Canción Sin Nombre : Analyse et Test DVD

Réalisatrice : Melina León 
Acteurs :  Pamela Mendoza, Tommy Párraga, Maykol Hernández
Genre : Drame
Pays : Pérou
Durée : 93 minutes
Date de Sortie (Salles) : 22 juin 2020
Date de Sortie (DVD) : 2 décembre 2020
Sélectionné à La Quinzaine Des Réalisateurs 2019

Synopsis : Quand une clinique lui vole son nouveau-né, une jeune femme Quechua mène l’enquête avec l’aide d’un journaliste de terrain indépendant et rigoureux.

Présenté lors de la Quinzaine Des Réalisateurs 2019, Canción Sin Nombre réalisé par Melina Leon a été assez discret. Il s’agit d’un premier long-métrage pour la réalisatrice péruvienne. Inconnue du grand public, elle est pourtant surveillée de près par tout un pan de la cinéphilie internationale depuis son fascinant court-métrage multi-récompensé El Paraiso De Lili, contant la vie d’une petite fille précoce au coeur des années 80 et sa découverte du monde politique.
De plus, après avoir qualifié son film, Canción Sin Nombre, au cours des interviews, d’inspiré par le cinéma d’Andrei Zvianguintsev et Bela Tarr, la curiosité n’a pas tardé à s’inviter faisant espérer l’élargissement d’un territoire cinématographique qui fascine, obsède et qui pourtant se fait rare, entre déconstruction étatique, idéologique et mirage poétique.

La sortie du film en salles fut restreinte, ne restant qu’une poignée de jours sur les écrans avec un nombre limité de copies. Il était alors à redouter que le film puisse disparaître durant de longs mois, voir années, avant de taper dans l’oeil d’un éditeur video.

Rassurez-vous, car Blaq Out, éditeur français, a le chic pour sauver les territoires perdus du cinéma. Une fois de plus après avoir eu l’audace de sortir des oeuvres au format physique telles le cinéma de Hong Sang Soo, L’Extraordinaire Voyage De Marona de Anca Damian, Koko-Di Koko-Da de Johannes Nyholm ou encore The Mumbai Murders de Anurag Kashyap, c’est au tour de Canción Sin Nombre.
L’éditeur propose ainsi, pour l’oeuvre de Melina León, une simple édition DVD, esquivant la case Blu-Ray. Il reste cependant miraculeux que le film de la cinéaste péruvienne ait su trouver un chemin jusqu’à nos salons, et c’est pour cette raison que l’on ne pouvait faire l’impasse sur la proposition de l’éditeur français.

L’article s’organisera en deux temps :

I) La critique de Canción Sin Nombre

II) Les caractéristiques techniques de l’édition DVD

I) La critique de Canción Sin Nombre

Melina León, conteuse crépusculaire

Née à Lima au Pérou, Melina León a fait ses études de cinéma à l’Université de Columbia. Elle y a réalisé un court-métrage El Paraiso De Lili récompensé à 11 reprises allant toucher les spectateurs du New-York Film Festival jusqu’à recevoir le prix du meilleur film latino au Festival de São Paulo.

Elle enchaîne à la fin de ses études avec le projet Canción Sin Nombre, épaulée par Mike White au scénario, camarade de classe, et le prodigieux directeur de la photographie péruvien, Inti Briones, qui a su magnifier La Recta Provinzia de Raul Ruiz ou encore Les Soeurs Quispe de Sebastian Sepulveda.

Canción Sin Nombre conte l’histoire de Georgina, une jeune femme victime du vol de son nourrisson, le jour de l’accouchement par une frauduleuse et crapuleuse clinique fantôme. La cinéaste dresse le portrait d’un régime rongé par la corruption sous le joug autoritaire d’Alan Garcia.

La terre des invisibles

Melina León installe le film au coeur de la communauté Quechua. Une ethnie de la population péruvienne qui est discriminée, dénuée de ses droits et rejetée en dehors des villes, à l’ombre des institutions. Leur existence en tant que personne ne tient qu’à leur certificat de naissance, vulgaire document, qui avec sa disparition, emporte l’existence de l’individu sociétal en dehors de toute reconnaissance, vers l’exil.
La cinéaste met en lumière une société mise à la marge, réduite au rang de nuisible. Elle porte un regard tendre sur les Quechuas qui loin de tout confort, de toute reconnaissance, s’accrochent à la vie entre chants et commerce, et rappellent le temps de chants éternels, coutume ancestrale, incantation libre, la frénésie dépressive du Bar de Satantango.

