Lux Æterna : Analyse et Test Blu-Ray

Réalisateur : Gaspar Noé
Acteurs : Charotte Gainsbourg,
Béatrice Dalle, Karl Glusman
Date de sortie (cinéma) : 23 septembre 2020
Date de sortie (Blu-Ray/DVD) : 4 mai 2021
Durée : 51 minutes
Genre : Expérimental
Pays : France

Synopsis :
Béatrice Dalle réalise son premier film, un long métrage sur les sorcières, avec comme actrice Charlotte Gainsbourg, qui doit jouer une étrange scène où elle brûle sur un bûcher avec deux autres jeunes femmes. Si la réalisatrice et l’actrice s’entendent bien, échangeant longuement leurs souvenirs, les relations avec l’équipe du film sont explosives, ce qui rend la préparation de la scène particulièrement chaotique.

Présenté à Cannes 2019 en séance de minuit, Lux Æterna de Gaspar Noé est un moyen-métrage commandé et financé par Saint-Laurent. Bien qu’ayant attiré les foules lors des projections cannoises, le format du film de 51 minutes pouvait faire craindre une impasse sur une sortie cinéma. Le potentiel commercial d’un format inférieur à une heure avait alors de quoi questionner et effrayer quelque peu les distributeurs. L’attente fut longue et les interrogations nombreuses.

Qui osera proposer le mirage visuel de Gaspar Noé ? Peut-on réussir à rendre attractive une oeuvre expérimentale et subversive telle que Lux Aeterna ?

C’est du côté de UFO Distribution et Potemkine Films qu’il aura alors fallu se tourner pour relever le défi. Les deux acteurs à la fois distributeurs et éditeurs video ont su avec les années se démarquer et attirer un public, désormais initié, à un cinéma, que Maxime Lachaud qualifie d’halluciné.
La sortie en salles de Lux Æterna eut lieu le 23 septembre 2020 et fut un vrai succès avec 2830 entrées le jour de sa sortie pour seulement 47 copies.
Suite à ce succès, UFO Distribution/Potemkine, poursuivent leur course folle. Ils mettent en commun leurs talents éditoriaux pour révéler, à qui le voudra, la lumière éternelle de Gaspar Noé avec une édition luxueuse en combo Blu-Ray / DVD.

L’article s’organisera de la manière suivante :

I) La critique de Lux Æterna 

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

I) La critique de Lux Æterna 

Gaspar Noé, l’ acte provocateur

Depuis plus de deux décennies, Gaspar Noé est venu bousculer, heurter le cinéma mondial à grands coups d’expérimentations visuelles, d’histoires sordides et de séquences à jamais marquées dans la rétine des spectateurs.

De Carne à Lux Æterna, son cinéma n’a cessé de se mouvoir, d’évoluer. Chaque œuvre de sa filmographie a su affiner sa vision de cinéaste peu commune, sauvage.
En partant d’une poignée de pages, ses scénarios laissent une grande place à l’improvisation. Le cinéma de Gaspar Noé est en cela primitif, spontané. Il vient nous chercher sans tendre la main, sans demander la permission, émancipé de toute bienveillance. Les images s’ancrent en nous pour l’éternité.
Le cinéaste français braque l’auditoire, écarquille nos paupières, pour dévoiler sa vision crasse et crapuleuse du réel. Un hold-up cinématographique sublimé par une pluie d’expérimentations dans sa mise en scène.

Entre les plans fixes et suintants de Seul Contre Tous, les séquences virevoltantes et nauséeuses d’Irréversible tout comme son plan séquence fixe souterrain et infernal, en passant par la caméra embarquée en pleine pénétration d’Enter The Void, ou encore l’éjaculation 3D de Love jusqu’au dédale sous acide de Climax et son final « Upside-Down », le cinéaste ne cesse de s’amuser dans ses manières de conter le calvaire de ses personnages, installant le spectateur entre dégoût et excitation, colère et euphorie, aversion et fascination.

Une Définition Cinématographique De La sorcière

En croisant citations en intertitres et séquences éternelles de cinéma allant d’Haxan, La Sorcellerie A Travers Les Âges, réalisé par Benjamin Christensen jusqu’à Jour De Colère réalisé par Carl Theodor Dreyer, Gaspar Noé introduit Lux Aeterna à travers une définition cinématographique de la sorcière. Il travaille de la sorte sa proposition à travers un siècle de cinéma, de visions, tout comme d’hallucinations.
Le cinéaste met en parallèle les sévices passés face à la condition contemporaine des femmes.
Comme le soulève Armelle Le Bras-Chopard, politologue française, spécialiste des inégalités entre hommes et femmes en politique,  « La sorcière, c’est la femme qui s’échappe des mains de son mari, par la cheminée, avec son balai, pour – littéralement – s’envoyer en l’air. »
De ce fait, la sorcière est une femme libre d’une société créée par les hommes et pour les hommes, une révolutionnaire, une lueur pour repenser notre monde, et espérer échapper à la chute d’un empire à la testostérone étouffante.

