After Blue (Paradis Sale) : Critique

Réalisateur : Bertrand Mandico
Acteurs : Elina Löwensohn, Paula Luna, Vimala Pons
Genre : Science-Fiction érotique
Durée : 127 minutes
Date de sortie : 16 février 2022
Interdit Aux Moins De 12 ans

Synopsis : Dans un futur lointain, sur une planète sauvage, Roxy, une adolescente solitaire, délivre une criminelle ensevelie sous les sables. A peine libérée, cette dernière sème la mort. Tenues pour responsables, Roxy et sa mère Zora sont bannies de leur communauté et condamnées à traquer la meurtrière. Elles arpentent alors les territoires surnaturels de leur paradis sale…

Bertrand Mandico réalise des court-métrages depuis 1997, très productif depuis plusieurs décennies, c’est seulement depuis 2017 que la lumière est braquée sur lui avec Les Garçons Sauvages. Ce cinéaste de l’ombre a attisé tous les désirs, les regards, dévoilant un univers singulier plongé dans des décors surréalistes aux histoires sexuelles, sexuées et sans limites.
En quatre années, de nombreuses compilations sont nées regroupant les court-métrages occultés, ravissant nos rétines avec pour sommet de notre extase le moyen-métrage Ultra Pulpe.

Le nouveau mirage psychedelico-érotique, sous forme de long-métrage, est arrivé, enfin, et se nomme : After Blue (Paradis Sale).

Bertrand Mandico, le dernier voyageur dans la lune

Cinéphile pointu, et passionné des arts dans toute leurs latéralités de la peinture à la danse, du dessin à la musique, Bertrand Mandico est diplômé de cinéma d’animation des Gobelins.
Son cinéma mêle différents types d’expressions, de formes artistiques, créant un univers qui ne connaît nul autre pareil entre références, imagination et philosophie.

Il construit depuis plusieurs décennies désormais un cinéma qui se plait à réinventer, tordre le réel pour mieux éveiller l’intérêt et le questionnement des spectateurs. Il s’entoure d’une troupe d’actrices récurrentes dans ses oeuvres, avec pour figure principale : Elina Löwensohn.

Mandico est l’appel à la créativité, à l’imaginaire brut, au monde derrière les mondes, à la liberté derrière les corps.

After Blue, La colère de Dieu

La planète bleue n’est plus qu’une masse acide, enfer toxique, échec de l’humanité et drame spatial.
Nous sommes dans un futur lointain, After Blue, planète éloignée, est le nouveau sein de l’espèce humaine.
Seules les femmes ont survécu, les hommes, eux, ont succombé. L’atmosphère spécifique de cette terre nouvelle, a développé leur pilosité de manière exacerbée, transperçant leur chair. L’insémination reste le dernier rempart pour faire perdurer l’espèce.
Afin de ne pas répéter les sombres heures du passé, la civilisation nouvelle s’est éloignée des technologies, a interdit les écrans et les ondes. Seuls des androïdes, estampillés Yves Saint Laurent, esclaves sexuels, étalons futuristes de Rocky, de The Rocky Horror Picture Show, et quelques créations des ruines passées ont subsisté, de manière illégale.
Ce nouvel environnement désertique, où la lumière du soleil est dénaturée par un épais brouillard, décomposant le faisceau lumineux et baignant la surface de l’astre d’une lumière aux coloris d’un arc-en-ciel poisseux, est un espace de nature vierge où les individus, semblable aux pionniers américains du XVIIIe siècle, veulent bâtir le nouveau monde en suivant ce précepte : « Tout est à faire, Rien n’est à refaire ».

Le cinéaste met très rapidement son récit sur pied laissant une belle part aux mystères, aux énigmes, nous laissant profiter du monde dont il vient d’accoucher. Nous sommes mis en conditions, nous sommes les pionniers, nous sommes les explorateurs de la planète Mandico, spéléologues de ses songes.
Il souligne savamment avec des cadrages bien pensés l’âme des personnages en présence. Il réussit à prolonger visuellement les figures qu’il a créées ne s’embarrassant pas de dialogues dans son introduction, préférant une envoûtante voix off portée par l’hypnotique partition de Pierre Desprats.
En un coup d’oeil, un oscillement mélodique, il souligne la devise du village, puis nous donne à voir une réalité somme toute proche de la notre. La société connait les erreurs passées, mais la mémoire générationnelle les dépasse, poussant ce bastion communautaire à l’hypocrisie, construisant les ruines futures d’After Blue. Le précepte, insidieusement, se transforme : « Rien n’est à faire, Tout est à refaire ».

