Tokyo Fist : Critique et Test Blu-Ray

Synopsis : Salaryman à Tokyo, Tsuda mène une vie bien rangée aux côtés de sa petite amie Hizuru. En rentrant du travail, il croise la route de son ancien camarade de lycée Kojima, devenu boxeur semi-professionnel. Un étrange trio va alors se former, avec en son centre Hizuru, qui quitte bientôt Tsuda pour Kojima. Fou de jalousie, le salaryman s’inscrit au même club de boxe que son rival et se soumet à un entraînement rigoureux pour assouvir sa soif de vengeance…

Réalisateur : Shinya Tsukamoto
Acteurs :  Shinya Tsukamoto
Genre : Drame, Horreur
Durée : 84 minutes
Pays : Japon
Date de sortie : 1995 (salles) / mai 2023 (Blu-Ray)

Bientôt une année que le coffret Shinya Tsukamoto est sorti et du côté de Kino Wombat nous étions tout autant fasciné que pensif pour trouver le meilleur moyen d’aborder ce contenu gargantuesque, comme pour de nombreux coffrets Carlotta.
Solution a été trouvée et nous aborderons la bête dédiée au père de Tetsuo, et à son cinéma expérimental des corps en mutation, titre par titre.

Pour commencer l’aventure, un titre qui nous tenait tout particulièrement à coeur : Tokyo Fist.

L’article autour de Tokyo Fist s’organisera en deux temps :
I) La critique de Tokyo Fist
II) Les caractéristiques techniques de l’édition

I) La critique de Tokyo Fist

Tsuda respecte méticuleusement son emploi du temps, fervent porte-étendard de la devise Métro-Boulot-Dodo.
Il vit dans une gigantesque tour, ruche abritant des centaines de spectres comme lui. Des employés anesthésiés par la tâche, déconnectés du réel, développant des systèmes aveuglants pour des objectifs si lointains qu’ils en deviennent kafkaïens.
Tsuda partage son quotidien avec Hizuru, également salarywoman.
Les corps ne parlent plus, les désirs sommeillent, l’esprit est abruti par les ondes télévisées.
Au pied de cette prison de béton, quelques maisons demeurent, anciennes architectures faites de matériaux traditionnels, loin du dédale synthétique fossilisé entre sable et eau. Dans cette structure de bois, rongée mais authentique, réside Kojima, ami de jeunesse de Tsuda et boxeur amateur.
Un soir, l’ami oublié vient sonner, Hizuru l’accueille, un curieux jeu de séduction s’immisce.
Les existences respectives de ce trio vont exploser, percuter les coulisses d’un monde où la pensée est refoulée, où l’humaine devient machine.
Kojima est la pierre dans le rouage, exhumant la rance, révélant la chair, réveillant l’organe.

Tsukamoto réalise Tokyo Fist après son dyptique Tetsuo et prolonge ses réflexions sur l’environnement vorace que l’homme a créé et sa cauchemardesque hybridation avec la machine.
Ici cependant, le cinéaste japonais prend le contre-pied, et au lieu de prolonger la mutation du corps, il pousse ses protagonistes à ouvrir le regard pour conscientiser le cauchemar qu’ils alimentent, celui qui ramollit les muscles, celui qui aplanit les os, celui qui tend à courber l’échine.
Il travaille la prise de conscience et le douloureux chemin, tant physique que psychologique, pour reprendre le contrôle de son existence.

Les espaces traversés font partie intégrante de la narration, rien n’est laissé au hasard.
Ils appuient l’état psychique des personnages, mènent à analyser leurs geôles, étouffements et libèrent la réflexion.
La moindre particule, le moindre sursaut de montage, la moindre nuance colorimétrique renvoie à un étoffement structurel.
On pourrait ainsi se perdre des jours durant dans ce labyrinthe vertigineux, filmé comme pour Tetsuo avec une caméra légère toujours aussi frénétique qu’incontrôlable. Il y a tant à lire, à décrypter, à philosopher. La rétine est assaillie.
Des oppositions architecturales, plongeant nos regards dans une panique monstrueuse, aux miroitements entre Tsuda et Kojima, deux facettes d’un même drame enfoui, créatures complémentaires, Dr Jekyll et Mr Hyde moderne, jusqu’à la construction complexe et profondément fascinante du personnage de Hizuru, clé de voûte toute en distorsions renvoyant aux écrits de Ballard, tout est conçu pour nouer, étourdir et révéler.

