Margot débute son internat aux urgences, où elle peine à s’adapter. Très vite, elle fait face à des patients de son âge aux symptômes inexpliqués. La récurrence de ces cas exceptionnels l’interroge, d’autant qu’elle observe, sur son propre corps, des manifestations de plus en plus inquiétantes…

| Réalisatrice : Marion Le Coroller |
| Acteurs : Mara Taquin, Karin Viard, Kim Higelin |
| Genre : Horreur |
| Pays : France |
| Durée : 103 minutes |
| Date de sortie : 28 octobre 2026 (salles) |
Un fast-food bondé, à la déco rouge criarde.
Une cuisine en pleine effervescence, l’odeur de friture, le grésillement insistant d’un steak écrasé sur le grill.
Commandé, assemblé, servi : le temps est compté, le manager chronomètre en main y veille.
A la caisse, un jeune travailleur, la mine palote, son sourire figé, la voix robotique : « Bonjour, et bienvenue au Bloody Burger. Puis-je prendre votre commande ? ».
La réponse ? Le révélateur d’un système bien huilé qui se met à vaciller, se gripper jusqu’à vriller complètement dans un déversement explosif d’un mal inconnu.
Action, réaction.
Et là, le titre. SANGUINE.
Adjectif féminin, ou plutôt récit au(x) féminin(s) : celui tout d’abord conduit par Marion Le Coroller, jeune réalisatrice déterminée à s’engouffrer dans la brèche récemment ouverte des cinéastes françaises (Julia Ducournau et Coralie Fargeat en tête) s’affirmant mondialement sur la scène du cinéma de genre, et tout particulièrement sur le terrain usé d’un sous-genre horrifique très codifié, à savoir le body horror. Littéralement « l’horreur corporelle », plus globalement la peur procurée par l’altération des corps, la violation des lois biologiques, la perte de contrôle des repères organiques du vivant.
Les transformations se font métaphores extrêmes, tant par leur sous-texte symbolique que sur un plan purement graphique, de maux intimement humains : le cannibalisme comme métaphore de l’éveil sexuel d’une adolescence fraîchement perdue dans GRAVE, le médicament regénérant de THE SUBSTANCE virulent vecteur d’une pression sociale poussant à la haine de soi, etc.
Deux exemples récents et particulièrement populaires qui, comme semblerait en apparence le concrétiser SANGUINE, traduisent la pérennité d’un courant grandissant, celui de la réappropriation des questionnements du genre par des femmes-artistes apportant toute leur sensibilité à des problématiques rendues féminines, voire féministes.

A cet égard, le féminin derrière SANGUINE se profile à travers ses personnages, et notamment le principal, Margot, une jeune aspirante-médecin qui débute son internat au service des urgences d’une clinique fictive au nom évocateur (l’hôpital « Charles Boyau »).
Incarnée par la révélation belge Mara Taquin, Margot dénote, dès son entrée au service à cran des urgences, par sa fraîcheur, la candeur d’un esprit timide mais déterminée à apprendre, à aider son prochain. Tout comme les spectateurs à travers elle, Margot pénètre dans un lieu clos se renfermant sur elle, le monde extérieur faisant immédiatement place aux couloirs sombres de la clinique, où la seule fenêtre, échappatoire tourné vers le réel, est celle par défaut condamnée de sa chambre d’internat aux allures de cellule de prisonnière. Les seules sources de lumière se font artificielles, inquiétantes même par l’omniprésence de la couleur rouge teintant les murs. Une artificialité d’autant plus renforcée par les sonorités purement électroniques de la musique composée par l’artiste cannais ROB.
Cette association des sens, couplée à un montage clipesque de plans très rapprochés multiplant les micro-actions sans temps mort, traduit le climat anxiogène dans lequel vivent les services d’urgences qui, par définition, sont dédiés à l’accueil et au traitement immédiat des nombreux blessés et malades, certains au pronostic vital engagé, à l’article de la mort. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept.
L’asphyxie psychologique et l’épuisement physique de Margot se font grandissants, à mesure que s’exprime une vulnérabilité exposée, moquée par l’imperturbable cheffe de service, incarnée à l’écran par une Karin Viard formidablement à l’aise pour appuyer toute la toxicité manipulatrice de cette (vieille) femme de pouvoir autoritaire, capable de casser arbitrairement l’avenir de jeunes recrues pour pousser toujours plus (trop?) loin son équipe.
De l’autre côté du spectre, Pauline, une autre jeune interne du service avec qui Margot sympathise, brille par un héritage familial ayant nourri son esprit de compétition, sa recherche constante de l’excellence pour être la meilleure, la plus performante, imposant sa présence tout comme son absence de compassion à l’égard de ses pairs.
Enfin, on notera aussi l’écriture du personnage de la première patiente de Margot, une jeune tradeuse enceinte et sous pression professionnelle qui anticipe les problématiques de fond et de formes auxquelles Margot va se retrouver confrontée durant le film.

