« Val Abraham » réalisé par Manoel De Oliveira : Critique

Réalisateur : Manoel De Oliveira
Avec :  Leonor Silveira, Luís Miguel Cintra, Ruy de Carvalho
Genre : Drame
Pays : Portugal
Durée : 203 minutes
Date de sortie : 1993 (salles) // 10 juillet 2024 (ressortie)

Synopsis : Dans la région du Douro, Ema grandit avec son père dans une atmosphère de grande sensibilité poétique. Séduisante et innocente, elle développe un goût irrésistible pour les fictions romantiques mais ne trouve jamais de satisfaction avec les hommes. Devenue femme, elle épouse un médecin qu’elle n’aime pas, avec qui elle déménage dans la vallée d’Abraham.

Ema vit avec son père, homme issu de la bourgeoisie portugaise, et sa tante, dévote, dans un grand domaine viticole en bordure du Douro.
De sa naissance à ses quatorze, elle n’a jamais mis le pied à l’extérieur des terres familiales.
Un quotidien au rythme des apprentissages, de l’oisiveté, de la littérature, des observations d’un monde extérieur lointain et des vibrations intimes.
La jeune femme lit le monde à travers un prisme romantique. Elle est pleine d’espoir, de lumière, face à l’avenir et aux frissons de l’amour. Sur la table de chevet, le spectre terrifiant de Madame Bovary inonde la toile.
A la mort de sa tante, Ema plonge dans les beautés raffinées des ombres, de la mélancolie.
Les portes du domaine s’ouvrent. La soif de rencontres est vive.
Elle se marie à un docteur vieillissant. Les promesses romanesques disparaissent. Les désillusions s’immiscent.
Ema découvre le petit monde de la bourgeoisie, les hommes, et leurs limites, les femmes, et leurs regards.
Ema se confronte à un monde bien loin de ses projections. Le temps passe…

Manoel De Oliveira construit avec Val Abraham une adaptation libre de l’oeuvre de Flaubert, Madame Bovary.
Il structure le personnage d’Ema comme individu hors du temps, en périphérie de la société, existant à travers les fantasmes d’un monde perçu par le biais de grands auteurs et poètes de ce monde.
Le cinéaste vient alors à déconstruire les songes, les projections de lumière, les rêves adolescents.
Le monde est vil, intéressé, fait de regards frondeurs, de jalousie et de convoitise.
L’échange ne se paramètre qu’à travers la possession, et comme Pasolini qui captait l’ennui bourgeois dans Théorème, De Oliveira saisit le vide de la bourgeoisie portugaise, si ce n’est l’errance dégénérée.
Dans cet éco-système Ema est l’anomalie, la fille issue d’un grand héritage, déjà pourrissant, qui dans son isolation s’est forgée une place quelque part entre le peuple et les fortunés.
Du haut de la véranda, extension de demeures familiales, trésors maudits devenus geôles, elle scrute, à ses côtés une age est suspendue, des oiseaux détenus.
Elle est un ange, une beauté quasi-parfaite, à la jambe qui claudique, blessure qui fige dans la terre, empêche l’accès aux cieux, plaie qui capture au creux de sols ayant connu des générations de délitement, de rares joies et de malheurs répétés.

Aux différents étages des terrasses des exploitations viticoles plongeant dans le Douro, les esprits s’agitent, fougueusement, jusqu’à ne plus avoir de force, et disparaître.
Le cinéaste portugais utilise la durée fleuve de sa proposition pour aller bien plus loin que le constat d’une bourgeoisie errante à un instant précis de l’Histoire.
Il observe les lieux, dissèque les sols, analyse les murs et touche de son objectif un air ambiant statique, vicié, qui vient à flétrir les organes invisibles, les capteurs sensibles, ceux qui permettent de faire du monde une échappée onirique.
Dans cette immense toile où le individus ne vivent plus avec leurs sens, un personnage discret, celui de la domestique Ritinha, sourde et muette, vient apposer un voile clairvoyant et silencieux sur un monde qui ne sait plus voir ses impasses, qui ne sait plus arrêter sa marche vers le déliquescent, qui ne prend plus le temps de marquer la position pour ressentir.
Face à cette sensibilité enivrante, celle de Ritinha, et les rêves poétiques maudits d’Ema, la proposition de Manoel De Oliveira s’installe comme oeuvre référentielle, travaillant le temps, la poésie, les gestes et la philosophie, pour tout un cinéma émergeant. On pense alors aux oeuvres à venir de Miguel Gomes, Nuri Bilge Ceylan, Lav Diaz ou encore Tsai Ming Liang.

Les heures défilent, les échanges entre personnages viennent à complexifier les rapports humains et la structure simpliste qui voudrait une répartition bipartite de la bourgeoisie entre hommes et femmes est chamboulée.
De Oliveira ne se repose sur aucun raccourci, n’use d’aucun artifice caricatural et construit en profondeur les affres des personnages du récit faisant de tout un chacun une variation complexe, structurée et extrêmement riche des concepts abordés.
Manoel De Oliveira, ne réalise pas un film, il sculpte une oeuvre, avec une étonnante minutie, une fascinante précision, jusqu’à reproduire le réel, donner la vie.
Cette réinterprétation de la poésie contaminée de Flaubert, vient trouver écho dans une architecture humaine troublante de réalisme renvoyant tout autant à Balzac qu’à Tchekhov.
Parfois même, Ema, interprétée en partie par une ensorcelante Leonor Silveira, rappelle une certaine Alice, une jeune fille sortie de son domaine, qui ici, ne trouvera pas les merveilles promises, allant d’un mirage à un autre espérant trouver le subrepticement de lueur qu’elle percevait lorsque la liberté d’aller lui était encore défendue.

Dans les reliefs du Douru, les fruits ne cessent de croître, de s’embellir, nourrit des larmes et des corps de familles perdues, de destins déchus.
Les paysans observent, rêvent de leurs indépendances, de richesses inespérées.
Lorsqu’ils touchent cette lumière, terminent leurs quêtes prométhéennes, il rejoignent les errances bourgeoises et leurs chaos jusqu’à nourrir les sols. Le Douro s’étend devient Styx.
En surface, dans les vallons, le jardin d’Eden naît des espoirs battus.

Val Abraham est une oeuvre foisonnante, une proposition de cinéma à la vertigineuse immensité.
Manoel De Oliveira capture toute une galerie de personnages, en fait des mondes distincts qui gravitent les uns autour des autres, se percutent, se nourrissent et se détruisent.
Dans ce poème à la lumière déclinante, à la mélancolique sensualité, aux chimères obsédantes, toute l’humanité réside.


Une réponse à « « Val Abraham » réalisé par Manoel De Oliveira : Critique »

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