Copenhague, 1918. Karoline, une jeune ouvrière, lutte pour survivre Alors qu’elle tombe enceinte, elle rencontre Dagmar, une femme charismatique qui dirige une agence d’adoption clandestine. Un lien fort se crée entre les deux femmes et Karoline accepte un rôle de nourrice à ses côtés.

| Réalisateur : Magnus Von Horn |
| Acteurs : Trine Dyholm, Vic Carmen Bonne |
| Genre : Drame |
| Pays : Danemark |
| Durée : 123 minutes |
| Date de sortie : 1992 (salles) (Blu-Ray 4K UHD) |
Si vous me suivez sur Instagram, vous savez d’ores et déjà que j’ai pris une énorme claque cinématographique en visionnant La jeune femme à l’aiguille, et que j’ai besoin d’exorciser par écrit ce que j’ai vu.
Ce drame historique funeste est l’adaptation d’un fait divers authentique qui secoua le Danemark au XXème siècle : l’histoire de Dagmar Overbye.
Ce qui commence comme une chronique sociale d’après-guerre, se transforme progressivement en monstre néo réaliste, et à tout pour nous retourner l’estomac, dans son approche clinique malaisante et frontalement viscérale.
Le cinéma Danois a toujours fait forte impression en Europe. Magnus Von Horn, suédois d’origine, est coutumier de la mise en scène de personnages en marge de la société.
Avec La jeune femme à l’aiguille, son troisième film, Il n’en est donc pas à son coup d’essai et se dresse en digne successeur de Benjamin Christensen (Haxan), Carl Theodor Dreyer (Jours de colère, Vampyr, La parole) ou encore Lars Von Trier (Antichrist, Melancholia, Dancer in the dark).
L’ombre de l’Eraserhead de David Lynch plane sur cette œuvre atypique et le film emprunte également à l’expressionnisme allemand ainsi qu’au cinéma américain des année 1930 avec ce bel hommage à La monstrueuse parade de Tod Browning : la séquence d’introduction avec ces visages grimaçants et possédés qui se superposent dans des fondus enchainés, évoque les « gueules cassées » de la guerre 1914/1918 qui reviennent broyées par la spirale nationaliste et donne le ton du métrage.
Là où de nombreux sujets sociétaux sont abordés, tels que la lutte des classes, la place des femmes dans le milieu ouvrier, la pauvreté ou encore la maternité, le film ne s’éparpille pas pour autant et la fluidité qui s’en dégage est somme toute presque surnaturelle, particulièrement évocatrice d’une communauté méprisable et égoïste qui tombe dans un misérabilisme rempli d’un sentiment de marasme.

La maternité, ce fardeau
Le cinéaste nous offre deux portraits de femmes d’une intensité et d’une complexité rare, incarnées par les incroyables Victoria Carmen Sonne et Trine Dyrholm, un duo magnétique. On découvre en premier Karoline, personnage principal de l’histoire, jeune femme employée comme couturière dans une usine réquisitionnée pour confectionner des uniformes de guerre. Elle est en plein désarroi, expulsée de son appartement à cause d’arriérés de paiement, suppliant son patron Jorgen, de lui octroyer une prime de veuvage n’ayant plus aucunes nouvelles de son mari parti combattre. Il ne trouve rien de mieux que de la prendre sauvagement (Vous me pardonnerez la vulgarité de l’expression mais appelons un chat un chat) dans une ruelle infâme à la vue de tous et lui fait miroiter le mariage, projet avorté grâce à l’intervention de sa mère, tenancière de la bourse. Pour Jorgen, le choix est donc simple : bye bye la roturière !
Karoline se retrouve donc seule, enceinte jusqu’aux yeux, il ne lui reste plus que ces derniers pour pleurer : n’ayant pas désiré cette grossesse, elle décide de passer à l’action avec une aiguille à tricoter, la fameuse aiguille du titre. L’aiguille qui casse à maintes reprises en cousant les uniformes. L’aiguille qu’elle s’enfonce dans le vagin. L’aiguille qui rappelle les doigts du médecin qui l’ausculte brutalement pour déterminer si elle est bien la future mère qu’elle affirme être. L’aiguille, symbole phallique par excellence…. Quod erat demonstrandum.
Cet évènement est le pivot central qui relie les deux parties du film et qui précipite la rencontre avec la fascinante Dagmar Overbye. Le fait que cette dernière soit le personnage secondaire de l’histoire permet à Magnus Von Horn d’avoir un certain recul sur la réalité qui est assez intéressant dans le développement de son intrigue. Elle lui porte secours et la prend sous son aile d’oiseau de mauvais augure, lui octroyant le rôle de nourrice pour son affaire « d’adoption clandestine », le deal étant que Karoline allaite Erena, la (déjà grande) fille de Dagmar. L’enfant, d’une jalousie maladive, a un comportement incommodant et individualiste, ajoutant à l’embarras ressenti par le spectateur.
Le mal peut donc s’infiltrer, goutte à goutte, comme l’éther qui accommode les boissons de ces dames pour fuir une réalité devenue cauchemardesque. Cependant, l’euphorie provoquée par le liquide est de courte durée, laissant place à des nausées et des vomissements terribles faisant une fois de plus écho à la grossesse, encore et toujours uniquement une affaire de femmes….
Les personnages masculins, en retrait, sont émasculés presque humiliés et inutiles (Jorgen dont la mère décide de sa vie pour lui, le mari de Karoline dont elle n’accepte pas le retour, l’amant de Dagmar qu’elle éconduit à sa guise) laissant la part belle au « sexe faible » dans un jeu de miroirs inversé et captivant qui creuse encore plus le paradoxe : la femme est mise en lumière mais seulement pour devenir une odieuse version d’elle-même confrontée à la violence de la morale sociétale et à la « bienpensante » bourgeoisie qui la rejette impunément.