Néanmoins, León brosse un portrait bien plus large de son pays. Elle cadre tout un monde qui ne se doit pas d’exister sous le régime Garcia de la liberté d’expression des journalistes jusqu’aux sphères homosexuelles. La liberté de tout un chacun n’est plus. Sans jamais vouloir démontrer ou appuyer grossièrement sur les problématiques, Leòn aborde et travaille ce qui gangrène son pays natal, à travers le regard de Georgina. Le monde bouge, évolue sans se soucier de cette mère sacrifiée. La ville, les êtres et les institutions ne cessent de s’articuler en arrière plan, permettant à Canción Sin Nombre de capter un monde en proie au chaos, sans jamais alourdir son propos, échappant à une lecture misérabiliste, bien que quelque fois légèrement doloriste.

Une analyse que la réalisatrice poursuit derrière la pellicule noir et blanc, au grain froid et acide d’Inti Briones, où symbolisme et poésie viennent nous conter la tragédie d’une population abandonnée, en sursis de mort. Un pays qui se doit de souffrir pour le confort des tenants administratifs des avocats aux juges en passant par le Président.

De l’administration tentaculaire au mensonge d’Etat

Dans ce dédale labyrinthique où se trouve propulsée l’interprète principale du film tout semble d’une dimension disproportionnée. Elle ne sait où chercher et tente chaque couloir, bureau, palais de justice. Elle frappe et crie sa détresse des portes miséreuses de la clinique disparue jusqu’aux porches lustrés des tribunaux. Les portes sont fermées. Elles créent du côté extérieur, une prison mentale où bien que libre de mouvement, en dehors des couvre-feu, les appareils étatiques, générateurs de libertés, eux, sont clos pour toute une frange de la population, condamnée au silence, à l’avilissement. C’est bien ici toute l’ironie du sort les laissés pour compte sont enfermés à l’extérieur et ne peuvent accéder aux mécanismes étatiques, et institutions, seulement pour être volés, dupés.
Cependant, Georgina ne recule devant rien, force les portes, dépasse les règles pour trouver de l’aide jusqu’à sa rencontre avec un jeune journaliste, homosexuel, décidant de tendre la main. Le personnage principal, contrairement à d’autres femmes résignées, veut retrouver l’enfant perdu. Les laissés pour compte s’unissent, s’entraident, pour fendre les mensonges, les barrières et les codes.

De cette union investigatrice, les recherches vont prendre forme, et trouver des directions révélatrices. La manière dont Melina Leòn nous raconte cette histoire scinde le récit entre drame social, d’une part, et investigation journalistique, de l’autre, offrant une balance dans la narration qui éveille continuellement notre intérêt et nous plonge face à un secret d’Etat cafardeux au cœur des trafics d’enfants.
Le film sombre au fur et à mesure des plans dans une amertume glaçante, effrayante, qui ne cesse à la manière d’une berceuse, ritournelle infernale, de nous ouvrir de part et d’autre pour nous arracher ni plus, ni moins que la vie.

De la corruption des villes au mirage désertique

Le film se situe entre deux espaces géographiques, avec d’une part la campagne, montagne aride, désertique, où vivent les Quechuas, et la ville espace d’expression de la politique d’Etat.
Au coeur de Lima, l’enquête de Georgina pour retrouver sa fille ne semble avancer qu’ à grand renforts de pot-de-vin de la part du journaliste. Les individus sont des portes, qui de nouveau obstruent l’avancée des recherches, gardiens du mensonge, partenaires des crimes avec l’Etat et ses organisations secrètes. De l’animateur radio au concierge d’immeuble en passant par les forces de l’ordre, tout devient question d’argent, de corruption.