Cependant, réduire SANGUINE à une simple démonstration de profils féminins plus ou moins forts face à la pression de la société reviendrait à négliger le réel coeur thématique du film, à savoir le regard qu’il porte plus globalement sur la jeunesse active.
Le mal inconnu dépeint dans le film de Marion Le Coroller est symptomatique d’une dérive sociétale générale dans laquelle les jeunes sont broyés par un système les pressant dans une course humainement absurde à la performance, dans le seul but de soutirer la substancifique moelle de leur vitalité physique et de leur résistance psychique, de profiter d’eux pour augmenter les rendements, engraisser les puissants, pérenniser le rapport de domination des anciens sur de la fraîche chair à canon.
Loin de restée figée en un seul bloc soumis, la jeunesse est au contraire précurseuse des mutations affectant la société : pour survivre et s’épanouir, les jeunes sont contraints d’évoluer vers une version plus résiliente d’eux-mêmes, plus en phase aussi avec leurs aspirations premières. Action, réaction.
Voilà ce que traduit le recours appliqué et malin aux codes du body horror : profitant des formidables travaux de l’équipe des maquillages, prothèses et effets spéciaux dirigée par le chef-spécialiste oscarisé français Pierre-Olivier Persin, Marion Le Coroller s’amuse à filmer au plus près des corps, mutilés ou non, cherchant en permanence à déstabiliser notre regard en renouvelant ses angles inhabituels de prises de vue : les plans zénitaux sous la douche, la caméra subjective corporelle où seule Margot filmée de face reste stable quand tout autour bouge, la vue à la première personne et enfin des plans filmant l’intérieur des corps, ou plutôt même de l’intérieur. De quoi se rémémorer les inoubliables expérimentations visuelles du duo de cinéastes-anthropologues Véréna Paravel et Lucien Castaing-Taylor qui, avec leur film documentaire DE HUMANI CORPORIS FABRICA, parcourait les hôpitaux parisiens comme des lieux de souffrance où les corps sont reliés et la chair humaine « un paysage inoui qui n’existe que grâce aux regards et aux attentions des autres ».
En conclusion, SANGUINE n’est pas la pâle copie opportuniste d’un courant porté par les références THE SUBSTANCE et GRAVE, c’est en vérité un puissant générique déguisé en série B aguicheuse, accrocheuse dès sa scène-choc d’ouverture, qui évoque une jeunesse confrontée aux enjeux de la santé mentale, de la quête de sens et finalement de soi-même. Partir d’une réalité sociale que le cinéma « médical » de Thomas Lilti (HIPPOCRATE, PREMIERE ANNEE) ne renierait pas pour en faire le chantre jusqu’au-boutiste et à l’ironique conclusion d’une époque source multiple d’angoisses pour la jeunesse (les parallèles avec la crise sanitaire de la COVID-19 sont évidents), on ne peut que saluer l’originalité de la démarche.
Et même si nous pouvons critiquer quelques facilités scénaristiques et un climax bien trop timide (par manque de moyens ?), SANGUINE déborde d’une touchante générosité à la réalisation qui fait espérer le meilleur pour la carrière de Marion Le Coroller. Sans pression.



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