Out Of The Blue : Critique et Test Blu-Ray

Réalisateur : Dennis Hopper
Acteurs : Linda Manz, Dennis Hopper, Sharon Farrell
Genre : Drame
Durée : 96 minutes
Pays : Etats-Unis
Date De sortie (Salle) : 1980
Date de Sortie (Blu-Ray/DVD) : 2 novembre 2021

Synopsis : Don, un camionneur alcoolique et désabusé, a percuté un bus rempli d’enfants. Tandis qu’il purge une peine de prison, Katie, sa femme, se réfugie dans la drogue et les bras d’autres hommes, et Cindy, sa fille, multiplie les fugues et ne jure que par Johnny Rotten, le chanteur des Sex Pistols. Lorsqu’il est libéré, Don tente d’impulser un nouveau départ à une famille anéantie. Mais les démons du passé ressurgissent…

Depuis quelques années, la redécouverte du cinéma de Dennis Hopper, à travers de nombreuses restaurations, ne cesse de nous surprendre, nous faisant (re)découvrir un cinéma total, libre, parfois chaotique, d’autres fois expérimental, mais toujours porté par le regard fulgurant du cinéaste.
De la nouvelle proposition 4K diffusée au festival De Cannes d’Easy Rider à l’édition Blu-Ray de Backtrack à l’image hypnotique chez Carlotta Films en passant par la très belle édition du rare The Last Movie, Dennis Hopper revient sur le devant de nos esprits cinéphiles.

Pour clôturer cette année 2021, Potemkine vient nous épater avec une oeuvre confidentielle du réalisateur et pourtant belle et bien incontournable : Out Of The Blue, troisième et dernière oeuvre qu’Hopper écrira.
Une odyssée vers une génération désenchantée, au bord de l’explosion, où la saturation des guitares et l’autodestruction semblent être les ultimes moyens d’accéder à la liberté, si ce n’est à la mort.

Notre article autour de l’édition Blu-Ray de Out Of The Blue prendra la forme suivante :

I) Critique de Out Of The Blue

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

I) Critique de Out Of The Blue

Dennis Hopper et les rêveurs américains

Le cas Dennis Hopper est assez singulier au cœur du cinéma américain. Le réalisateur aujourd’hui bien reconnu d‘Easy Rider a connu de nombreux déboires dès son début de carrière en tant qu’acteurs où à force de se brouiller avec les équipes de tournage se trouve être mis au ban d’Hollywood, officiant alors dans de nombreuses séries.

C’est seulement grâce au mouvement du Nouvel Hollywood dont il est une des figures de proue que Dennis Hopper réussit à revenir mettre un pied au cinéma. Le succès d‘Easy Rider lui permet de tourner son oeuvre expérimentale The Last Movie dont les studios ne voudront pas tirer de bobines, faisant de ce spectacle fascinant une véritable rareté et plongeant de nouveau la carrière de réalisateur dans l’obscurité. Il dispose alors de la final cut de son film et en tire quelques copies qu’il fera circuler de manière confidentielle à travers le monde.

De 1971 à 1980, les studios s’écartent de lui, et Dennis Hopper vit de par sa carrière d’acteurs. On le verra notamment dans Apocalypse Now.

C’est seulement en 1980, qu’il réalisera Out Of The Blue, Garçonne en français. Il s’agira de la dernière oeuvre qu’il écrira et réalisera, le sommet méconnu de sa carrière de réalisateur.

Dennis Hopper a su tout au long de sa carrière tourner son regard vers des Etats-Unis désenchantés, vers l’ombre de l’Oncle Sam, donnant la parole aux délaissés, aux désabusés du rêve américain.

