« Peaches Goes Bananas » réalisé par Marie Losier : Critique

Pendant 17 ans, Marie Losier a suivi la chanteuse Peaches, icône queer et féministe à la créativité explosive qui a fait voler en éclats tous les tabous. De la scène à sa vie intime, ce portrait montre à quel point Peaches a transformé chacun des pans de sa vie pour en faire une œuvre d’art fascinante.

Réalisatrice : Marie Losier
Genre : Documentaire expérimental
Pays : France, Belgique
Durée : 73 minutes
Date de sortie : 5 mars 2025

Marie Losier, un cinéma insaisissable entre les rêves et la pellicule.

23 ans derrière une bolex 16mm et près d’une quarantaine de films, du court au long, du moyen à l’essai carnavalesque, les formes et reliefs des créations de la cinéaste française installée à New York ont su tisser une fresque hors normes où la célébration et le regard intime ne font plus qu’un.
Spécialiste des rencontres-portraits, outrepassant le caractère normé du documentaire, Marie Losier n’a de cesse d’aller à la rencontre des marginaux culturels, ceux qui indisciplinent la discipline que cela soit au cinéma, en musique, en dramaturgie, en arts plastiques, en sport ou bien tout simplement en pensées.

23 années à ausculter la terre fertile de l’underground, celle qui, avec le temps, nourrit la culture populaire, fait moduler la société toute entière.

Après sa rencontre décisive avec les frères Kuchar, croisant cinéma bis micro-budget et expérimental, après sa pièce centrale autour du couple Lady Jaye et Genesis P-Orridge, entre amour et fresque autour de la musique industrielle, mais aussi après avoir collecté les âmes expressives, et explosives, de Guy Maddin, cinéaste de génie, Las Luchas Morenas, trois soeurs catcheuses, Tony Conrad, mordu de créations visuelles psychédéliques, Foreman, dramaturge organique ou encore Byun, plasticien-Diogène, Marie Losier a constitué tout autant un regard panoramique sur une culture souterraine, qu’un reflet, le sien, dans sa manière de saisir, de magnifier, de fantasmer, par la magie d’un geste, d’un montage, d’une transe.
Aujourd’hui, en 2025, la cinéaste sort en salles Peaches Goes Bananas, fruit de 17 années de tournage à travers le monde au rythme des tournées, des rencontres inopinées, en compagnie de la chanteuse-performeuse Peaches.

2006, Marie Losier débute le tournage de ce qui deviendra The Ballad of Genesis & Lady Jaye.
En arrivant sur les lieux du concert de Psychic TV, à Bruxelles où se produira le couple, la cinéaste croise le chemin de Peaches également au programme de la même soirée.
Le courant passe. La Bolex tourne. Le 16mm boit. Une rencontre est née.

Peaches Goes Bananas raconte Peaches, l’artiste et l’humaine.
La proposition, comme souvent chez Marie Losier, permet une plongée sensible et sensitive dans le maelstrom qui fait la flamme unique de l’artiste. La cinéaste pousse à découvrir une carrière, un mouvement, un quotidien, bref, la glaise dans laquelle naissent les oeuvres.
Entre séquences sur scène, tournées mondiales, son cocon à Berlin et visite chez la soeur de Peaches en proie à la paralysie généralisée, la rétine de Marie Losier vient structurer un regard émouvant sur cette performeuse provocatrice, mêlant corps, sexe et tabous sur scène avec une dynamique électroclash, magma réunissant électro, hip-hop et rock.

Préservatifs gonflables géants, performances topless, danseuses nues, costumes faits de poitrines et tétons en têtes de barbie, l’entreprise est décomplexée, tout comme décomplexante.
Une véritable bulle de liberté s’échappe de la pellicule, ouvrant tout autant un corps qu’un esprit, à travers une projection s’étalant sur plus d’une quinzaine d’années.
Une réflexion sur le temps, les formes fluctuantes et modulations thématiques, déambule tout au long du film, observant tant Peaches que le spectateur.
L’assemblage d’images croisant archives et prises de Marie Losier, avec le travail d’une captation sonore asynchrone donne une vision hachurée, tout en cut-ups, libérant les justes interstices pour s’évader de la parade, de la représentation et toucher à l’authentique, l’âme dissimulée, le bouillonnement même d’un individu et ses résonances intimes, carburant des projections artistiques.

Se démarquant de toute stabilité chronologique, mêlant les époques et images, Marie Losier parvient à capturer les reliefs et vallons qui font Peaches aujourd’hui.
La structure trouve son équilibre autour du rapprochement entre la cinéaste-portraitiste et la chanteuse-performeuse. Partant d’une frontalité, celle du public, l’oeil qui observe, et basculant progressivement du côté de la scène où le mouvement prend forme, la position du regard de Marie Losier effectue une balance expérimentale progressive jusqu’à la symbiose.

La narration attire progressivement le spectateur à dépasser l’artifice, les prothèses, les costumes, pour dénuder, atteindre l’épure, l’image brute.
Une expérience qui transcende les projections que l’on peut habituellement découvrir en salles.
Ici, aucun nauséeux exposé surchargé mais la proposition du voyage, loin du récit, loin du caractère factice de l’image, c’est la rencontre et le partage d’instants significatifs. Lephotogramme, le cinématographe, deviennent révélateurs d’un inconscient à mi-chemin entre Losier et Peaches.
Ceci n’est pas un testament, ceci n’est pas une thèse.

Peaches Goes Bananas est une célébration, un carnaval aussi outrancier que profondément intime.
Une rare expression d’humanité, un essai de cinéma où face à Peaches, l’image d’un autre corps, d’une autre cellule intellectuelle, se dessine, humblement, celle de Marie Losier.
Génial miroir.

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Voyages singuliers, parfois intimes, d’autres fois outranciers, souvent vibratoires et hypnotiques.
De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

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