The Pawnbroker : Critique et Test Blu-Ray

Réalisateur : Sidney Lumet
Acteurs : Rod Steiger, Geraldine Fitzgerald, Brock Peters, Jaime Sánchez
Genre : Drame expérimental
Date de sortie : 1968 (salles) 2021 (Blu-Ray)
Durée : 116 minutes

Synopsis : L’ancien professeur Sol Nazerman, survivant d’un camp de concentration allemand, gère maintenant un pawnshop à East Harlem. Ayant été témoin de la mort de sa famille aux mains des nazis, il est aigri envers l’humanité et repousse toute personne autour de lui, y compris son jeune employé portoricain, Jesus.

Lorsque l’on aborde le cas Lumet, bien souvent, certains noms de films viennent se poser sur nos pensées de Douze Hommes en Colère jusqu’à Serpico, en passant par le très récemment redécouvert Network. Néanmoins, il semblerait bien difficile de mettre un nom sur chacun de ses films tant sa filmographie est chargée, et découvrir toutes ses œuvres sur grand écran, comme petit écran, s’avère une tâche retorse de par la difficulté à les dégoter.
Une situation portant Lumet au statut d’énigme du septième art que l’on s’amuse à découvrir mais également redécouvrir, d’une décennie à l’autre, d’une édition à une autre.

The Pawnbroker est le septième film du réalisateur, sorti en 1964, et jusqu’ici inédit en format vidéo pour la France. Nous y suivons un coriace et presque mutique prêteur sur gages, Sol, rescapé des camps de concentration. De Leipzig à East Harlem, de victime de guerre à anonyme, les cicatrices rejaillissent, les images blessent.
L’obscurité tapie rattrape la ville nouvelle.
L’obscurité tapie rappelle ses martyrs.

L’article autour de la sortie Blu-Ray de The Pawnbroker, proposée par Potemkine, s’organisera de la manière suivante :

I) La critique de The Pawnbroker

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

I) La critique de The Pawnbroker

Sidney Lumet, le gouffre new-yorkais

Lorsque l’on parle de New-York au cinéma, une carte mentale s’établit vite en nous entre Martin Scorsese, Woody Allen et Abel Ferrara, trois visions très spécifiques qui ont su regarder la ville moduler de quartiers en communautés, d’années en années.
Sidney Lumet, quant à lui, a su filmer l’humain du fin fond des ghettos jusqu’au sommet des tours. Il a su voir à travers des visages, des vies, des névroses et des drames, au coeur de la grande pomme, cartographiant avec minutie le genre humain, au sein d’une ville qui l’a vu naître.
Une photographie d’un homme de cinéma qui aura connu dans son existence la seconde guerre mondiale, la guerre du Vietnam ainsi que les attentats du 11 novembre.
Un regard abîmé, meurtri, qu’il a toujours su faire transparaître au travers de la galerie de personnages qu’il a su nous offrir tout au long de sa fourmillante carrière.
The Pawnbroker est ce film charnière, dans la filmographie de Sidney Lumet, qui lie New-York au vieux continent, qui prolonge les ravages de la guerre, et poursuit ses êtres hantées, âmes en peine et corps mourants.

Les Fils De Sol

Sol, prêteur sur gages mystérieux et dur en affaire, est né à Leipzig, loin de la grande pomme. Homme marié et père de deux enfants, rien n’aurait pu laisser présager qu’il traverserait l’Océan Atlantique, accompagné uniquement de sa belle-soeur, et de l’ancienne épouse d’un proche ami.
Le film débute, le cadre est trouble, les relations entre les uns et les autres sont complexes, mais nous les ressentons, affirmés, subies, par le poids des années. Seuls, nous, spectateurs, fraîchement débarqués en plein cœur des années 60 avons des questions plein la tête.
Nous sommes tels les passants du film, nous rencontrons Sol, ne le comprenons pas, et pourtant l’attachement est là. L’envergure du silence, du secret, est telle que nous dépassons très vite l’amertume que nous pouvons ressentir à la vue de ce personnage fermé et acide.
Lumet créé un véritable jeu de piste où dès le premier plan nos esprits sont happés, l’anonyme devient connaissance, la connaissance devient intime. En plongeant dans la vie très confidentielle et cadenassée du vieil homme, tout semble s’obscurcir, les espaces se refermer sur nous. Notre empathie ne cesse de grandir jusqu’à nous laisser, à bout de souffle, dans cette enquête tout en contre-temps, porté par les signatures musicales alambiquées de Quincy Jones, où les bribes du passé sont les murs du présent et le chaos futur.