D’Elvis à Sid Vicious, mélodie révoltée de la jeunesse

Presque une décennie après son dernier film réalisé, Dennis Hopper vient nous raconter ici la déconfiture des anges de la route, le naufrage des libertaires insoumis, ou lorsque le American Way Of Life a dévoré tous mouvements anarchistes qu’ils soient violents, les Hells Angels et autres groupes anti-système, ou pacifistes, avec la fin de l’ère Flower Power.
Nous sommes en 1980, Elvis vient de mourir, Sid Vicious s’est auto-détruit, Neil Youg chante Hey, Hey, My, My espérant une renaissance du Rock, la musique comme la société n’est plus qu’un amas consumériste avec le disco comme figure de proue, seul le Punk qui n’est pas encore mort, s’essaie aux hybridations pour survivre et porter la colère d’une génération désespérée et abandonnée.

Le Punk Rock est naissant, et les courants musicaux à amplifications issus du Hard Rock commencent à pointer le bout de leur nez.
En tournant son film en 1980, Denis Hopper ouvre les portes d’une oeuvre quasi-prophétique qui possède une véritable clairvoyance en l’avenir. En cela, le personnage de Cebe, interprété par Linda Manz, jeune collégienne à la psyche ravagée par la société et au courage révolutionnaire sidérant, est le visage d’une génération meurtrie, névrosée.
Cette jeunesse nouvelle n’a plus rien à perdre. Elle semble naître aux USA, mais ricoche de par le monde.
La musique en dernier territoire de libertés, et la scène Punk en dernier exutoire va voir naître au lendemain de la sortie d’Out Of The Blue, le naufrage des descendants des années 60.
Elvis était le premier signal de cette colère juvénile, qui donnera par la suite naissance à The Clash, Sex Pistols et consorts en Grade-Bretagne, sous l’ère Thatcher, qui au fur et à mesure des croisements révélera les britanniques de Napalm Death poussant le Punk vers les ailleurs aujourd’hui connus sous le nom de Grindcore, les brésiliens de Ratos de Porao dévastant tout sur leur passage à grands coups de Thrash Metal aux saveurs Punk Hardcore, les radicaux norvégiens de Mayhem sombrant à travers la seconde vague du Black Metal dans les crimes de sang, et surtout, projection de la jeune Cebe, la folie suicidaire et sans limites d’un certain GG Allin.

Douze ans après 1968, l’espoir est mort, l’enthousiasme de la jeunesse de l’époque a cédé sa place à la toxicomanie, au chômage et à l’ultra-violence. Le rêve est devenu cauchemar, les insouciants de l’époque Flower Power sont perdus, ont désormais des enfants, et ne font que décupler leur mal-être d’une génération à l’autre, plongeant les plus jeunes dans un tourbillon incendiaire dont la mort prématurée à vingt et un ans de Sid Vicious est un indicateur.

La grande désillusion

Out Of The Blue suit le parcours de Cebe, jeune collégienne, vivant avec sa mère toxicomane et attendant le retour d’un père idolâtré, séjournant en prison après avoir percuté un bus scolaire avec son camion pendant qu’il rigolait, saoul, avec sa fille, au volant, à la veille d’Halloween.
En marquant l’introduction du film par cette séquence dévastatrice, Dennis Hopper instaure instantanément le drame au coeur du récit. Il marque cette famille d’un seau maudit. Il sépare la fille du père et endeuille une dizaine de familles. Il dresse le cadre d’une ville pleine d’amertume où les classes sociales se fondent les unes aux autres dans le deuil, le chagrin et la rancœur. L’amour s’échappe, la peine s’installe, la haine explose.

La liberté et l’inconscience inhérente à la route qui traversaient Easy Rider sont ici révolues. La route et les véhicules sont facteurs de malheurs, de risque, les individus sont alors prisonniers de leur ville, de leur vie, de leur quartier au sein duquel les fantômes du passé hantent les moindres rues, les moindres visages, loin de l’enfer d’asphalte et de tôle froissé. La peur règne, les pensées tuent.
Le camion n’est plus qu’une ruine, mirage de la gloire passée. Le réel a rattrapé les rêveurs, les paradis psychotropes ont laissé place à un enfer addictif. Tout ce qui rimait avec évasion se transforme en prison où les fantasmes ricochent contre les barreaux devenant d’insoutenables bourreaux.

