« Dreaming Walls » réalisé par  Maya Duverdier et Joe Rohanne : Critique et Test DVD

Le Chelsea Hotel, temple de l’art et repère de la contre-culture à New York depuis plus d’un siècle, se transforme en hôtel de luxe. Coincés entre un passé mythique et un futur incertain, ses derniers résidents tentent de se réinventer, malgré le chaos du chantier.

Réalisateurs :  Maya Duverdier et Joe Rohanne
Genre : Documentaire expérimental
Pays : France
Durée : 77 minutes
Date de sortie : 28 aout 2024 (salles) // 11 décembre 2024 (DVD)

Explorer le catalogue de Les Alchimistes Films est toujours une véritable joie, entre documentaires engagés et fictions expérimentales, il fut très régulier lors de mes pérégrinations dans les films sortis par l’éditeur que ma rétine soit transpercée, foudroyée, si ce n’est éberluée.

Aujourd’hui c’est encore au rythme de la déambulation parmi les propositions de l’éditeur que la rencontre-révélation s’est faite autour du film réalisé par Maya Duverdier et Joe Rohanne : Dreaming Walls.

Retour sur un documentaire, produit par Martin Scorsese, entre ruines et projections, dans l’Hotel Chelsea, à New-York, haut lieu de la contre-culture.

Dreaming Walls, Le Chant des Ruines, Récits d’Humanités et de Feu-Follets

Les murs renferment soupirs et images, songes et pensées.
Les corps vont, entrent, vivent, traversent, s’installent, quittent.
Les spectres, eux, restent.

Hôtel Chelsea, espace incontournable pour les artistes et intellectuels du monde entier, tour ayant vu naître l’underground jusqu’à ce qu’il se transforme en culture populaire. 
De Patti Smith à Sid Vicious, de Janis Joplin à Stanley Kubrick, de Jonas Mekas à Andy Warhol, une flopée de grands noms ont traversé ce lieu, en ont été inspiré et y ont plus ou moins durablement vécus.

Hotel Chelsea, de nos jours, en passe à l’oubli, l’édifice est habité par des habitants-artistes de longue date, refusant de disparaître au profit d’un douteux projet de transformation du monument de la contre-culture en nouvel arche du luxe. C’est pour dire, le toit doit devenir SPA.
Les travaux sont incessants, s’éternisent sur plusieurs années, jouant avec les nerfs des derniers reclus.
Les ouvriers, eux, ressentent et perçoivent les fantômes d’un lieu hanté par son histoire, d’un lieu à jamais symbole de résistance.

Le duo de cinéastes évite le piège du documentaire et se jette dans l’ambitieux projet d’une expérience spectrale, jonché de captations ambiantes, témoignages actuels et entretiens d’époque.
Au fur et à mesure de la visite, des ruines, des échos et tremblements se font sentir, de l’obscurité des lumières aveuglantes jaillissent. 

Duverdier et Rohanne dans un montage mêlant archives et images du présent, parviennent à concevoir un instant suspendu, un élan mémoriel, sans jamais tombé dans la naphtaline et les regrets, un élan résurrectionnel, appelant au réveil, à la lutte, à l’art.
La nuit, dans les couloirs, sur le toit, des images sont projetées sur les murs, la bâtisse vit ses souvenirs.
Le jour, les habitants et artistes, témoignent du temps mais ancrent également le présent du lieu ainsi que la nécessité de résistance contre un capitalisme vorace faisant à chaque morsure avancer l’oubli.
Passé, présent et futur se joignent, une lecture pluridimensionnelle de l’espace se dévoile.
Entre ces murs, un envoûtement réside.

La proposition ne se perd jamais dans l’impasse et ne cesse de creuser, de façon kaléidoscopique, de sculpter, avec grâce, l’histoire du lieu. Le voile d’une culture bohème new-yorkaise vivote, braise fragile pouvant s’éteindre comme laisser jaillir des flammes.
La réinvention ne cesse. La création, quelle qu’elle soit se doit d’être.
Bettina Grossman, elle, n’a jamais quitté les lieux.
Vivante ou depuis l’au-delà, l’artiste photographe ayant résidé jusqu’au tournage du documentaire sur place porte une projection, une vision assez nette de l’espace traversé tout du long.
Autant témoin qu’actrice de l’Hotel Chelsea, à la fois présente et par-delà le tangible dans la progression du documentaire, Grossman est une pièce discrète mais centrale de la curieuse et magnétique équation qu’est le lieu mythique.

Dreaming Walls a tant à raconter, tant à faire ressentir, il y a dans ce nuancier mémoriel et sensible une glaise impressionniste fabuleuse, l’impression d’un mirage, une image qui attire, un lieu-ruine, un rêve à défendre face à la voracité d’un monde véhiculé par le profit et non plus par l’expression, la création, l’échange.
Il s’agit d’un essai cinématographique et culturel envoûtant, révélateur de l’engloutissement du monde d’hier et de la nécessité de lutter pour préserver, pour exister.

Créez. Créez. Créez.

Les caractéristiques techniques de l’édition DVD

Image :

Croisant prises de vue actuelles, en 4K, et documents d’archives, en 16mm, il est donc un peu frustrant de découvrir ce Dreaming Walls dans une simple sortie DVD.
Néanmoins, l’éditeur a réussi à extirper le meilleur du support, parvenant à contenir les pixels, sur les TV 4K modernes, et offrant malgré tout une belle expérience visuelle.

Le niveau de détails est agréable, stable, et le rendu colorimétrique assez juste.
Le travail entre numérique et pellicule parvient à conserver les deux textures d’images, n’essayant pas d’uniformiser. Un constat qui renforce l’échange entre deux temporalités.

Reste que nous fantasmons, comme souvent du côté de Les Alchimistes, d’un passage au Blu-Ray qui permettrait de pleinement saisir les étendues visuelles des projets portés.

Note : 7 sur 10.

Son :

Anglais 2.0 Dolby Audio DD

L’expérience sonore est particulièrement stable, avec de bonnes dynamiques et respecte pleinement les reliefs intimes et spectraux du tournage.
Les balances entre fréquences sont justes, ne faisant jamais se chevaucher voix et accompagnements sonores.

Note : 8 sur 10.

Suppléments :

Les Alchimistes propose un contenu additionnel très plaisant à explorer, prolongeant l’expérience, dévoilant de nouvelles histoires, de nouveaux témoignages et autres présences humaines ainsi que fantomatiques.
Un mot des cinéastes aurait été un plus notable.

4 séquences inédites avec la musique originale de Michael Andrews :

  • « Nick et Francelle, à propos des origines du Chelsea Hotel » (2’58”)
  • « Merle et Gina » (3’17”)
  • « Chez Tony, les créatures de la nuit » (1’14”)
  • « Judith, Mary Anne Rose et Sybao, gardiennes des oeuvres » (9’30”)

Clip en hommage à l’artiste Bettina Grossman, résidente du Chelsea Hotel, sur une musique originale de Kēpa (2’31”)

Note : 7 sur 10.

Pour découvrir Dreaming Walls en DVD :
https://www.alchimistesfilms.com/boutique/dreaming-walls-dvd_zone2

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