« Affection Affection » réalisé par Alexia Walther et Maxime Matray : Critique

Sur la Côte d’Azur en hiver, une adolescente disparaît le jour de son anniversaire. Géraldine, employée de mairie, s’improvise détective. Tout le monde a son mot à dire et elle aura du mal à ne pas se laisser submerger par les potins et les théories de chacun. Et ce n’est pas le retour inopiné de sa mère qui va lui faciliter la tâche. Une petite ville, c’est connu, c’est plein de petits crimes.

Réalisateurs : Alexia Walther & Maxime Matray
Actrices : Agathe Bonitzer, Christophe Paou
Pays : France
Durée : 101 minutes
Genre : Comédie, Policier
Date de sortie : 
15 avril 2026

Il aura fallu une nuit entière.
Une nuit entière à gamberger, à se tourner et se retourner dans le lit, à se perdre, à douter, à se laisser séduire, à rejeter puis à accepter, aimer, pour finalement vouloir plonger.
Plonger, oui, mais où ?
Dans l’oubli ou dans l’obsession ? Dans l’affection ou l’affection ?

C’est cela, ni plus, ni moins, tout et rien, qu’est parvenu à éveiller le second long-métrage de Alexia Walther et Maxime Matray.
Les cinéastes tiennent des secrets, des songes qui n’ont pas forcément de destinations, mais qui, dans leurs ricochets laissent derrière eux des trainées vibratoires qui mettent en éveil les prismes de lecture mystérieux de chaque personnage que le récit met en action.
Et ces vibrations partent au plus loin.
Elles partent à la recherche de ce lieu aux airs d’espaces abandonnés, entre Le Lavandou et Ramatuelle, le temps d’une contre-saison, qui soulèvent des doutes, les mêmes qui ont hantés ma nuit, la même errance qui relie les personnages du film et le spectateur, par une tension permanente.
Mais d’ailleurs le personnage principal qui est-il ? Le récit que cherche-t-il ?

Bienvenue dans un film tout en contrepoint qui a pour objectif de faire ressentir les invisibles, distances qui espacent les êtres et les consciences.
C’est un observatoire polyphonique où chaque individualité a sa projection propre, qui ne correspond pas à la perception de l’autre, quelque chose qui relève de l’incommunicabilité des êtres.

Comme microcosme à observer, Walther et Matray prennent donc direction pour le Sud de la France et s’écartent, s’éloignent des grandes villes, prennent le chemin des petites localités, celles surchargées durant les périodes estivales et désertées durant la basse saison.
Il s’agit d’une histoire de marée, dans une mer Méditerrannée qui n’en connaît que d’indicibles.

L’observation se fait lorsque les flots humains se retirent, que seuls les locaux restent, familles qui cohabitent depuis des générations, dans des territoires désolés, dédiés au tourisme, qui, face à la disparition de ces derniers, se retrouvent dans un vide existentiel troublant.
Dans cette impasse cyclique, les habitants, finalement, eux aussi, se mettent à disparaitre.
Se retirent-ils avec la foule ? Ont-ils été enlevés ? Que se passe-t-il sur les cartes postales durant la hors-saison ?
Dans ce néant, arrachement de toute rationalité sur l’autel de la mondialisation et de la mercantilisation des espaces, un fracas gronde.

Des avis de recherche sont placardés. Les disparus : une jeune fille, le maire, un chien.
Le polar peut commencer.
Mais quel polar ? Quelle enquête ?
L’unique représentant des forces de l’ordre, dans un film-désordre, est un jeune policier municipal qui n’a comme moyen de travail que le hasard et l’espoir. Il reste donc à Géraldine, employée municipale, proche du Maire, devenue détective malgré elle, de trouver le sens biscornu dans lequel l’ordre des des choses semble s’être engouffré.
La recherche débute en suivant l’intuition, quittant les chemins du rationnel pour finalement ouvrir le film à tout autre chose, un jeu de piste tenu par un certain cinéma de l’absurde ponctué d’une narration tenue par une architecture, entre miroirs et perceptions dérobées, aux transversales divinatoires.