Une geôle dans laquelle Cebe se trouve à espérer vivre les bonheurs passés de ses parents, loin du monde, sur la route, à jouer du Rock, à crier son émancipation. Cependant la configuration narrative du film de Hopper va faire plonger l’héroïne des illusions de l’enfance à la cruelle réalité, où les adultes sont viles, pervers et sadiques. Le film nous emporte dans un tourbillon rageur de manière insidieuse, nous faisant bagnards d’un monde qui se trouve tout juste de l’autre côté du pas de nos portes, quand les artifices tombent, révélant l’atroce beauté des vies.
Les fugues nocturnes dans la grande ville, dans l’espoir de vivre, enfin, se transforment en longs couloirs désenchantés où seule la violence règne en maître. Les hommes ne savent plus communiquer, la fraternité a foutu le camp, seul reste le sang et les poings, le fer et la chair.

Seule contre tous

Dans l’obscur chaos qui se dévoile face à Cebe, où la moindre faiblesse devient symptôme du naufrage futur, seul son père restait la dernière lumière pour espérer renaître, un parent tout autant fantasmé qu’Elvis ou Sid Vicious. Un fantasme surréaliste qui s’affranchit du réel et oublie les errances de ces derniers. Des fantasmes sexuels malsains d’Elvis Presley, aux scarifications de Sid Vicious, en passant par la dépravation de Johnny Rotten, jusqu’aux déviances de son propre père, le personnage de Linda Manz décide de ne voir que la lumière oubliant les ténèbres, quitte à s’annihiler. Elle lie de la sorte tous ces personnages masculins au statut d’idoles, de modèles anti-système, les rassembant sous forme de magma uniforme et pervers.
Une lueur se faisant explosive lors des retrouvailles avec son paternel, où les croyances volent en éclat, laissant seule cette jeune fille face à un monde qui ne veut pas d’elle.
Il n’y a plus de refuge, l’école devient méprisante envers ceux en difficulté, chaudron à reproduction sociétale. Les individus deviennent plus froid que les institutions, repoussant vers l’ombre les désespérés et cela dès l’enfance, condamnant l’ensemble de la société à sa destruction.

Linda Manz mène une interprétation troublante qui attire le spectateur au cœur du récit faisant partager les craintes et interrogations de cette jeune fille révoltée, et promise au tragique, avec une radicalité assez singulière. Fascinant.

Dennis Hopper ouvre le regard sur l’impact du patrimoine généalogique, sur la difficile possibilité de s’extraire à l’échelle individuelle d’un noyau familial nauséabond, malsain. Il met en lumière le seul chemin pour s’extirper des démences parentales, tout en en esquivant le rejet par la société, celui de la marginalisation, celui des oubliés qui au fond du puits exultent, dans l’espoir un jour de retourner l’ordre établi, de se venger les peines infligées, et fatalement de nourrir cette spirale ultra-violente qui n’est ni plus ni moins que le pilier fondamental de nos sociétés.

Out Of The Blue, l’errance états-uniennes

Avec Out Of The Blue, Dennis Hopper réussit à nous conter une décennie américaine en mêlant courants musicaux, pôles idéologiques, étude sociologique et analyse d’un Etat bâti sur les corps des révoltés.
Il tisse une toile de fond sidérante qui porte le récit et les personnages vers des enjeux bien supérieurs à leurs propres existences, faisant d’eux des représentants d’une frange de la population, un vallon agonisant, qui n’a plus que la violence pour subsister, se faire entendre, et tout simplement exister.