Gangs Of New-York

The Pawnbroker joue de manière très habile avec le cadre, et les espaces qu’il convoque. En plein East Harlem, Lumet a réussi à mettre en perspective un miroir des camps, une transposition de la terreur humaine. Le montage est nerveux et dépasse de bien loin les productions de l’époque en matière de modernité visuelle.
En fondant les lieux, les cadres, les images, Sidney Lumet ne cesse de créer des espaces d’expressions au-delà du récit. Une antichambre de la pensée, où les sentiments nous assiègent, dépassant le visage fermé de Sol, nous bousculent, pour ouvrir une vision singulière, inquiétante et piquante de nos sociétés contemporaines, où le mal ne cesse de se tapir dans de nouveaux habits.

Sol a vécu les atrocités des camps, perdant sa famille toute entière. Il se moque bien des peines et des drames de son entourage, dénigre la vie des uns et des autres, ferme les yeux sur les déviances du quartier, mais également sur les partenaires avec lesquels il travaille.

L’immondice est synonyme du vieux continent, elle n’a pas lieu d’être sur les terres de l’oncle Sam, il n’est pas possible que le rêve américain soit devenu porteur des nouveaux ghettos. Une inconscience, et insouciance acre, née de l’impossibilité à affronter le passé, ne cesse de faire monter le film en tension.
Sol se ferme dans une agressive carapace, ne mesure pas les horreurs auxquelles il participe. Il ne voit pas les répercussions de son activité sur les commerces souterrains. Les corps se vendent ainsi que la liberté. Les maisons closes et le trafic de stupéfiants deviennent anodins, la terreur s’installe, les rues se referment, la caméra se terre, les crimes s’invitent. Lumet mène un parallèle étourdissant, travaille la graine du mal et pointe les zones gangrenées de l’être humain.

Nous sommes à New York, première puissance mondial, pays libre… et pourtant des images des camps ne cessent de se fondre avec les rues états-uniennes. Les habitations se ressemblent, baraquements gardiens des immondices sociales. Les minorités sont jetées en pâtures dans des cités sans avenir, parqués dans des cercueils hystériques, cirque de freaks, où Sol, isolé dans son magasin tout de grilles, s’enferme dans une cellule physique et psychologique. Témoin aveugle, il voit passer devant son comptoir des dizaines, centaines, de visages meurtris, blessés par la vente de produits issus de leur intimité, de leur patrimoine familial.
A travers sa boutique, Sol renferme les souvenirs de tous les désabusés du quartier, le protagoniste principal s’émancipe de son propre calvaire et tient en gage les désespoirs d’un peuple abandonné, tombeau à ciel ouvert.

West Side Story

Sol emploie à ses côtés, un jeune homme portoricain, Jesus, devenant son apprenti. L’employé, bien que simplet, apprend en regardant, affine ses mots, aiguise sa parole, tire des leçons des rejets de son employeur, sans pourtant y apporter du sens, prenant beaucoup d’informations au pied de la lettre.
Il ne saisit pas la colère de son patron, ne comprend pas ses sauts d’humeur, sa radicalité assentimentale qui l’effraie tout autant qui le fascine.
Lumet avec l’introduction de ce personnage secondaire mène une réflexion générationnelle verticale, où les terreurs muettes des décennies passées ouvrent une inconscience sociétale, un vide mémoriel. La jeunesse américaine n’a pas idée des sévices du vieux continent, ils vivent de larcins et magouilles pour survivre, ne perçoivent pas les dangers inhérents à l’espèce humaine.
Les âges sont en conflit, les temps ne s’emboîtent plus mais s’écrasent dans cette fosse où seul la violence porte ses fruits. La misère ne scinde pas, ne réunit pas les êtres, elle les oppose sans cesse. Chacun veut sa part, chacun veut sa vie. L’unité est impossible, gangrène capitaliste, peste d’individualisme, l’argent devient la dernière vertu.

Les conflits éclatent, le quartier se segmente entre minorités, entre croyances, accentuant la geôle dans laquelle se trouve les personnages. Ils ne parlent plus. Ils crient, frappent, volent, meurent. Le regard ne se porte presque jamais au-delà de ces rues. L’horreur grandit dans l’indifférence de la grande ville. La seule porte pour échapper à ce mouroir, est bien pire, convoquant les souvenirs effroyables de Sol sur le vieux continent : l’affrontement avec es démons passés.

