« Law And Order » réalisé par Frederick Wiseman : Critique

À Kansas City, la police de la ville s’applique au maintien de l’ordre et au respect de la Loi. Une série d’incidents dévoile petit à petit la manière dont la condition sociale des individus, la violence ordinaire et le pouvoir discrétionnaire influencent le comportement des policiers.

Réalisateur : Frederick Wiseman
Genre : Documentaire
Pays : Etats-Unis
Durée : 81 minutes
Date de sortie : 1969

Chez Kino Wombat, on marche parfois un peu sur la tête, mais on avance, malgré tout.
Frederick Wiseman, figure centrale du cinéma documentaire contemporain, n’avait été ainsi croisé dans nos écrits que lors de la sortie de son dernier long-métrage : Menus-Plaisirs, Les Troisgros.
Nous y observions une institution culinaire française, à travers un geste et un regard, celui de Wiseman, qui a surtout, et principalement, documenté les institutions états-uniennes, son coeur de filmographie, et pourtant nous étions passés à côté.
Néanmoins, ce n’est pas grave, il est impossible de tout voir, et surtout, il n’est jamais trop tard.
C’est donc en 2026, quelques semaines après la disparition du cinéaste, que nous plongeons dans son univers, à la rencontre de ses premiers pas en tant que documentariste.
Et comme on ne fait rien comme les autres, commençons par son troisième long-métrage : Law And Order.

La loi et l’ordre, tout un programme.
Un prisme par lequel on peut saisir la manière avec laquelle une politique étatique s’applique : progressiste, autoritaire, libérale ou encore libertaire.
Deux concepts par lesquels le relief de la société se dessine, voies croisées de dynamiques à autopsier pour identifier et analyser le régime politique au pouvoir.
C’est d’ailleurs par ces projections croisées que les masques tombent, ceux des leaders autoritaires, et terriblement cyniques, ceux qui, par fourberies, jouent des termes, criant démocratie pour n’être que dictature.

Les textes et leurs applications pour grille de contention du peuple, c’est cela qu’observe ici Wiseman à Kansas City.
Il part, caméra à l’épaule, au coeur d’un quartier défavorisé, la marge.
Une marginalité pourtant bien banale, cliché d’un sous-prolétariat invisibilisé, capture d’un réel, où les fonctionnaires de la police deviennent répressions et non plus aide, shérifs avides de pouvoir, bras armés de leurs maîtres.
En cela, le cinéaste filme comment la police interprète les écrits normatifs et les met en application, une danse dangereuse et répressive à cheval sur le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif.

Premières images, au commissariat, en présence de criminels présumés, de visages tuméfiés et d’agents des forces de l’ordre tantôt poussifs, tantôt démissionnaires, en fonction du cas en présence.
La loi est la même pour tous mais son application, elle, ne l’est pas.
Wiseman prend la locution latine Dura Led Sed Lex et contemple sa relative efficacité.
Là où dans les quartiers périphériques le citoyen semble se trouver dépourvu de ses droits, là où dans la bordure, un chaos grandit, déchetterie sociétale, un territoire déshumanisant se configure, les ghettos.
Le rêve américain dès que l’on s’y attarde à tout d’un songe maudit, un cauchemar.

Derrière l’étendard, qui est constamment renvoyé à la face du monde, se dissimule une grande détresse.
Ouvrez bien vos paupières, les coulisses d’une vitrine malade, devant laquelle le monde entier salive, les Etats-Unis, s’animent devant vous.

Nous sommes en 1969, au lendemain de la présidence Johnson, qui a connu l’assassinat de Malcolm X et Martin Luther King, la création du Medicare et un renforcement de la présence militaire au Vietnam, rien que cela, et à l’aube de la présidence Nixon.
Nous sommes déjà loin du début des années 60 où les projections de JFK souhaitaient la déségrégation, l’égalité des sexes ou encore un recul sur la questions des essais nucléaires.

L’espoir a été mis à mort en direct à la télévision. Le temps d’un instant, d’un tir, les Etats-Unis ont retrouvé leurs traits conservateurs, racistes et impérialistes.

Nous sommes en 1969, et le héros américain n’est que caricature.
Hollywood se vide, le cinéma indépendant se structure, révèle les bas côtés, les bas-fonds, et pour renaître, la cité des anges doit porter son nouveau visage, le Nouvel Hollywood et la consécration de la figure antinomique de l’anti-héros.
La violence ne peut plus être cachée, le sang recouvre la toile, les bouches se tordent, la vulgarité éclate, le pays se révèle.

Devant la caméra, des prostitués, drogués, mères célibataires, braqueurs, enfants abandonnés.
La vision fictionnelle, jouant sur une esthétique du réel, de Cassavetes est une réalité.
L’image devient représentation d’une misère globale, d’un pays qui a échoué dans la construction du bien-être du peuple, chose qu’il n’a finalement jamais voulu, un pays qui pour le progrès et la puissance sacrifie une part de son cheptel.
Malgré la modernité des lieux, un relent médiéval se fait sentir.

La figure du policier est le rempart entre le peuple et les dirigeants.
La police n’est plus là pour aider la population mais pour contenir les boursouflures hurlantes, les petites mains et désillusionnés, à coup de matraques, d’immobilisations violentes et d’arrestations arbitraires.
Cependant, Wiseman bien qu’appuyant la violence des méthodes policières, ne tombe pas dans le piège de la déshumanisation, ce qui serait une sorte de retour de bâton embrassant, un regard vengeur.
Non, jamais, Wiseman constate la violence, la cruauté, mais dans l’écart, celui d’un échange entre deux patrouilles, il capture des êtres débordés par un multiplicité de citoyens abandonnés, d’âmes torturées, qui, pour affronter l’horreur, se résignent à la fonction de bras du pouvoir. Une autre misère apparait alors.

Law And Order est un film symptomatique, une proposition documentaire qui pointe du doigt un déclin, un chaos, le socle sur lequel tout un pays repose et vacille : les rejetés et leurs garde-fous.
Wiseman ne s’impose jamais, il est l’oeil-caméra, celui qui suit des événements en cascades et moule progressivement les motifs d’une institution, de son objet, de sa fonction, de sa place dans les mécaniques étatiques.

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