Massachussetts, 1970. Père de famille en quête d’un nouveau souffle, Mooney décide de se reconvertir dans le trafic d’œuvres d’art. Avec deux complices, il s’introduit dans un musée et dérobe des tableaux. Mais la réalité le rattrape : écouler les œuvres s’avère compliqué. Traqué, Mooney entame alors une cavale sans retour.

| Réalisatrice : Kelly Reichardt |
| Acteurs : Josh O’Connor, Alana Haim |
| Genre : Braquage, Drame |
| Pays : Etats-Unis |
| Durée : 110 minutes |
| Date de sortie : 4 février 2026 (salles) |
Charley soutenu, groove constant, ride ondulante, rebonds sur la caisse claire, course sur les toms, rimshot percutant en contre-temps, rythmes chaloupés, aussi contrôlés que saccadés. Le corps se met en marche. La batterie marque le geste, le pas.
Cuivres fous, solos imprévisibles, aussi criards que smooth, aussi étouffés qu’étouffants. Les souffles s’échappent avec vigueur. Ils sont les fulgurances et impasses de l’esprit.
Esprit, corps, évidemment, je vous parle de The Mastermind.
Trente ans après un premier film, Rivers of Grass, on en revient au jazz, où une séquence de solo de batterie toute en tension, murmures et chaos morcelés donnait à voir une structure narrative faite de ricochets et de questions-réponses menées par deux mains, baguettes légères et puissantes, celles de Kelly Reichardt.
Mais tenez le vous pour sûr, si The Mastermind réaffirme une narration miroir entre le son et l’image, jeu de piste sensoriel jazzy, il y a toujours eu ce groove dans l’écriture de Reichardt, dans son montage.
Le cadre resserre le regard, le geste affirme la profondeur. Le montage est épuré, la parole est rendue à l’image.
La caméra de Reichardt résiste, se bat, contre un appel de motifs cinématographiques états-uniens, jusqu’à sortir de piste, esquisser les railles du mécano de la générale, lâcher la locomotive et observer les ailleurs d’un territoire trop souvent cantonné à ses héros, Hollywood, et anti-héros, Nouvel Hollywood.
Et les autres, les êtres qui font le peuple ? Qui sont-ils ? Que font-ils ? De quoi rêvent-ils ?
C’est par ces autres que le cinéma de la réalisatrice pulse.

Splash, la crash éclate.
Reichardt s’empare d’un genre tout entier, le film de casse.
L’explosion sonore, marque la suspension avant de remonter à rebrousse-poil le caractère implacable de la mesure. L’image, elle, se refuse à tout spectaculaire.
Dans ses traits les plus apparents, la proposition en présence est cinéma de braquage, se déroulant durant les années 70.
Il s’agit du croquis, de la forme originelle. Une silhouette qui va être tordue jusqu’à délivrer de nouvelles perspectives, un film de désillusionné. Le Vietnam gronde.
La fin d’une époque rêveuse, gloire pour les hommes blancs, se distingue dans les moindres coins de l’image. L’automne, tout d’abord chaleureux et accueillant, se révèle fatalement crépuscule.
Après un braquage tout juste planifié, si ce n’est improvisé, free jazz encore, la route, le road-movie en dehors des voies balisées, reprend ses traits premiers dans le cinéma de Reichardt, celle de l’évasion, en bus, road-movie brinquebalant, la fuite avant le rêve.
La recette, on la connaît, c’est celle de son autrice qui ne cesse de recréer des formes qu’elle s’amuse à faire glisser pour les réinventer. Cette fois-ci, le marginal, n’est pas un redneck, un errant, un désargenté, un hippie égaré ou encore une artiste en quête de sa voie.
Non, le marginal, le personnage principal, est père de famille, fils de juge, vivant dans un quartier résidentiel. Un individu naïf, ennuyé de sa routine et fantasmant le vol d’oeuvres d’art comme arythmie de vie, l’envie d’être gentleman cambrioleur.
Mais le hic, le couac, c’est que Mooney, interprété par Josh O’Connor, qui se révèle d’ailleurs bien plus qu’acteur à consommer par le cinéma états-uniens, n’est jamais gentilhomme et n’a pas la carrure d’Arsène Lupin.
C’est un perdant, un loser, le fruit d’une bourgeoisie qui a fait de ses enfants des impasses où le rêve de l’expansion a été renvoyé dans les filets, au démantèlement de la vision des parents, jusqu’à passer de voleur dans les galeries d’art à filou des rues arrachant le sac des vieilles femmes.

Les grandes familles tremblent, et c’est aussi cela que travaille la cinéaste dans son groove morcelé.
Nous sommes au début des années 70, le pays est divisé.
Reichardt, en toile de fond reconstitue les mouvements contestataires contre la guerre du Vietnam, saisit la dernière saison d’un mouvement Flower Power en train de faner, et ne s’arrête pas en si bon chemin car de par les grondements qui font frémir tout un système les femmes sortent du carcan paternaliste, réclament des droits et avant tout l’égalité.
Les Etats-Unis sont en plein chaos, au milieu se trouve notre petite histoire d’homme en mal de sa condition de naissance, position désormais chancelante, dans un pays où le pouvoir étatique ne sait plus comment conserver son autorité, nécessitant de passer par la force, les armes.
Tout à coup, un dernier plan. La population en hors champ, un bâtiment institutionnel en arrière-plan, protégé par des camions de police en premier plan.
Nous sommes en 1970, mais nous pourrions également être en 2026, face aux brigades de l’ICE.
Le spectateur reprend sa place au coeur d’un peuple rangé derrière les barrières, Reichardt appelle à la révolte.
Et si le braquage, finalement, avait été réussi.
Et si l’objet de cette manigance avait toujours été l’oeil-spectateur, son inconscient, puis sa prise de conscience.
Et si Kelly Reichardt, et son regard toujours en avance sur son temps à travers des personnages eux en décalage avec un pays avançant à grande vitesse, ne venait pas de lancer un appel à se soulever, pour la survie d’un pays qui se fait dévorer par ses propres projections, sombrant progressivement dans le totalitarisme.
La suite de The Mastermind, grand film donc, se déroule dans la rue.
N’attendez pas que la lumière se rallume, que l’on vous dise de vous lever.
Faites comme la stupéfiante Terry, interprétée par la magnétique Alana Haim, surprenez-votre interlocuteur, raccrochez le téléphone, vivez libre, jouez le contre-temps, dérobez-vous à la lumière du projectionniste, prenez la tangente.
Sortez dans la rue, tête haute et poing levé.



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