L’Été L’Éternité : Critique

Réalisatrice : Emilie Aussel
Acteurs : Agathe Talrich, Matthieu Lucci, Idir Azougli,
Genre : Drame
Pays : France
Date De Sortie : Courant 2022
Durée : 1 h 15 min
Prix Spécial Du Jury Locarno

Synopsis : Vivre et aimer du haut de ses 18 ans, plonger dans l’insouciance de l’été, perdre brutalement sa meilleure amie, s’apercevoir que rien ne dure toujours, renaître.

Pour débuter cette année 2022, chez Kino Wombat, nous nous sommes rendus à la séance d’ouverture de l’anniversaire des 25 ans de l’Héliotrope.
Héliotrope ? Qu’est-ce donc ? Héliotrope est une association culturelle qui œuvre pour la promotion de courts métrages et l’éducation à l’image à Nice. Héliotrope est l’association fondatrice du festival « Un Festival ‘est Trop Court ! ».

Pour inaugurer ce week-end de festivités, l’association s’est rendue au cinéma de Beaulieu-Sur-Mer pour deux séances très spéciales, en présence des réalisateurs.

Dans un premier temps, le rare Mandico Et Le TOpsychoPOR réalisé par Antonin Peretjatko fut diffusé, nous menant dans l’antre de Bertrand Mandico, réalisateur d’Ultra Pulpe, Boro In The Box et Les Garçons Sauvages, pour un voyage au coeur du jeu psychologique de Roland Topor : Topsychopor, Jeu en forme de test psychologique. Six minutes au coeur de la psyché de deux cinéastes français incontournables et incontrôlables qui ouvrent la porte d’un univers où l’imagination semble être la dernière limite.

Dans un second temps, le nerf de la soirée, la projection inédite de L’Été L’Éternité de Emilie Aussel. Après avoir reçu le Prix Spécial Du Jury au Festival de Locarno dans la sélection Cinéastes du présent, le film tourné à Marseille en 2019, se fraie tout juste un chemin vers nos salles, avec cette avant-première, pour une sortie nationale courant 2022.
Une proposition de cinéma autour du passage à l’âge adulte, du deuil et de la construction identitaire.

Cité phocéenne, Cité éternelle

Marseille, ville construite sur les fondations d’une cité grecque, souffre depuis de nombreuses années de représentations crasses, violentes et effroyables entre enlèvements, crimes et trafics de drogue. Une analyse dépréciant bien souvent le caractère solaire, sanctuaire de la jeunesse, et vivier d’étudiants, que possède la ville.
Oubliez Sleepwater, Bac Nord ou encore Chouf ne faites plus de Marseille, un simple écho des crimes et délits, une ville délaissée. Marseille est une ville de cinéma, d’indépendance et de création merci le FID.
Marseille n’est pas seulement la ville des abandonnés, des laissés pour compte. Marseille est la ville des espoirs, des senteurs et des mystères. Une ville méconnue que L’Eté L’Eternité se fait un plaisir de remodeler dans notre imaginaire. Une ville chimère qui de ses plages ensoleillées à ses nuits endiablées, en passant par ses dédales architecturaux hétéroclites, témoignage d’un bouillonnement historique et culturel évident. Un espace qui fascine et porte nos regards vers des ailleurs oubliés, où l’image dépasse le réel et vient toucher l’âme.
Emilie Aussel, situe son histoire en bord de mer, plus particulièrement sur la plage des prophètes. La cinéaste place son réit dans un espace loin de toute analyse sociale, laissant la part belle au royaume du sensible, de l’extra-sensoriel, des sentiments tout simplement.
La réalisatrice laisse à la porte les familles, les classes sociales, l’école pour nous inviter à la rencontre d’un monde qui dépasse nos temps, nos vies, celui du rituel entre l’adolescence et l’âge adulte.

Nous suivons un groupe d’ami, au lendemain du Baccalauréat, à l’aube des vacances d’été, instant où la liberté se veut plus que jamais réelle, et d’une troublante immensité. Le futur n’existe pas, le passé s’est évaporé et seul compte l’instant. Le présent ouvre la porte des rêves et forme des songes aux reliefs d’invincibilité. L’insouciance, l’amour, les corps, les regards, les odeurs, les rires et les silences font de ce groupe d’ami, une famille qui devant l’éternel ne semble pouvoir s’ébranler, et exister à jamais.

C’est dans cette configuration géographique, spirituelle et temporelle, entre plages et fêtes, danses et romances, que le drame assoupit s’éveille prenant les formes et nuances d’une bande-sonore hypnotique faisant surgir le tragique du fond de nos âmes, installant la mort au coeur de l’insouciance, venant redistribuer les cartes d’un été qui ne sera pas marqué par l’immortalité inhérente à la jeunesse, mais à la quête identitaire, à la place que l’on se doit d’occuper, plus ou moins loin de ses proches, lorsque le vide se rappelle à nous.
La mer emporte l’amitié promise, la famille bâtie, faisant disparaître de manière insondable toute fantaisie, convoquant le réel comme une ancre qui tire avec ardeur vers des abysses tout aussi attirants que terrifiants.

Les Apaches, l’esprit des clans

Lola, membre charnière du groupe d’adolescent que nous suivons, disparaît du jour au lendemain, lors d’une baignade ordinaire, cette dernière s’évapore à jamais, disparaissant mystérieusement au cœur de l’immense, calme et énigmatique Méditerranée.
La caméra se tourne alors vers sa meilleure amie, interprétée par Agathe Talrich, qui du jour au lendemain ne trouve plus sa place dans cette bande d’ami auparavant unie, où les amitiés et les amours formaient une glaise solide, qui face à l’épreuve des larmes de sel se délite, se dérobe pour rejoindre une mer emplie d’inconnus, de mystères, de doutes, de par son infinie bleuté mais aussi de souvenirs, de rires et de larmes, de par la disparition de l’être unique enlevé, avalé.

