Un jeune homme nommé Satya arrive à Mumbai depuis le sud de l’Inde à la recherche d’un emploi. Emprisonné pour une infraction qu’il n’a pas commise, ce jeune homme autrefois honnête rencontre en prison un parrain de la pègre, Bhiku Mhatre, et rejoint son gang.

| Réalisateur : Ram Gopal Varma |
| Acteurs : J.D. Chakravarthi, Manoj Bajpayee, Urmila Matondkar, Paresh Rawal |
| Genre : Policier, Drame, Gangster, Comédie Musicale |
| Pays : Inde |
| Durée : 171 minutes |
| Date de sortie : 1998 (salles) |
Il y a des terres de cinéma que j’ai bien peu explorées, et pourtant ce n’est pas faute d’accessibilité pour le territoire ici concerné : l’Inde.
A l’exception de Satyajit Ray, Mani Kaul et Payal Kapadia, il faut bien avouer que je plonge en zone presque inconnue, avec curiosité, excitation, mais aussi avec une légère appréhension, celle de croiser un langage dont je ne connais rien, la peur d’être submergé par une grammaire de cinéma nouvelle : Bollywood.
Ce nouveau sentier qui s’offre aujourd’hui dans mon parcours personnel, et critique, est le fruit du travail de l’éditeur Spectrum Films, spécialisé dans le cinéma asiatique, et mettant à l’honneur un grand nom des 90s en matière de cinéma de gangster : Ram Gopal Varma.
Bien que néophyte, je ne pars pas sans recherches préalables et décide pour ce nouveau voyage de pénétrer le cinéma indien par une de ses portes cultes : Satya.

Alors qu’aujourd’hui le cinéma de gangsters hindi s’est démocratisé, que l’on peut le trouver un peu partout et sous toutes ses formes, aussi boiteuses que dangereuses, de Netflix jusqu’aux sorties sorties Blu-Ray confidentielles, il est important de signaler que durant les 90s il s’agit d’un des rares spectres du cinéma mondial que l’Inde n’avait pas encore tenté d’emprunter.
Ram Gopal Varma a alors cette idée, celle de proposer un film de gangsters où les malfrats ne seraient pas foncièrement mauvais, seulement des âmes tentant de respirer dans des bas-fonds toxiques et rongés par la corruption, lorsque l’environnement décadent crée des monstres.
Des êtres qui pour le bonheur d’un instant acceptent d’avancer de la même manière que leurs dirigeants, en prenant appui sur les charniers et la misère ambiante.
C’est donc avec un budget réduit et entouré d’une équipe d’inconnus que le cinéaste indien entreprend le tournage de ce curieux film marchant entre héritier de Scorsese et enfant de Bollywood, entre la larme faite de poudre et le coeur chantant.
Caméra au poing, dans les rues de Mumbai, Ram Gopal Varma n’a pas nécessairement eu les autorisations pour tourner. Il joue avec les failles du système, les instants d’inattention pour tourner de manière spontanée ses séquences au milieu de la foule.
Car sachez-le, oui, Satya fait partie de ces films-guérilla, tournés à la limite de la légalité, sculptant un récit acide et clairvoyant sur tout un pays, de ses oubliés à ses élites.
Satya, également nom du personnage principal, propose de suivre un jeune homme, fraîchement arrivé dans les rues de Mumbai, au passé mutique et grondant.
Ce dernier s’en prend rapidement aux bandes criminelles les plus influentes jusqu’à intégrer l’une d’entre elles afin de faire chuter les autres. Le relief d’une vengeance qui ne sera jamais véritablement éclaircie se dessine.
Dans ce déchaînement chaotique entre crimes et élévation, il rencontre une jeune femme, douce et juste, qui fait douter sa main, qui éveille ses émotions enfouies. L’empire naissant, celui de Satya et sa bande, vacille.

Le cinéaste modèle son récit dans un écrin néo-réaliste vertigineux.
En tournant de manière semi-légale, il saisit en croisant ses acteurs et la foule un sentiment de vérité, impression redoublée par le traitement brut de l’image. La fiction est claire, et pourtant, l’effet documentariste ne cesse de coller à la rétine.
C’est justement en utilisant ce procédé que Ram Gopal Varma ouvre une lecture verticale de Mumbai par l’axe de la criminalité organisée qu’il tire une corde terrifiante où les élus se nourrissent des gangs qu’ils orchestrent, qu’ils opposent et parfois même unissent pour jouer de l’opinion publique, diriger les actions de police, au goût de milices, faire de la ville entière une carcasse où le rythme du pourrissement est dicté par les plus gros parasites dont les larves, elle agissent, de manière vorace dans l’ombre.
En cela, Satya repose sur des modèles de film autour de la corruption assez classiques.
Il tire son épingle du jeu en humanisant ses criminels, en abordant l’impasse indienne, les carcans sociaux éternels dans lesquelles les individus évoluent.
Ram Gopal Varma pousse à observer les délits comme unique voie pour exister et non plus pour survivre.
C’est dans cette lecture corrosive d’une ville débordée par sa crasse que le cinéaste vient à faire évoluer sa gigantesque galerie de personnages, introduite dans la narration avec un stupéfiant savoir-faire.
Il parvient à modeler son récit à travers une curieuse échappée, glissement de genres passant de la romance à l’action, de la comédie musicale au drame social.

Le geste de Varma, à la manière d’un chef d’orchestre, et bien que paraissant parfois grossier de par son écrin brut et ses personnages manichéens, est surprenant.
Le cinéaste sait jouer de ses modèles, des clés narratives inhérentes aux différents genres de cinéma traversés et parvient également dans sa manière de construire le récit à relier par un montage tout en liens tortueux, les protagonistes de cette fresque déchirante virant au tragique.
Les acteurs, eux, parfois brinquebalants sont touchants et laissent le temps de film faire oublier leurs maladresses. C’est dans leur défauts d’e jeu tout juste professionnels d’interprétations que le réel pénètre l’image.
Satya est un incontournable du cinéma hindi, tant il a su créer une nouvelle esthétique, un nouveau mouvement mais ce n’est pas tout car cette bande d’inconnus qui a permis d’élever une telle pièce de cinéma brut est aujourd’hui devenu une galerie d’acteurs cultes à Bollywood.
Ram Gopal Varma réalise un virage marquant pour le cinéma en Inde, en développant un cinéma déconstruisant la corruption étatique sur la base d’un film de gangster scorsesien, et parvient également à contourner le caractère dynastique des réalisateurs du pays, relais de père en fils où les nouveaux venus sont bien souvent laissés à la porte des productions nationales.
Impressionant.


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