Dennis Hopper offre ici une œuvre démente, rugueuse et incendiaire sur la jeunesse et va bien plus loin en délivrant un regard avant-gardiste, et nécessaire, sur la scène Punk, comme sonnette d’alarme d’une humanité à l’article de la mort.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Image :

Note : 10 sur 10.

La nouvelle restauration 4K que nous propose Potemkine est exempte de tout défaut donnant au film un souffle nouveau.
Le niveau de piqué est finement travaillé respectant avec fascination la pellicule, ajustant ce fin travail avec une colorimétrie éclatante, et une gestion du contraste harmonieuse, respectant l’âme de l’oeuvre et lui apportant un dynamisme renversant.

Une vraie redécouverte.

Son :

Note : 10 sur 10.

Une unique piste Anglais DTSHD-MA 2.0mono est proposée qui de manière semblable à la restauration de l’image nous enchante.

Les voix et la bande-son sont justement équilibrées et ne souffrent d’aucune saturation avec une belle balance entre les aigus et les graves offrant une belle rondeur à la voix de Neil Young et un tranchant qui sidère pour les envolées Punk. La musicalité du film renaît, et sa poésie s’ouvre à nous avec grâce. Une réussite.

Suppléments :

  • Commentaire audio de Dennis Hopper, John Alan Simon et Paul Lewis :

Une discussion avec le film en toile de fond entre le réalisateur et ses producteurs. On y découvre les ficelles du film et les rouages ayant été actionnés pour qu’un tel film puisse naître. Fascinant et regorgeant de détails étonnants.

  • Interview de Dennis Hopper par Tony Watts (1984, 93′) :

Une interview fleuve qui revient donc sur la période la plus intéressante du travail de Dennis Hopper, celle où il écrivait ses propres films sans jamais rien concéder aux producteurs, pour offrir l’expérience d’un cinéma total, d’un cinéma libre.
Les questions abordent en détails les moindres facettes du travail du cinéaste et permettront aux néophytes de son oeuvre tout comme aux connaisseurs de trouver de nombreuses anecdotes et informations sur le travail de Dennis Hopper par Dennies Hopper.

  • Entretien avec John Alan Simon et Elizabeth Karr au Montclair Film Festival (2020, 30′) :

Une conversation à trois où la carrière de Dennis Hopper est de nouveau auscultée, délivrant de nouveaux aspects de son parcours, puis une analyse intrigante autour de la restauration de Out Of the Blue, ainsi qu’autour du film en lui-même.

  • Entretien avec Jean-Baptiste Thoret (46′) :

Durant 45 minutes, Jean-Baptiste Thoret, spécialiste du Nouvel Hollywood, apporte son exposé autour de la carrière de Dennis Hopper, et va mener une analyse pointue autour d’Out Of The Blue et les Etats-Unis.
Tout simplement fascinant comme souvent avec Monsieur Thoret, qui se doit d’être vu après un premier visionnage et avant un second pour ouvrir de nombreuses pistes de lecture.

Note Globale :

Note : 10 sur 10.

Out Of The Blue est un sommet de la carrière de Dennis Hopper, si ce n’est le sommet. Une oeuvre brusque, amère, déchirante, qui donne à repenser l’idéal états-uniens, révélant le cauchemar des laissés pour compte, des invisibles, qui sont bien plus nombreux que ce que le cinéma essaie bien de nous faire croire.
Et si les marginaux étaient ils la majorité ? Et si le regard fataliste de Dennis Hopper était-il le plus honnête de tous ?

L’édition que propose Potemkine est une véritable renaissance. La restauration 4K en présence est un vrai miracle, tant de par l’exhumation de cette oeuvre presque oubliée, que de par ses attributs techniques. Une merveille complétée par des suppléments nombreux et inédits, qui ne donnent plus qu’une envie : regarder compulsivement les trois premières oeuvres de ce réalisateur méconnu, bien qu’incontournable. Le paradoxe Hopper.

Pour découvrir l’édition Blu-Ray d’Out Of The Blue :

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