Le film policier s’échappe alors, la comédie tire le regard dans ses filets mais ne cesse d’être retenu par un drame latent, les cinéastes jouent alors un adroit jeu de mise en scène pince-sans-rire, tenu par un casting remarquable, à savoir Agathe Bonitzer, Christophe Paou ou encore Nathalie Richard.

Pour saisir ce film qui ne cesse de se dérober, joue de sa cacophonie, tant dans sa narration que ses mystères, il s’agit d’ouvrir sa propre enquête, celle du cinématographe, le souvenir des films labyrinthes pour trouver une voie dans cet enchevêtrement de prismes humains qui, dans leurs rencontres, brouille les pistes pour révéler des reliefs intimes qui auraient alors difficilement été atteignables. Ici, il est difficile de véritablement dégager un personnage principal, ils sont les parts d’un théorème abstrait avec de nombreuses dimensions inconnues.
Dans Affection Affection, il s’agit donc tout d’abord de convoquer la nouvelle comédie française, grinçante, maline et vaporeuse, en se tournant vers les grammaires de Antonin Perejatko, Bruno Dumont, Jean-Christophe Meurisse ou encore Erwan Le Duc, mais également partir dans le hors piste, dans ce film de hors saison, aller dans la périphérie et surtout les jeux de piste tout en symboles du Le Rayon Vert de Eric Rohmer à la filmographie ésotérique de Jacques Rivette -la quête d’une société secrète par Jean-Pierre Léaud dans Out1 revient régulièrement à l’esprit.

En motif plus éloigné du cinéma français, une ombre plane, celle de David Lynch et ses narrations-dédales.
Mince, mais évidemment, David Lynch, une jeune fille disparue, des espaces liminaux. La proposition tient définitivement de Twin Peaks dans son ADN.
Kenza n’est autre que Laura Palmer.
Laura Palmer, quoi, encore ?
Nous en parlions il y a quelques semaines en échos avec le premier long-métrage de Graham Swon, The World is Full of Secrets.
Tiens, mais oui, The World is Full of Secrets, cela pourrait également être le nom de ce Affection Affection. Une toile vorace dans la bordure crée une constellation, le film de Walther et Matray rejoint ce cinéma de conte maudit, mais garde encore un pied dans la vie, ne cède pas à l’oubli comme les jeunes filles de Hanging Rock.
Non, ici, les disparus ne le sont que pour un temps, pour laisser à ceux qui restent suffisamment de matière pour rogner le vide et se rapprocher.
L’âme de ce Sud que l’on ne montre que trop peu, qui ne s’arrête pas d’exister et a sa propre histoire, quelque part entre un coffre de voiture et la Thaïlande, c’est cela toute la complexité, et la beauté d’Affection Affection.

Les coeurs ne savent plus comment exprimer l’amour, les coeurs ne savent plus comment recevoir l’amour, Affection Affection est un film de solitude construit avec des visions intimes qui ne parviennent plus à se croiser, délivrant un syndrome dissociatif et polysémique, d’où émane une profonde solitude face à laquelle les cinéastes parviennent à répondre par un labyrinthe surréaliste où les maux du réel se trouvent dans l’inconscient, dans un jeu de réseau surprenant où il s’agit de simplement relever la tête pour entrer en contact.
Il aurait pu s’agir d’un drame effroyable, il s’agit finalement d’une quête imparfaite, au rythme chaloupé, accrochez-vous, faite d’espoir et d’amour, de gestes tendres et humoristiques.

Une réponse à « « Affection Affection » réalisé par Alexia Walther et Maxime Matray : Critique »

  1. Avatar de ruedeprovence

    Donc je comprends que tu recommandes le film, avec ta très belle critique.

    J’aime

Répondre à ruedeprovence Annuler la réponse.

Ici, Kino Wombat

Un espace de recherche, d’exploration, d’expérimentation, du cinéma sous toutes ses formes.
Une recherche d’oeuvres oubliées, de rétines perdues et de visions nouvelles se joue.
Voyages singuliers, parfois intimes, d’autres fois outranciers, souvent vibratoires et hypnotiques.
De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

Let’s connect