2551.02 The Orgy Of The Damned : Critique / Sordides Labyrinthes & Kaléidoscopes Pourrissants

Synopsis : Perdu dans un dédale de tunnels sous-terrains, un homme avec un masque de singe cherche un enfant portant une capuche en toile alors que son excursion l’amène à un labyrinthe où d’étranges créatures humanoïdes se livrent à toutes les perversions.

Réalisateur : Norbert Pfaffenbichler
Acteurs : Stefan Erber · Veronika Susanna Harb · Felix Rotter
Genre : Horreur, Expérimental
Durée : 82 minutes
Date de sortie : 2023
Pays : Autriche

Tout juste une année après le très remarqué et remarquable concept-film 2551.01, dans les cercles underground, Norbert Pfaffenbichler est de retour avec un certain 2551.02 Orgy Of The Damned.
Dès son ouverture, le film installe la chronologie du récit et précise que 2551 est, sera, une trilogie.

Ce second chapitre débute à la clôture même du premier film. Les images se chevauchent presque.
Le jeune garçon est kidnappé par un homme portant un masque vénitien, l’enfermant dans un camp d’entraînement spartiate pour mineurs. L’homme-singe, quant à lui, après s’être échappé d’un laboratoire expérimental, essaie de retrouver l’être sauvé tout en évitant les services de police à sa recherche.
Le cadre est rapidement composé, le récit se sépare en deux voies, deux regards pour ausculter plus en détails, en profondeurs, ce monde souterrain abject, tout en développant l’arc narratif, travaillant les émotions sans jamais s’éparpiller dans de nauséeux sentiments.

Dès l’amorce du film, nous sommes surpris par le saut économique de la proposition.
L’image y est plus fluide, moins saturée, les mouvements plus travaillés et l’ensemble réussit à s’articuler avec une vélocité bien plus minutieuse, tout en ne perdant pas sa crasse originelle.
La dislocation du récit en deux espaces de progression décuple la dynamique de la proposition et permet de nouer les récits sous une forme de fondu hypnotique.

Cette fois-ci le cinéaste dépasse les institutions, les mécaniques qui font tourner l’Etat-cauchemar, plonge dans le quotidien du peuple et ses loisirs déviants pour tromper l’autorité, la torture, et la mort.
Ainsi nous plongeons d’un côté au cœur des bordels de la ville, dont les bordures sont lieux de combats clandestins et déchetteries à ciel ouvert, de l’autre, dans un camp d’entraînement pour former la jeunesse répressive et user des cadavres les plus faibles pour nourrir sciences et estomacs. Entre chair malmenée et jouissances déviantes, ce second acte est bien plus dérangeant et subversif que son aîné.
L’inconfort nous poursuit de la première à la dernière séquence, réussissant dans ce chaos permanent à forger une histoire d’amour, naissance d’une lumière dans cette nuit éternelle.

A bien des reprises nous pensons être enfermés pour l’éternité, un sentiment de claustrophobie s’installe, les ambiances vrillent, nous enserrent la boîte crânienne atteignant le niveau anxiogène de la boîte « Le Rectum » du Irréversible de Gaspar Noé, et atteignant un niveau de sadisme et perversité rare.
Le cheminement narratif est particulièrement habile.
Dépassant la parole, les écrits, car évidemment dans la trilogie 2551 il n’y a pas d’intertitres, seulement un travail des gestes, des corps, du cadre pour exprimer toute l’histoire.
Une histoire qui ne peut se jouer sur les habituelles grimaces et gimmicks faciaux du cinéma muet du fait de l’omniprésence de masques et pourtant l’impact émotionnel, l’attention, que nous portons au récit et à ses strates est total.

Pfaffenbichler parvient à mener son tour de magie noire, d’hypnose décadente avec maestria, dépassant de loin le temps et les espaces, ouvrant une véritable réflexion sur nos sociétés puantes et notre individualisme monstre, fruit d’un capitalisme caustique, faisant du monde entier et ses êtres des entités à consommer ou à consumer.

La rythmique du film est tout en variations, s’amusant de nos perceptions, mêlant le beau à l’infâme.
Des maisons closes aux pratiques plus que douteuses, faisant lorgner le film du côté de la pornographie sans jamais s’y empêtrer, jusqu’au bar tout droit sorti d’un Twin Peaks de l’au-delà, si nous ne somme d’ailleurs pas dans une variante de la Black Lodge, où la voix hypnotique de Julia Witas vient nous porter pour mieux nous ensorceler, tout en passant par les camps d’entraînements quelque part entre jeunesse spartiate et conditions de vie proche de Guantanamo mais aussi l’union des corps sublime tout en surimpression, Pfaffenbichler a trouvé une formule pour toujours nous surprendre, pour captiver notre attention et constamment renouveler sa formule touchant à l’infâme avec un plaisir et un raffinement certains, émerveillant nos esprits tout en les torturant de manière constante.
Le réalisateur dévoile l’étendu de ces savoirs de metteur en scène et fait véritablement pourrir nos iris jusqu’à dissoudre nos rétines en ne cessant de pousser ses explorations sous des couches d’immondices.

2551.02 est une merveille d’ingéniosité, de mise en scène, d’expressions, de jeux.
Un labyrinthe sensoriel malade, dans lequel nous suivons les errances de résistants, emporté par une maîtrise de cinéma terrifiante et faisant passer son premier volet pour un simple exercice de style, ce qui est tout bonnement sidérant, et ancrant avec ce The Orgy Of The Damned le caractère incontournable et novateur du cinéma de Norbert Pfaffenbichler, mage noire faisant renaître tout un pan de cinéma vieux d’un siècle, relevant des passerelles inusitées pour écrire une nouvelle voie dans le septième art quelque part entre les frères Quay et E. Elias Mehrige. Un monstre de cinéma.

2 réponses à « 2551.02 The Orgy Of The Damned : Critique / Sordides Labyrinthes & Kaléidoscopes Pourrissants »

  1. Avatar de Corentin Brunie

    Super article, ça donne envie !!

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    1. Avatar de Quentin Tarantino

      Merci ! Je ne pense pas que le second film soit disponible mais le premier devrait être trouvable !
      Un cinéma très cru mais fascinant de par sa créativité.

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