L’événement : Critique

Réalisatrice : Audrey Diwan
Acteurs : Anamaria Vortolomei, Sandrine Bonnaire, Pio Marmaï, Anna Mouglalis
Genre : Drame
Durée : 99 minutes
Date de sortie : 24/11/2021
Lion D’Or à la Mostra de Venise

Synopsis : France, 1963. Anne, étudiante prometteuse, tombe enceinte. Elle décide d’avorter, prête à tout pour disposer de son corps et de son avenir. Elle s’engage seule dans une course contre la montre, bravant la loi. Les examens approchent, son ventre s’arrondit.

Audrey Diwan, tout juste deux ans après Mais Vous Êtes Fous porté par un Pio Marmaï cocaïnomane dont la vie s’écroule, revient avec L’événement, adaptation du roman autobiographique du même nom écrit en 2000 par Annie Ernaux.
Le film est présenté au festival de Venise 2021, en compétition avec des films tels que Spencer de Pablo Larrain, The Power Of The Dog de Jane Campion, Madres Paralelas de Pedro Almodovar ou encore The Last Daughter de Maggie Gyllenhaal.
L’événement remporte le Lion D’Or.

Audrey Diwan, au-delà du récit, l’humain

Bien qu’éclatant sur le devant de la scène avec L’événement en décrochant le Lion D’Or à la Mostra de Venise 2021, le nom d’Audrey Diwan est pour beaucoup un mystère, un visage nouveau, inconnu et pourtant la réalisatrice française a connu de nombreux statuts avant de passer derrière la caméra.
Audrey Diwan est diplômée en journalisme et Sciences Politiques. Elle écrit son premier roman en 2006 La Fabrication D’un Mensonge, qui remporte le prix René-Fallet.
Elle met un pied dans le monde du cinéma deux années plus tard, en signant deux téléfilms et une saison pour la série Mafiosa. Mais c’est en rencontrant Cédric Jimenez pour qui elle écrira le scénario de Aux Yeux De Tous en 2010, que ses propositions rencontrent la grande toile. Depuis, Audrey Diwan a écrit tous les scénarios des films du cinéaste jusqu’à Bac Nord, sorti cette année.

Elle 2013, elle assure le lancement du magazine Stylist.

En 2019, elle réalise son premier film Mais Vous Êtes Fous contant les déboires d’un père cocaïnomane cachant son addiction à sa femme et ses filles jusqu’au drame.

En relevant des problématiques de sociétés, Audrey Diwan a cette faculté de se désolidariser du récit, pour nous présenter une réflexion sur nos modes de vie, et plus largement sur l’impasse dans laquelle les humains se trouvent face à leurs propres concepts et perceptions.

Une Affaire D’Histoire

Audrey Diwan est de retour avec L’événement et compte bien dépasser le formalisme convenu de son précédent film, tout en gardant sa faculté à nous plonger dans un récit étonnant, pour proposer une vision de cinéma personnelle, radicale et pour la moins singulière.

Nous sommes en 1963, douze ans avant la promulgation de la loi Veil, Anne, étudiante promise à un grand avenir tombe enceinte suite à une amourette d’un soir. Le monde s’arrête. Anne passe d’espoir de la nation à criminelle, un saut dans la clandestinité pour subsister, exister. Les amis s’éloignent, les médecins deviennent milice d’Etat, la volonté même d’avorter se révèle être un ticket pour la case prison. Le don de la vie se transforme en un violent et désespérant tourbillon, où l’individu se transforme en objet dépossédé de tout droit à l’exception de celui de devenir mère, le couteau sous la gorge.
Une histoire qui vient nous rappeler le caractère capital du droit d’avorter. Un récit que la cinéaste façonne à la manière d’un long couloir de souffrance, calvaire vers la reconquête du corps dans une société où la femme se trouve dépossédée d’un droit fondamental : la liberté.

La voie qu’emprunte Diwan est sans détour, aucun compromis n’est fait. La proposition est totale et ne s’interdit rien, tenant nos paupières écarquillées, donnant à voir la terreur des régimes ne laissant pas les femmes jouir de leurs propres corps et transformant l’entourage terrorisé par la loi en véritables chiens de garde de la République à la morbide morsure. Le régime de Vichy est tombé, mais les collabos sont toujours aux abois, derrière leurs fenêtres faisant de la loi un code de vie barbare et aveugle.