De manière assez discrète, Gaspar Noé fait glisser son film dans une juxtaposition des siècles, ouvrant un portail entre le 17° siècle et notre propre temporalité.
Lux Æterna dresse un acide et âpre constat de nos sociétés, en créant un miroir temporel où la chasse à la sorcière est toujours d’actualité, simplement masquée par des principes étatiques et sociétaux, vagues et brumeux, lorsque la rhétorique dissimule la pensée.
Les mots changent, les lois se meuvent, les sorcières se redéfinissent et sont chassées à jamais.

Lux Aeterna avec son surprenant et réussi jeu de superposition temporel où la séquence de clôture , sous forme de Flicker, se transforme en rite incantatoire et libérateur remet les pendules à l’heure. Il rend aux femmes leurs libertés et fait de cette proposition un cri destructeur, dépassant l’histoire et les concepts, repensant la forme et expérimentant la pensée, le fond.
Le grand-huit visuel de Gaspar Noé s’impose alors en pamphlet incendiaire, hypnotique et addictif.

Lux Æterna, Labyrinthe Du Réel

Lux Æterna est un film difficile à mesurer, à cerner. L’œuvre se pésente sous la forme d’une croisée des cinémas entre fiction surréaliste, documentaire et cinéma réalité.
La caractéristique espace-temps choisie par Noé est déroutante. Les actrices et acteurs ayant pour rôle celui de leur propre existence. Ainsi, Charlotte Gainsbourg interprète Charlotte Gainsbourg et Béatrice Dalle incarne une Béatrice Dalle réalisatrice.

En leur donnant la possibilité d’incarner leur propres personnes, le film nous propulse dans une interstice du réel. Une faille de l’entre-monde, où l’on voit s’articuler la naissance d’une scène de triple crucifixion, mêlée aux flammes d’un bûcher, virant à l’incantation.

Le film se déroule entre coulisses et plateau de tournage. Le bûcher est prêt, la foule est en effervescence, seul manque nos condamnées d’offices. Avant de passer au tournage de cette séquence à la puissance poétique et visuelle incandescente, le cinéaste nous rappelle la difficulté inhérente à l’art d’atteindre le sacré par un intertitre. Cette coupure textuelle accentue la pente sur laquelle le film se trouvait. Une tension infernale, à l’effet crescendo s’installe entre les différents protagonistes.
Béatrice Dalle est en proie au chaos, prise dans l’étau entre le producteur et le chef opérateur. Ces derniers désirant faire de la création artistique intellectuelle libre d’une personne, la réalisatrice, une œuvre contrainte, collective et forcée.
La question se pose alors : Peut-on créer une oeuvre d’art de manière collective ? Peut-on organiser la conscience artistique avec une pluralité d’imaginaires, d’idées divergentes ?

La vision de la réalisatrice est alors remise en jeu et le caractère personnel, unique, de sa création croule sous les prérogatives de ses collègues masculins, partenaires techniques, s’abrogeant la dimension artistique.
Le travail artistique collaboratif semble impossible. Le chaos s’empare des studios, la chasse aux sorcières est en pleine renaissance.

Une force invisible, occulte, va insidieusement scinder l’équipe de tournage en deux pôles : Hommes et Femmes.

Une société sacrifiée

L’approche du film sur la question des rapports genrés dans notre société malgré son organisation chorale, n’essaie jamais de contrebalancer la lecture sociétale, la chute est totale. Gaspar Noé modèle des sorcières, et reconstruit le passé dans notre présent. Il battit l’échafaud et affirme pleinement ses idées, sur le monde du septième art, ses coulisses, ne mettant ainsi pas seulement trois femmes au bûcher mais toute une industrie.
Il ne s’agit plus de chercher la solution, Lux Æterna fait un constat et règle ses comptes.