Tokyo Fist est un cyclone qui avale tout sur son passage, métamorphosant ses personnages, mutilant leurs corps, et modelant de nouvelles formes à ces consciences trop longtemps évanouies. Il y a ici un dépassement de tout un cinéma, le chaos n’étant alors plus une bête à éviter mais une vague à assimiler pour muter, une submersion nécessaire. Hokusai, de manière lointaine, renaît.
Shinya Tsukamoto redresse dans la douleur, le suintement et l’horreur du réel, s’affranchissant de son habituel fantastique, toute une humanité qui développe son évolution en direction de son anéantissement.
En passant par la boxe, le fracas des os et de la chair, les cicatrices hurlantes, les plaies béantes, le cinéaste nippon mène l’expérimentation vers de nouveaux ports, continue à élever sa réflexion et ancre les bases dans lesquels le cinéma postérieur va continuer à construire.
Il est ici évident que sans Tokyo Fist il aurait été difficile de faire naître des œuvres telles que le Fight Club de David Fincher ou encore le Crash de David Cronenberg.
Incontournable.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition

Image :

Le master en présence, bien que globalement réussi, déçoit un peu face aux attentes et habitudes en terme de restaurations.
La proposition semble dater et l’image s’avère assez douce avec une légère profondeur de champ, le rendu général renvoie bel et bien à la HD mais le niveau de détails n’est pas très appuyé.
Néanmoins le cadre a été parfaitement stabilisé et la copie nettoyée.
La colorimétrie, quant à elle, est une réussite restituant bien les nuances.
Reste qu’il s’agit à ce jour d’un master validé par le réalisateur, et actuellement le meilleur transfert existant.

Note : 7 sur 10.

Son :

Deux possibilités pour découvrir le film avec des pistes DTS-HD Master Audio 1.0 et 2.0.
Il s’agit ici de très belles restitutions sonores avec de belles dynamiques prolongeant avec réussite l’expérience visuelle. Les fréquences ne s’écrasent pas, ne saturent pas.
La piste 2.0 ouvre des dynamiques mieux spatialisées.

Note : 7.5 sur 10.

Suppléments :

Sur le disque Tetsuo, deux suppléments sont en présence :

  • Présentation du film par Jean-Pierre Dionnet (5 minutes) :
    Le journaliste donne des pistes de lecture autour du triangle troublant des personnages de Tokio Fist et prolonge avec quelques anecdotes autour du tournage et Tsukamoto. Intéressant.
  • Entretien d’archives avec Shinya Tsukamoto sur Tokyo Fist (8 min) :
    Supplément fascinant mais quelque peu trop court. Nous aurions rêvé nous perdre dans les réflexions, anecdotes et rouages autour de Tokyo Fist.

Note : 6 sur 10.

Avis général :

En moins de 90 minutes, et un montage épileptique, Shinya Tsukamoto parvient à nous mettre face au mur, celui de nos quotidiens cauchemardesques, où le monde du travail a propulsé l’humanité dans une léthargie tant physique que spirituelle, où nos routines dans nos cellules alvéolaires nous ont poussé à oublier nos individualités, nos consciences.
Bien que vieillissant, les masters image et son en présence sont réussis, sans faire d’étincelles pour autant, et installent sagement Tokyo Fist dan l’ère de la HD, là où nous abordons désormais le continent UHD.
De même les timides suppléments d’archives auraient gagné à être étoffé avec de nouveaux entretiens.

Note : 7 sur 10.


Une réponse à « Tokyo Fist : Critique et Test Blu-Ray »

  1. Avatar de princecranoir

    Je n’ai vu que « Testuo » et sur « Tokyo Fist » (comme sur « Bullet Ballet ») j’ai beaucoup fantasmé. Ce sera l’occasion d’en prendre plein la tronche 😀

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