Roxy, adolescente moquée d’une communauté vivant en bord de mer, va libérer Kate Bush de sa prison de sable, sans connaître les motivations de cette dernière, ni les raisons de son ensevelissement. Kate Bush révèle son corps, sa sensualité, ses charmes, et laisse transparaître son troisième oeil. Malédiction ? Bénédiction ? Magie Noire ?
Toutes les jeunes femmes de la ville sont tuées, à l’exception de Roxy.
Les mères endeuillées chargent alors, de force, Roxy et sa mère de partir, vers l’inconnu, pour tuer l’assassine de leurs enfants. Les espaces vierges, tant redoutés, vont alors se transformer en une extatique et lente fuite transcendantale vers leurs êtres intérieurs, à la rencontre de leurs âmes, de leur corps, de leur sexe.
Des images de nos cinéphilies passées fusent, des westerns crépusculaires, et leurs missions suicides, jusqu’au The Vvitch de Robert Eggers, et la famille exilée en bordure de forêt.
La communauté n’est plus un groupe d’entraide bienveillant, ce n’est plus l’espoir mais la chute. Les groupes nomades sont ostracisés, seuls les collectivités sédentaires sont « respectées » et « respectables ».

Loin des croyances millénaires, des religions, des Dieux et des technologies, une quête débute, un périple maîtrisé avec talent par Bertrand Mandico, qui glace tout comme il berce redessinant le cinéma tout entier pour nous offrir un monde qui n’appartient qu’à lui et qui à chaque pas nous fait frémir d’extase.
Une extase décuplée par les nappes sonores de Pierres Desprats qui réalise de nouveau des merveilles pour transcender notre expérience et l’ancrer à jamais dans nos esprits.
Un orgasme de cinéma prend forme devant nos yeux, et le moindre mouvement, qu’il soit visuel ou auditif, devient une caresse subtile nous accompagnant vers des frissons que nous n’espérions plus.
Tout comme Roxy et sa mère, nous partons vers l’inconnu à la recherche de nos sens endormis à la reconquête de notre sensualité, de notre liberté, de nos secrets.

Baba Yaga, Kate Bush et contes perdus, histoire(s) de l’éternel

Nous nous enfonçons dans une nature dont nous connaissons rien et dont nous apprenons, plus ou moins, en fonction de notre curiosité. C’est d’ailleurs une force considérable du cinéma de Mandico, ouvrant la voie à un réseau tropique complet et complexe pour ceux qui auraient le plaisir de s’attarder dans les décors chargés et foisonnants.
Dans Les Garçons Sauvages, le capitaine tentait de nous familiariser avec la jungle, ici, nous n’avons pas de guide si ce n’est notre instinct de survie.

La nature y est redoutée, redoutable, pleine de fugitives et de créatures locales, les indiams, forme de vie sans visages, projetant nos désirs et nos envies, engluant nos vues vers les paradis perdus. Les écrans et images numériques ont disparu, mais l’être humain ne peut cesser de vouloir voir au-delà du miroir, apercevoir ses désirs et les contempler. Nous soumettons de nouveau les locaux pour nos plaisirs inavouables.
Ici, l’humain tout entier et son narcissisme dévastateur sont la cause du problème, de la mort. L’auto-destruction semble être notre sixième sens.

Roxy rencontre des êtres libres, des artistes, remettant en cause ses certitudes. Le actrices réalisent des merveilles avec un jeu décalé rappelant parfois la diction de chez Jacques Rivette, d’autrefois la ardeur des personnages de Sergio Leone. Vimala Pons nous éblouit comme à chacune de ses apparitions au cinéma, Elina Löwensohn nous intrigue, nous inquiète en mère instable, quant à Paula Luna, dans le rôle de Roxy, une nouvelle étoile vient de naître. L’actrice allemande est troublante, fascinante et d’un mystère léger qui tétanise et obsède.
La perception au-delà du tangible prend forme, à travers le regard des actrices. Le monde des vivants et des morts se juxtaposent, les couleurs s’agencent pour raconter une histoire, fuyant une mortifère monochromie, territoire des âmes volées.