Gainsbourg/Dalle, un duo halluciné

Le film ayant été commandé et financé par Saint-Laurent, il était donc demandé à Gaspar Noé, pour seule « contrainte » artistique de tourner son moyen-métrage en présence des deux égéries de la marque : Charlotte Gainsbourg et Béatrice Dalle.
Une configuration d’actrices qui bien que jamais réellement imaginée, semble dès l’annonce se révéler comme la collaboration la plus frénétique et émoustillante que l’on puisse fantasmer, d’un regard cinéphile, en les associant avec le cinéaste. Un triangle artistique qui accroche le regard et fascine.

Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg se révèlent d’une complémentarité fascinante. Entre calme et hystérie, la balance est réussie. Le film s’ouvre autour d’un Split-Screen qui marque déjà tout le contraste émotionnel du film.
Là où Charlotte Gainsbourg ne cesse de retenir son caractère bestial, préférant la négociation, l’entente sous conditions jusqu’à l’inacceptable, Béatrice Dalle, elle, est explosive, ne tolère plus sa position de réalisatrice titulaire et non plus décisionnaire, révélant un personnage et une performance d’une animalité extraordinaire, magnétique.

Lux Aeterna, Un Grand-huit révélateur multidimensionnel

Gaspar Noé est expert en expérimentations visuelles. Le cinéaste ose des mouvements de caméras singuliers, apportant à ses histoires une dimension parfois cosmique, porte d’entrée pour passer du réel vers un espace cauchemardesque inouïe.
Et ce n’est pas avec Lux Aeterna que le réalisateur fera l’impasse sur ses jeux visuels, allant jusqu’à devenir encore plus hermétique pour ceux n’ayant pas d’attaches particulières avec son cinéma. Nous sommes face à du proto-Noé, la barrière de la forme prend l’ascendant sur le fond dès l’introduction en Split-Screen où l’attention du spectateur est divisée, devant sélectionner le personnage à suivre, poussant le regard à faire des choix, à faire le choix du film que l’on souhaite voir.

C’est en cela que l’expérience est tout particulièrement subjective, une mine d’informations est lâchée à toute vitesse, si bien que tout un chacun n’aura pas perçu la même expérience au même moment.
Lux Aeterna est une oeuvre qui se revoit, s’explore et s’analyse pour en saisir pleinement son apparence en forme d’hydre psychédélique.

Un labyrinthe qui se solde par une addictive clôture, d’une dizaine de minutes, transe à laquelle le corps tout entier se laisse à halluciner sous une pluie de stroboscopes aux couleurs primaires, ouvrant la porte aux mirages au cœur de cette saignée du spectre lumineux.

Une marre Référentielle

Cependant, du fait de se tourner en grande partie vers les trouvailles visuelles, Noé perd un peu ses personnages et nous noie la narration dans une tourbe référentielle entre La Ricotta de Pier Paolo Pasolini, le cinéma de Carl Theodor Dreyer et la pensée de Fassbinder.
En créant une dimension à la croisée des cinémas et des cinéastes, il créée une étincelle, un univers qui parvient à se détacher de par sa unique mais qui peine parfois à trouver son propre développement intellectuel, à articuler sa pensée, perdant quelque peu en verve et en limpidité.

Une vision qui de par sa forte présence référentielle, pointue, pourra perdre certains ne sachant plus réellement où donner de la tête pour pleinement cerner l’œuvre.
Un mélange tentaculaire, brumeux et labyrinthique au premier regard qui néanmoins gagne en clarté au fur et à mesure des projections.

Un bond dans le passé de Lux Aeterna (2020) à La Ricotta (1963)

Flash, Flash, Hallucination, Flash, Flash, Conclusion

Lux Aeterna est un projet ambitieux, sommet des expérimentations visuelles du cinéaste français. Une oeuvre techniquement sidérante, qui aurait pu être transcendante avec un détachement plus prononcé de son labyrinthe référentiel, bien que jubilatoire pour les cinéphiles.
Lux Aeterna imprime nos rétines, fait fondre le cristallin et éblouit avec une proposition provocante, singulière et hypnotique.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Image :

Note : 10 sur 10.

Irréprochable, tout est présent pour vivre l’expérience visuelle fascinante de Gaspar Noé, les couleurs, les textures, sont finement travaillées et nous plongent dans un très beau rendu qui permet d’atteindre un véritable sentiment de transe, à l’unique condition bien entendu de visionner une oeuvre telle que Lux Æterna dans le noir absolu.
On notera le rendu exemplaire pour la séquence finale, qui était la plus grande des attentes face à la densité et l’hallucination visuelle qui avait su prendre naissance lors de notre découverte du film à Cannes. La difficile transposition du grand écran vers l’écran de télévision est réussie, la force visuelle est intacte.


Son

Note : 10 sur 10.