L’équilibre si précieux du groupe s’effondre, l’alchimie des uns avec les autres s’échappe. L’héroïne quitte tout, et s’envole à la recherche de la vie perdue de Lola, et de ses rencontres nocturnes, pour rencontrer un nouveau groupe, une nouvelle bande.
Elle rejoint alors un trio de jeunes adultes entre vingt et trente ans, qui par l’art, le théâtre et l’interprétation des sentiments se construit, forme un monde qui n’appartient qu’à eux et dont seuls ces derniers édictent les codes, en marge, mais libres.
Le personnage principal tente tout d’abord d’approcher ce nouveau groupe en essayant de découvrir de nouvelles choses sur son amie disparue. Puis, les jours passent, la communauté s’ouvre et la protagoniste découvre un monde nouveau où les sentiments, le chagrin et la tristesse ne sont plus des fardeaux, des secrets inavouables mais plutôt des forces pour se découvrir. Le deuil devient une nouvelle lueur singulière de sa personne qui vient modeler de nouvelles facettes de cette jeune adulte, qui malgré elle, se trouve emportée dans ce tourbillon artistique, à travers la création d’une pièce de théâtre abstraite, qui va lui révéler bien plus que ce qu’elle n’imaginait.

Le passage d’un groupe à un autre fascine, nous découvrons l’importance de chaque rencontre sur le parcours de vie individuel, et la manière dont ces dernières structurent, par le biais de différents rites, pratiques, l’identité de tout un chacun, créant des êtres uniques aux histoires toutes plus émouvantes et captivantes les unes que les autres.
Pour renforcer, en un temps réduit, l’attachement aux personnages, la réalisatrice a incorporé des entretiens avec les protagonistes, morcelant le film, pour découvrir les pensées et interprétations de ces derniers face aux situations qu’ils rencontrent.

Emilie Aussel continue à orienter son regard, du côté de l’adolescence, de ses tâtonnements et recherches identitaires face à la liberté, qu’elle avait déjà mis en avant dans ses précédents courts-métrages. De nombreuses images viennent emplir nos souvenirs cinéphiles. Nous pensons à Noémie Lvovsky, Abdellatif Kechiche, Léa Mysius, Larry Clark, Thierry De Peretti, Bertrand Bonello, Catherine Hardwicke, Gia Coppola, Sofia Coppola ou encore même Lucile Hadzihalilovic.
Néanmoins, face à ces réminiscences, Emilie Aussel, réussit à créer ce patchwork culturel tout en parvenant à s’extraire de l’ombre de ces cinéastes, révélant un monde qui n’appartient qu’à elle et ses personnages, loin du fracas du monde adulte où les adolescents sont, et restent, seuls maîtres de leurs destins et pensées.
Elle offre avec L’Eté L’Eternité, une liberté qui émeut et inquiète, qui dépasse certaines de nos constructions mentales pour nous rappeler nos vies passées, nos paradis aveugles de l’été de nos dix-huit ans.

Nocturama, la vie après la nuit

Emilie Aussel approche le deuil d’une manière habile, sensible et émouvante. Sans jamais vraiment parler de l’être disparu, Lola se rappelle aux personnages, à nous. La mer se fait spectre et les songes se font tangibles dépassant la frontière des pensées venant faire tanguer le réel. Sous le soleil estival, loin de toutes végétations, à découvert, les endeuillés se cachent, se séparent, loin de la ville ou au fin fond de leurs domiciles, à la recherche de jours meilleurs, en l’attente de climats plus favorables.

Le processus de deuil dans cette nouvelle tribu, dans laquelle se trouve l’héroïne, est intrigant, dans un monde de silence, où le secret se dévoile par les gestes et les regards, où l’art devient thérapie, où le corps devient parole.
La traversée de la nuit est hypnotique, le quotidien est rythmé par les répétitions, la brume entoure cet espace d’expression. Le temps clarifie les sentiments, les souffrances, leur donne une forme d’outils sensoriels pour dépasser la douleur, se métamorphoser et finalement assimiler la peine, pour porter en nous les âmes perdues, et les faire vivre au plus profond de notre âme pour l’éternité, notre éternité.

Le film plonge dans sa dernière partie une représentation spectaculaire remémorant le cinéma de Bertrand Mandico, Bertrand Bonello, mais aussi le projet tristement abandonné de Clouzot : L’Enfer.
Dans un noir pétrole où le rite incantatoire, pièce de théâtre transcendantale, révèle avec un jeu de lumière et de paillettes la multitude de visages qu’un individu peut posséder, le film explose, jaillit sur nous comme une vague où les émotions sont d’une intensité telle, que le spectateur devient acteur. Les vies se juxtaposent qu’il s’agisse de nos souvenirs ou bien de l’existence fictionnelle de ces personnages, nous ne faisons désormais plus qu’un.
La séquence est sublime, nos cœurs vacillent, le temps s’arrête et L’Eté L’Eternité se fige sur nos rétines à jamais.

L’Eté L’Eternité, l’aube des âmes

L’Eté L’Eternité est une oeuvre qui chamboule, vient faire trembler nos certitudes. De nombreuses images sur le passage de l’adolescence à l’âge adulte sont convoquées, nos souvenirs de cinéma jaillissent.
Loin de toutes redites, de toutes expériences pourtant connues, Emilie Aussel réussit à bâtir un univers qui appartient seulement à son oeuvre, faisant jaillir de nos songes un monde loin de la société, intemporel, pour nous conter un récit sensible et touchant des expériences qui nous construisent, nous façonnent.
Un expérience envoûtante.

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