L’histoire, sur près de trente ans, d’un architecte juif né en Hongrie, László Toth. Revenu d’un camp de concentration, il émigre avec sa femme, Erzsébet, après la fin de la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis pour connaître son « rêve américain ».

| Réalisateur : Brady Corbet |
| Acteurs : Felicity Jones, Adrien Brody, Guy Pearce |
| Genre : Drame, Biopic |
| Pays : Etat-Unis |
| Durée : 215 minutes |
| Date de sortie : 12 février 2025 |
Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Laszlo, originaire de Budapest, juif et survivant de Buchenwald, arrive aux Etats-Unis. Il y rejoint son cousin en Pennsylvanie.
Avant que le chaos ne vienne s’emparer du Vieux Continent, Laszlo était architecte de renom, diplômé du Bauhaus, spécialiste de bâtiments à l’architecture d’avant-garde, expression renvoyée par le régime nazi au rang d’art dégénéré.
Une fois arrivé en Pennsylvanie, Laszlo, employé par un puissant et riche propriétaire terrien pour un projet gigantesque, apprend que son épouse, Erzsébet, ainsi que sa nièce, Szofia, déportées à Dachau, sont encore en vie, bloquées à la frontière autrichienne.
Brady Corbet, bien connu pour ses rôles dans Mysterious Skin, Funny Game US et Thirteen, est passé ces dernières années de l’autre côté de la caméra.
Il a signé à ce jour un parcours de cinéaste rageur et irrévérencieux en deux actes, deux films : L’Enfance D’Un Chef et Vox Lux.
Aujourd’hui le cinéaste quitte son terreau moderne, entre horreur et pop, pour plonger dans l’histoire, s’essayer à l’exercice de style croisant biopic et fresque historique.
En adaptant la vie de l’architecte Laszlo Toth, son émigration et son tumultueux parcours aux Etats-Unis, Corbet quitte son cinéma libre, parfois presque punk, pour se lancer dans un exercice minutieux celui de réalisateur-horloger.
Dans The Brutalist, tout est contrôle, structures, mouvements au rythme implacable du pendule.
Le cour du temps est inaliénable.

Au loin, Ellis Island se profile, la caméra se retourne, Lady Liberty est à l’envers.
C’est acté, le rêve américain n’est plus.
Les Etats-Unis, pays de la liberté, revêtent les habits des régimes fascistes.
Les refuges sociaux renvoient aux images des camps. Les pyjamas rayés griffent la rétine.
La grande propriété bourgeoise, et ses terres, font résonner des siècles d’esclavagisme.
L’étranger effraie. Le juif perturbe.
Le capitalisme et ses nécessités de rendement structurent de nouvelles dominations sociales et économiques. L’humain n’est qu’unité de mesure sacrifiable.
Metropolis de Fritz Lang traverse la pensée.
Le regard est amené à dépasser le temps et unir les espaces.
D’une part le Vieux Continent, d’autre part les États-Unis, entre les deux les vestiges de l’esclavagisme, le spectre des camps, la naissance d’Israel et le monstre vorace qu’est le capitalisme.
Brady Corbet dessine sa toile en ne s’émancipant jamais de la temporalité présente. La proposition opte pour un déroulé chronologique et ne prend jamais la poudre d’escampette avec l’artifice du flashback.
Le réalisateur conçoit un système de réseaux fait de lieux, d’actes et de souvenirs qui miroitent et bavent les uns sur les autres.
Un acte en Pennsylvanie renvoie à Carrare. Une rencontre en Italie exhume Budapest. Un mot aux Etats-Unis ouvre la voie vers Israël.
The Brutalist pousse les personnages, leurs origines, les espaces et les échos d’expériences passées à la confrontation sans jamais jouer de pirouette.
Rapidement, et en parallèle du récit principal, une multiplicité de lectures s’orchestrent. La machine enivre.

Le récit humain vient croiser les troubles, et horreurs, du XXI° siècle.
L’agilité du cinéaste en matière d’écriture est stupéfiante, œuvrant de parallèles et de renvois constants entre l’intime et l’historique.
Dans ces unions amoureuses, familiales, professionnelles et conflictuelles, Corbet parvient constamment à manœuvrer le curseur entre réalité tangible et éclairs mélodramatiques, délivrant un rythme entêtant mais également une grâce tragique rare, croisée à des expérimentations structurelles et visuelles hypnotiques.
Soyons clairs, quelque part entre le geste déambulatoire de Laszlo Nemes, les obsessions anxiogènes de Stanley Kubrick et la fresque-monde façon Il Était Une Fois En Amérique de Sergio Leone, The Brutalist est un essai de cinéma monolithique.
Le cinéaste ne tente pas seulement de conter une histoire, il s’élance dans un champ aux multiples lignes traversantes, aux courbes extérieures et énergies lancinantes.
Derrière le rêve, un royaume puant se nourrit de la misère et ses âmes errantes. Une lecture verticale qui cloisonne à un sentiment de terreur permanent.
Le « We Want You » de l’Oncle Sam n’est que slogan vorace pour attirer et nourrir la bête de nouvelles carcasses, charognes stockées dans des galeries suffocantes, chambres dérobées et oubliées, sous l’architecture du monde moderne. Les Etats-Unis… ensemble de vallons qui dissimulent charniers et massacres.
Un étrange projet déshumanisant se joue, celui dans lequel aujourd’hui, en 2025, nous baignons, nous nous noyons.
Le regard de Corbet est clairvoyant, foudroyant. Il interpelle notre période à travers des motifs que nous pensons connaître et structure des gouffres au-dessus desquels nous jouons actuellement dans une périlleuse lévitation.
Le béton est hermétique, impénétrable, marque d’un passé modelé et ancré.
Le marbre, lui, est poreux, catalyseur émotionnel, cœur de géant.
Les matériaux se croisent, s’unissent, se rejettent, se chevauchent.
Dans ce chaos, un bâtiment s’élève, dans la douleur et le fracas, titan aux milles couloirs et espaces secrets, caisse de résonance de corps meurtris et poussés au mutisme.
Le grand projet pour lequel Laszlo Toth a été employé module. Un monument d’avant-garde portant une chapelle, un gymnase et une bibliothèque sacrifiable, bref les States.
Le métier d’architecte se met en branle.

Brady Corbet tisse ses plans de construction, allant des fondations aux finitions
En partant du projet de Laszlo Toth, le cinéaste prend contre-pied et se transforme lui-même en architecte narratif de génie, bien que parfois trop démonstratif sans jamais néanmoins verser dans le misérabilisme.
Les personnages sont nombreux mais ont tous une part à jouer dans l’histoire, se font chacun à leurs manières murs porteurs d’une élévation périlleuse, balancier entre art brut et politique corrompue.
Un terrifiant grondement traverse l’échine.
Le temps file, on se fait surprendre par l’entracte.
Le temps file, le présent pour ancrage d’une toile qui dépasse un siècle d’histoire.
Brady Corbet réussit l’exploit de bâtir un monument de cinéma, traversé par le geste de cinéastes incontournables, allant de Kubrick à Leone, sans jamais tomber dans la copie.
Le réalisateur fait preuve d’un véritable travail d’orfèvre en matière de construction de récits, d’une obsédante clairvoyance en matière de politique internationale, marquant les terres de l’Oncle Sam par le seau du fascisme, et s’invente chef d’orchestre stupéfiant dans sa direction d’acteurs où Adrien Brody, Felicity Jones et Guy Pearce délivrent de prodigieuses performances.
The Brutalist est d’ores et déjà un monument, d’une puissance évocatrice et narrative vertigineuses.



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