visuel extrême tirant du côté d’œuvres telles que Begotten ou encore Flesh Of The Void, dans ses déambulations macabres d’un nouveau monde infernal à définir pour le regard du spectateur.
De la sorte Pfaffenbichler organise son premier long-métrage, après des années de courts expérimentaux autour des variations et distorsions de la matière et des sons, comme un voyage dans un des cercles de l’enfer, portail ouvert par l’humanité toute entière, se cannibalisant dans un individualisme mortifère.
L’exploration des lieux est fascinante.
Le travail de l’image, enchaînant les filtres bleus, sépias et jaunes, pousse le voyage tout autant dans une redécouverte d’un siècle de cinéma que dans une expérimentation des couleurs pour appuyer le récit et lui conférer une dimension anxiogène terrifiante.
Tout est le fruit d’un cinéma artisanal, où la liberté sans limite dessine une nouvelle géographie du septième art, comme si la rampe imaginée par le Haxan de Benjamin Christensen ou encore le Vampyr de Dreyer venait enfin de trouver ses projections.

C’est ainsi dans cette disposition entre burlesque et horreur crasse, ratissant toutes les monstruosités, un Freaks dystopique, et jouant des codes pour créer des territoires entre rires grinçants et rejets que 2551.01 trouve sa dynamique.
Cette première partie, car il s’agit ici d’une trilogie, prend le temps de présenter les lieux.
Une cartographie des enfers se profile, soutenu par une bande son venant déstabiliser nos songes.
Pfaffenbichler préfère décrypter les institutions friables et dégénérées de cette société ruine. Des hôpitaux aux restaurants, tout est consommation de l’humain.

D’une part, dans ce labyrinthe de béton loin de toute végétation, de toute faune, la seule nourriture reste la chair des bipèdes estropiés.
D’autre part, les institutions policières et carcérales travaillent de près avec les services médicaux, faisant des vandales de nouvelles tranches à expérimenter, à distordre, déchirer et remodeler.
Toute une industrie parallèle des corps se dessine.
Les murs de la ville souterraine sont jonchés d’avis de recherche, tout un chacun disparaît, parfois sans raison, pour un besoin d’exploiter toujours plus monstrueux.
Dans cet amas de violence hideuse constante, rappelant les pires sévices contemporains, reste l’école, lieu « propret » où de jolies petites têtes débutent leur apprentissage de l’usine à cauchemars, réveillent la perfidie en sommeil, se confrontant les uns aux autres concevant leurs premières humiliations, tortures.
Le duo de personnages suivi reste secondaire, des corps permettant de déplacer notre regard, ce qui changera durant le second chapitre, qui étoffera l’histoire et jouera de rebondissements.

2551.01 est une ravissement gâté, où chaque tableau devient un miracle de mise en scène, de créativité et d’architectures décomposées, un espace où Norbert Pfaffenbichler s’affirme comme maître de l’horreur déviante, nouvelle lame du cinéma expérimental torturé, avec un monde intérieur infesté de vers, de corps mutilés et de poésie morbide.
C’est d’ailleurs bien plus qu’un environnement intérieur qui éclabousse la rétine mais le regard lucide d’un gardien des invisibles ouvrant le panneau de contrôle de nos civilisations et modulant les caractéristiques des sociétés actuelles pour façonner le gouffre proche, si ce n’est la tombe dans laquelle nous avons déjà posé le pied.

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Un espace de recherche, d’exploration, d’expérimentation, du cinéma sous toutes ses formes.
Une recherche d’oeuvres oubliées, de rétines perdues et de visions nouvelles se joue.
Voyages singuliers, parfois intimes, d’autres fois outranciers, souvent vibratoires et hypnotiques.
De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

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