Avec The Pawnbroker, Sidney Lumet a su jouer de trompe l’œil, parer nos rétines de sombres poèmes, juxtaposant la terreur des camps au caractère nauséabond de East Harlem, amenant le cinéma expérimental au cœur de sa proposition faisant ainsi naître une œuvre d’avant-garde qui sidère de par sa modernité et sa capacité à ouvrir des espaces d’expression qui ont toujours été, là, devant nous, sans que jamais nous n’y prêtions attention. Le cinéaste trouve en Rod Steiger un catalyseur formidable pour cette sinistre histoire qui outrepasse les mots, et laisse les corps traumatisés s’exprimer à l’insu de l’individu. L’acteur obsède, captive et offre au film un relief inquiétant.
Lumet pointe le traumatisme, l’ausculte et nous dévoile l’autopsie.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Image :

Le master image est ici de très bonne facture affichant un niveau de détails élevé et proposant un étalonnage fin permettant de très beaux jeux entre ombre et lumière. Un travail qui de concert offre la lecture de certains visages fascinante.
Quelques poussières résident de-ci, de-là, mais il s’agit de problématiques très rares et peu perceptible dès que nous pénétrons au coeur du récit.

Note image :

Note : 9 sur 10.

Son :

Une piste son VO assez classique, qui ne viendra pas vous chercher jusqu’au fond de votre fauteuil mais qui offre un confort de lecture certain, mettant bien en relief les voix et accompagnant les expérimentations visuelles avec le jazz novateur de Quincy Jones.

Note : 7 sur 10.

Suppléments :

Potemkine nous propose deux suppléments pour cette édition Blu-Ray de The Pawnbroker :

  • Analyse du film par Nicolas Saada (13′) :

En un petit quart d’heure, Nicolas Saada couvre de nombreux aspects du film décortiquant l’identité du film, revenant sur ses différents courants stylistiques et abordant avec pertinence, ainsi que précision, la carrière de Sidney Lumet, le travail visuel de Boris Kaufman mais également la collaboration avec Quincy Jones.
Nous réussissons à percevoir de nombreux aspects du film, nous appréhendons mieux la mythologie de l’oeuvre de Lumet, et ne pouvons nous retenir de nous aventurer à nouveau au coeur de The Pawnbroker.

  • La Shoah au cinéma, par Jean-Michel Frodon, critique, enseignant et historien du cinéma (22′) :

En explorant les représentations de la Shoah, sous le prisme du septième art, au coeur des années 60, l’incontournable critique qu’est Jean-Michel Frodon nous ouvre les portes d’un cinéma rapportant des cicatrices encore saillantes, des blessures encore saignantes. Il réintroduit The Pawnbroker au milieu d’autres productions de l’époque pour dégager son aspect avant-gardiste quant à sa manière de traiter l’holocauste.
Incontournable.

  • Bande-Annonce

Bien que les deux suppléments en présence soient de grande qualité, nous aurions adoré découvrir certains bonus présents sur l’édition BFI tels que les interviews de Rod Steiger et Quicy Jones.

Note Suppléments :

Note : 7 sur 10.

Appréciation Générale :

Il est extraordinaire de pouvoir (re)découvrir une oeuvre telle que The Pawnbroker, peu citée dans la filmographie de Sidney Lumet, et ce, dans de telles conditions. La restauration proposée est ici en terme d’image une grande réussite, qui se trouve soulignée par une piste son discrète mais juste.
Seuls les suppléments, nous laissent sur notre faim, avec deux témoignages très réussis et pertinents que nous aurions rêvé de découvrir en compagnie des interview de Rod steiger et Quincy Jones.
Le drame expérimental que nous propose le cinéaste est d’une justesse extraordinaire, réussissant à mettre en parallèle deux situations géographiques et historiques éloignées, convoquant une poésie urbaine désespérée qui nous plonge dans une détresse rare, nous laissant sur le carreau, plein de nos réflexions, de nos interprétations, seuls, à l’image de Sol face à une impasse sociétale, culturelle et générationnelle.

Note : 8 sur 10.

Pour découvrir The Pawnbroker en Blu-Ray :

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