Une avarice qui mène ainsi à voler les enfants des quartiers défavorisés, des peuples discriminés, pour les vendre aux plus offrants à l’étranger. Une vision crue et maladive de la mondialisation se rappelle à nous : l’exploitation des pays pauvres par les pays riches. La colonisation financière, suinte à travers tout le pays, l’esclavage moderne est le maux d’un pays qui use de ses ressources humaines pour servir les caprices des fortunés et assurer la position des tenants du pouvoir.

De ses nombreuses transitions entre ville et campagne, l’héroïne semble enveloppée d’une aura qui se retranscrit par la photographie d’Inti Briones et les partis pris visuels de Melina León. Dans cet entre-ville, une atmosphère mystique, ésotérique se paramètre à travers la brume, faisant entrer dans la vision de la cinéaste un facteur que l’on pensait enterré à jamais : l’espoir. Un espoir de sauvegarde des populations par la mémoire des terres se dévoile, brume agonisante.

Canciòn Sin Nombre, la mélodie des oubliés

Sans pour autant avoir le tranchant et la rance de l’analyse de Bela Tarr, Canción Sin Nombre est une glaçante berceuse, portée par une mise à scène sublime, qui au-delà de nous conter le passé ricoche au cœur des maux actuels du pays, à la manière d’une effrayante ritournelle.

En 2018, à Arequipa, la deuxième plus grande ville du Pérou, l’ancien directeur de la police était le chef d’un gang de trafiquants de bébés et d’enfants.

Melina Leòn avec ce premier film réussit à saisir une époque, un pays et une sordide affaire de trafic de nourrissons. Elle fige cette histoire dans un noir et blanc au grain, à la fois fascinant et oppressant, qui ancre la moindre scène dans nos esprits troublés, terrorisés, d’un pays qui dérobe à jamais le droit le plus primaire qui soit : celui d’être mère.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition DVD

Image :

Note : 7 sur 10.

Le film est proposé au format 4/3 – 1.33.

L’image que l’on retrouve sur le DVD proposé par Blaq Out permet de rendre hommage à l’adroite photographie noir et blanc d’Inti Briones. Le travail sur les contrastes est appréciablement retranscrit. Le niveau de détails est correct bien que l’on aurait apprécié un piqué un peu plus prononcé, tout comme une perception plus organique de l’image.
Cependant, l’édition DVD de Canción Sin Nombre propose une belle expérience visuelle et nous permet d’accéder à ce film peu représenté dans de bonnes conditions.


Son :

Note : 6 sur 10.

Une unique piste sonore est proposée : la version originale en espagnol et quechua 5.1.

Le rendu général est plutôt réussi offrant, avec la spatialisation 5.1, une agréable sphère sonore autour du spectateur nous plongeant dans l’atmosphère du film de Melina León avec fascination. On pense tout particulièrement aux scènes de chants traditionnels qui viennent nous envoûter.
Néanmoins, on remarquera des voix sous-mixées par rapport au volume général. Ce qui nous pousse à augmenter le niveau sonore et se faire surprendre par la suite par des arrangements ambiants (bruit de la rue, chant, musique) trop élevés.


Suppléments :

Note : 0 sur 10.

En dehors de la bande annonce du film, aucun supplément n’est proposé par l’éditeur.

On aurait apprécié (re)découvrir le court-métrage El Paraiso De Lili, profiter du Q&A enregistré lors du passage du film à La Quinzaine Des Réalisateurs, ou un supplément historique revenant sur le régime Garcia durant les années 80 au Pérou.


Note Globale :

Note : 5 sur 10.

Blaq Out en nous proposant une oeuvre telle que Canción Sin Nombre nous permet d’accéder à une oeuvre extraordinaire et que l’on ne pensait pas découvrir de si tôt au cœur de nos salons.

L’éditeur propose un travail honorable autour du son et de l’image, bien que nous aurions rêvé de découvrir le film au format Blu-Ray.

Cependant, il reste aujourd’hui difficile de proposer des éditions dénuées de suppléments, encore plus lorsque l’oeuvre en question est puissante à la manière de Canción Sin Nombre, soulevant de nombreuses interrogations ainsi qu’une volonté de découverte à la fois d’une merveilleuse réalisatrice tout comme l’histoire de son pays.

Pour découvrir l’édition DVD de Canción Sin Nombre, c’est par ici :

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