A l’heure où le Texas et l’Arkansas reviennent sur le droit à l’avortement ces derniers mois, à l’heure où le Royaume-Uni autorise l’avortement uniquement en cas de viols ou de mise en danger de la vie de la mère, à l’heure où de nombreux pays interdisent encore totalement l’avortement risquant des peines pénales comme Malte, l’Egypte, Madagascar ou encore le Sénégal, à l’heure où en France des groupuscules religieux militent pour le retour à l’interdiction d’avorter, la vision de Diwan devient essentielle, incontournable, vitale.
L’événement est bien plus qu’un simple film, c’est la descente dans le couloir mortuaire de millions de femmes, pour donner la vie. Il est surprenant, aujourd’hui, de notre perception étatique où ce droit semble acquis, de découvrir l’univers que peint la cinéaste. C’était il y a tout juste six décennies et pourtant le climat que dégage la proposition nous porte à penser que nous sommes face à une effroyable dystopie.
La caméra à l’épaule serrant constamment le personnage principal, nous mène à mi-chemin entre fiction et investigation où la réalité est si abjecte qu’elle nous semble à la limite de l’imaginaire. Il est difficile d’accepter que cette histoire se soit passée dans nos rues, il y a si peu de temps. Nous ne voulons pas y croire et pourtant, seulement une simple loi nous sépare de cet empire du chaos.
L’événement souligne à quel point nos vies sont à la merci du législateur, à quel point nos libertés gagnées peuvent s’écrouler, et nous avaler dans une incommensurable terreur.

Une Grande Fille

Diwan paramètre son cadre au format académique, le format carré favorise alors cette longue traversée des ténèbres où la société effrayée par la bête législative oublie, perd, son humanité. La caméra se positionne dans le dos de la protagoniste principale et nous fait pénétrer dans la perdition progressive et oppressante du corps, tout comme de l’esprit du personnage principal. La manière de filmer rappelle en cela les mouvements de Laszlo Nemes pour Le Fils De Saul et Sunset ou encore Kantemir Balagov pour Une Grande Fille. La réalisatrice use de la caméra comme d’un modérateur émotionnel fort, parvenant à nous situer quelque part entre les pensées de Anne et un regard, extérieur, sur sa chute silencieuse dans cette assourdissante machine oppressive qu’est la société française des années 60.

Audrey Diwan fait preuve d’un savoir-faire extraordinaire en terme de mise en scène et nous pousse dans l’abîme de façon abrupte où chaque mot devient une clé pour sonder l’impensable. Sans jamais verser dans le misérabilisme ou bien dans le sordide, la cinéaste frappe juste, fort et délivre un effroyable électrochoc, rappelant une période de l’histoire proche, abjecte et occultée, le texte libérateur de la loi Veil se transformant alors en une gomme historique, venant effacer l’oppression de millions de femmes sous le poids du papier et de l’encre.
Le devoir de mémoire ne s’applique à ce drame nationale, où les femmes furent enfermées pour leur liberté. Les paupières se baissent, les regards se tournent, seul l’avenir brille, les manquements sont balayés et amnistiés. L’événement se dessine alors comme une expérience mémorielle convoquant les spectres nationaux, et affirmant, dans ces temps incertains, que la liberté de choix se doit de s’appliquer à tous et toutes.

Au Malheur Des Dames

Anamaria Vortolomei interprète le rôle d’Anna avec une justesse étourdissante. De la danse d’un soir à la grossesse clandestine en passant par l’abandon de ses proches et les multiples tentatives d’avortement, le règne du silence et de violence que traverse le personnage a trouvé à travers le regard de l’actrice une profondeur glaçante, terrifiante, qui nous enserre avec hargne pour nous laisser sur le rivage une fois le générique de fin défilant sur la toile, essoufflés, effarés, broyés face à cette vision que nous ne soupçonnions point et qui pourtant était d’une nécessité évidente.

Une Effroyable Histoire Du Temps

Si cette année il y a bien un film que tout le monde se doit de voir il s’agit bien de L’événement. Audrey Diwan réussit à nous plonger dans une faille historique, que les textes législatifs tentent de faire oublier, où des millions de femmes furent condamnées tant pénalement que physiquement à porter les enfants de la Nation, se transformant en entités seulement bonnes à procréer, faisant abstraction de toute liberté sur les terres désormais mortifères de Marianne.
Une expérience de cinéma totale où le regard se froisse, se braque et suffoque, devant une réalité qui prend aujourd’hui les apparats de la dystopie, espérant seulement que jamais l’encre de la loi Veil ne s’évapore.

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