Au coeur de cette terre aux lumières rêveuses et à la nature parfois cauchemardesque, des légendes et des histoires se rappellent à nous.
D’Hansel Et Gretel à Baba Yaga, en passant par pléthore de références aux contes traditionnels, Mandico modèle ses propres repères, ses propres croyances et nous permet à travers les visages tous plus fascinants les uns que les autres, ainsi que les décors, que nous croiserons de trouver un repère auquel nous raccrocher, une piste pour interroger le personnages.
Les spectres de nos civilisations forment une architecture, un rail, pour nous guider dans l’inconnu, les histoires qui ont bercé notre imaginaire prennent vie.
Le passage de l’adolescence à l’âge adulte, thème récurrent du réalisateur, se joue à travers un éveil de la conscience à la fois spirituel, intellectuel et sexuel. Des visions s’entrechoquent avec le réel, un voile à la fois inquiétant et sensuel vient nous saisir, résister serait retourner à l’obscurantisme de la société sédentaire et autodestructrice, s’ouvrir serait vivre, et accepter le plaisir des corps, des pulsions.
Une pente vers laquelle Roxy, tout comme sa mère, s’engouffrent pour saisir une dimension fascinante et nécessaire pour exister, et non plus subsister, à la redécouverte de leur individualité.

Le film pour disserter sur son propos, se tapit dans une nébuleuse ambiance où la recherche de rationalité devient confuse, où les dialogues se perdent, pour prendre toute leur ampleur lors des dernières séquences ou bien même résonner dans nos carcasses plusieurs heures après la séance.
Bien plus hermétique que Les Garçons Sauvages, Mandico, sert ici une relecture radicale et jusqu’au boutiste de son Ultra Pulpe, où certains se perdront, là où d’autres, comme nous, vivront un véritable émerveillement.

Un siècle d’hallucinations, au pays des artisans du septième art

Lorsque le film s’ouvre, nous découvrons la planète After Blue comme une hallucination, entre paysages terriens et brumes psychédéliques. A la recherche de repères, pour structurer nos pensées, seul le cinéma peut nous venir en aide, et c’est d’ailleurs la judicieuse idée que va mettre en place Bertrand Mandico, en créant un univers méta-cinéphilique.

Les premières déambulations nous envoûtent, nous replongent dans la séquence final de L’Au-Delà de Lucio Fulci, comme si After Blue n’était autre qu’un enfer au coeur des arts, piège inéluctable dans lequel nous sommes pris.
Une impression qui ne cesse de grandir pour laisser la place à une myriade de clins d’oeil de cinéma allant des westerns de Sergio Corbucci ou encore Claudio Fragasso, jusqu’au cinéma de Méliès en passant par les néons malades du maudit et inexistant L’Enfer d’Henri George Clouzot, tout comme les songes frénétiques de Mario Bava, mais aussi par les territoires poétiques infinis de Alejandro Jodorowsky ou encore les divagations érotiques et bestiales de Walerian Borowczyk.

Nous sommes au coeur d’un patchwork de cinéma, western futuriste crépusculaire post-apocalyptique érotico-onirique, qui ne se fait jamais manger par ses références, et créant sa propre personnalité. En créant un bagage de cinéastes alternatifs, Mandico fait perdurer une tradition d’artisans du cinéma, une section de plus en plus rare, ne reposant que sur des trouvailles physiques et techniques nouvelles, préférant la pellicule et les décors créés à la main plutôt que l’usage d’effets spéciaux vide de réalité.
Mandico devient orfèvre des rêves, l’un des derniers d’une tradition de cinéma que l’on pensait perdue, renouant, avec un siècle de septième art, le pacte d’un art total et dévoué, où l’imaginaire devient tangible, réel, effrayant tout comme fascinant le temps d’une projection.

Paradis Sale, la reconquête des sens

After Blue (Paradis Sale) fonctionne comme par hypnose, certains y seront insensibles, attendront constamment un élément auquel se raccrocher, là où d’autre parviendront à un véritable nirvana de cinéma.
Les yeux se figent sur la toile, un nouvel art est en train de naître, une expression que nous n’avions jamais vu, ou bien perçu, qui fascine et questionne. Lorsque le rideau se baisse, que le réel reprend ses droits, l’on vient à repenser à notre civilisation, à l’absence de rêves, à la froideur du béton et ne souhaitons qu’une chose repartir pour After Blue, à la recherche de vie, de matières nouvelles, de surprises, d’inconnu(e)(s) et d’excitation à la reconquête de nos âmes, de nos cœurs, de nos corps et de nos vies.

Un sidérant exercice de style où pensée, sensualité et liberté est la devise.

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