La petite boutique des horreurs
Le monstre, reflet d’une époque désespérée qui fleurte avec les limites du supportable, n’est pas toujours celui que l’on croit. Mais alors, qui est-il vraiment ? Le mari revenant finalement de la guerre, le visage troué par un éclat d’obus, obligé de se produire dans un cirque comme une bête de foire ? La femme qui tente de tuer son enfant à naitre ? celle qui, trop jeune abandonne le sien ? L’homme riche qui choisit le confort matériel plutôt que d’assumer sa paternité ? la réalité est encore bien pire que ce que vous pouvez imaginer…
Les bas-fonds de Copenhague, ville tentaculaire pleine de ruelles nauséabondes, sont le théâtre d’une misère protéiforme créées par la décoratrice Jagna Dubesz. Il n’y a qu’à voir la petite mansarde déglinguée que peut s’offrir Karoline avec ses bien maigres économies, rappelant curieusement les plans minimalistes des intérieurs dépouillés des réalisations Tarkovskiennes. Une seule fenêtre qui a bien du mal à s’ouvrir, un cadre dans le cadre, qui accroit l’étroitesse du lieu et par conséquent, l’étouffement que la pauvreté engendre, Efficaces résultats des plan fixes de Von Horn.
L’architecture de la ville ne permet donc pas de cacher l’indicible et au contraire met en relief le macabre dans toute son abomination, effet provoqué par les plans larges. C’est toute la capitale qui exhale la mort dans chacun de ses recoins sordides mais surtout dans la boutique de friandises tenue par Dagmar, couverture ironique pour son « business florissant ».
La photographie, néo noire, à l’esthétique travaillée, de Michal Dymek renforce cette idée d’angoisse sourde en exploitant un noir et blanc spectral, parfois presque aveuglant, à la Carl Theodor Dreyer, qui tranche avec la noirceur du propos. Impudiques et sulfureuses, les images respirent la violence et selon le souhait du réalisateur, permettent un voyage temporel crédible et réaliste, remarquablement accompagnées par la musique grinçante et expérimentale de Frederikke Hoffmeier, alias Puce Mary, (musicienne, compositrice et artiste sonore danoise). La froide partition dissonante et moderne sublime le grain gothique de ce conte cruel, entre sirènes de bateaux quittant un port ou travaux de construction, qui collent parfaitement à l’expérience sensorielle qu’est le film et amplifiant l’effroi que vit le spectateur.
Malgré l’horreur, le ton reste glaçant et neutre, étalage de faits. De la voix même du cinéaste, ce « conte pour adultes » qui n’a rien de féerique, fait quitter au film ses derniers haillons d’humanité et place l’auditoire dans une position de témoin impuissant, cloué sur place par l’ineffable. Magnus Von Horn filme des personnalités équivoques qui se dévêtent peu à peu de leurs désillusions pour s’enfoncer toujours plus loin dans l’obscurité : les masques tombent, la réalité frappe de plein fouet et rattrape chacun d’entre eux. Le dégout tatoué sur la rétine, on assiste à un final discordant et incongru. Une façon de se racheter ?
La boucle semble bouclée ….



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