Tout comme pour l’image, le travail autour du son était primordial, et comme à son habitude Potemkine et UFO ont su nous offrir un travail exemplaire d’une densité incroyable, nous portant de manière progressive vers le chaos total que nous propose Lux Æterna.
Dans sa configuration 5.1, la proposition vient même jusqu’à surprendre tant la sphère qui se créé autour de nous contribue grandement à l’aspect hypnotique, étouffant et agonisant de l’oeuvre.

Suppléments :

Note : 7 sur 10.

L’édition combo Blu-Ray/DVD est proposée dans un esthétique Digipack avec fourreau reprenant le visuel de l’affiche créé par Laurent Lufroy.
UFO Distribution et Potemkine proposent les suppléments suivants, pour prolonger l’expérience du film :

  • Un entretien avec Gaspar Noé :

L’entretien avec Gaspar Noé est présenté au verso de l’affiche. Bien que de prime abord paraissant relativement court, lorsque l’on s’attend à un bonus video, l’entretien que propose Potemkine revient de manière détaillée et aboutie sur les coulisses du tournage allant de l’idée du film jusqu’à sa création en passant par les œuvres qui ont influencé le réalisateur.
Un supplément essentiel, qui ravira les aficionados de Gaspar Noé, tout comme les curieux encore piégés dans l’expérience transcendantale qu’est Lux Aeterna.

  • Le court métrage « The Flicker » de Tony Conrad :

Le court-métrage de Tony Conrad, cinéaste spécialisé dans le cinéma expérimental propose durant 30 minutes un effet stroboscopique allant de plus en plus rapidement. Après l’intertitre prévenant les spectateurs sensibles et épileptiques, le film démarre sur un écran blanc, sur lequel l’effet stroboscopique va commencer de manière régulière et assez lente pour accélérer tout du long des trente minutes et arriver sur une séquence finale avec une vitesse si intense que l’écran tendra alors bien plus vers le noir.
Un supplément d’importance capitale pour comprendre le travail de Gaspar Noé autour de la lumière stroboscopique, et continuer l’expérience de clôture de Lux Æterna.
Préparez-vous, sortez vos sérums physiologiques, accrochez votre rétine, l’expérience commence.

  • Un extrait de « Haxan, La sorcellerie à travers les âges » :

Un extrait d’Haxan dont Potemkine sortira la restauration 4K dès le mois de juin.
La séquence proposée est « Le Sabbat Des Sorcières ». Cette dernière revient sur la fouille, la torture, les aveux et le jugement de la sorcière présumée. Une séquence d’anthologie où les aveux, récit fictif ou réel, de la prévenue sont représentés à l’écran entre célébrations occultes et messes noires.
Le fait de pouvoir découvrir onze minutes restaurées du chef d’oeuvre de Benjamin Christensen, fêtant ses cent ans l’an prochain, est fascinant.
Une scène est d’ailleurs tirée de cet extrait pour introduire Lux Æterna.
Potemkine nous propose à travers ce court fragment l’étendue de son travail avec une image miraculée et miraculeuse, tant les détails sont nombreux et la propreté de la copie irréprochables.
De plus, la version sonore proposée est l’acompagnement de Dagerlöff & Galner (version nouvelle et inédite à l’édition de Potemkine) n’est pas en reste et dispose d’une profondeur sidérante, qui enveloppe, berce et ensorcelle.

  • Un Diaporama de photos de tournage par Tom Kan :

Un diaporama de photos prises sur le tournage de Lux Æterna par Tom Kan, créateur des génériques de Gaspar Noé (Enter The Void, Climax).
Une galerie de photgraphies afin de percevoir l’ambiance sur le plateau lors du tournage avec des clichés majoritairement en Noir et Blanc.

  • Une Affiche du film
  • La Bande -Annonce

Les suppléments proposés par UFO et Potemkine sont pertinents et permettent de prolonger avec panache le film de Gaspar Noé, tout particulièrement avec le court-métrage The Flicker (1966), permettant de déconstruire et appréhender avec un regard nouveau la filmographie hallucinée du réalisateur.
De plus, l’entretien avec Gaspar Noé est une mine d’informations, et une réflexion cinéphile tout particulièrement inspirante.


Note Globale :

Note : 8 sur 10.

De nouveau, Potemkine ne rate pas le rendez-vous et offre au delà d’un travail exemplaire sur l’image et le son, une poignée de suppléments permettant de prolonger l’expérience du film.

L’édition combo Blu-Ray/DVD de Lux Aeterna est disponible aux adresses suivantes :

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