« Butterfly Jam » réalisé par Kantemir Balagov : Critique

Dans le New Jersey, Pyteh, un adolescent de 16 ans, partage son temps entre les tapis de lutte et le petit restaurant tcherkesse de sa famille au bord de la faillite. Une décision impulsive de son père vient bouleverser sa trajectoire, façonnant peu à peu un récit de fierté, d’héritage et de masculinité.

Réalisateur : Kantemir Balagov
Acteurs :  Barry Keoghan, Talha Akdogan, Riley Keough, Harry Melling, Jaliyah Richards, Princesstorm Woody
Genre : Tragédie, chronique sociale
Pays : France, Allemagne, Belgique
Durée : 102 minutes
Date de sortie : 
13 mai 2026 (Quinzaine des Cinéastes, sélection 2026)

Apollon sans son char

CANNES 79E – 13/05/2026 :

Pas un jour, pas un seul, sans que des films n’apparaissent en sélection, s’y multiplient. À croire que chaque époque engendre ses propres catégories, au plus haut point contemporaines et révélatrices, et en outre une catégorie profondément festivalière : des films de tremblements. Mais pas ceux de Marker, de Cavalier. Non. Des pulsions. D’un plan à l’autre, il tremble, car la caméra se porte bien. Cherchaient-ils donc à faire oublier le passage d’un plan à l’autre ? De là, cette fluidité rappelle les témoins des événements du script, de Loach, des Dardenne, de Farhadi… Hélas, cette grouillante engeance des cinémas sous vitrine festivalière, qui peinent à sortir de ce poncif usé jusqu’à la corde, de cette disciplina sous caution « documentaire » — quoi que ça veuille dire. « Au plus proche du vrai » : car la caméra se rapproche au plus près, pour exhiber la sueur des comédiens. Mais dès que leurs yeux s’accommodent à voir de près, ils cessent de percevoir les lointains. Peut-être que cette manie-là mérite qu’on la tienne à l’œil, car elle sera, à l’avenir, un nouveau gimmick, une plus-value… Quoique… L’est-elle déjà ? (…) Celle que les jeunes de toutes les écoles de cinéma chercheront à reproduire : en sensation. La sensation du manège, une justification esthétique du réel. Et… tout se perd, tout se crée, rien ne se transforme…

Et voilà, Balagov était complètement nu, et filme pour sa première fois ailleurs : ces figures apolliniennes masculines, qui contiennent en elles du dionysiaque. Mû par une poussée, à la recherche d’une puissance perdue, car la faiblesse fait rage, la lutte est infinie, mais quelle est l’arme masculine de domination ultime dont dispose l’homme ? Le viol… Dans sa forme la plus inattendue d’abord, au plus près des visages, puis questionnable ensuite, au plus près du nôtre. Je me dis alors qu’il n’est pas un jour, pas un seul, sans que ces films n’apparaissent, gardant une constante, mais c’est pour mieux faire des coups de volant, sortir de la route, peut-être pour nous appâter. Alors, la mesure est comble.

Mais… la cocasserie, et Bellucci. Mais… la poésie de la barbe à papa. Mais… la photogénie de ce pélican… Autant de raisons, pour nous, de ne pas l’envoyer rejoindre les cadavres. Mais il ne se suffit pas de ça. Alors on pense à Barry Keoghan, dont la faiblesse émeut, car il est une force vivante. On pense à la douleur, dans le grand corps de Talha Akdoğan. On pense, en tout cas, je tâcherai d’y penser plus que les autres, au visage taciturne de cette fille, cette lutteuse, Princesstorm Woody, qui accepte de perdre, qui se donne, par son dos cicatrisé. S’exportant, Balagov se balade au vent, il en viendra au New Jersey, dont on dit qu’il est le plus poétique de l’Amérique, car les étoiles de New York y pâlissent au loin, sous l’asphalte piétiné. Mais cette élégie confine le film à une solennité qui demeure trop cérémonielle, trop martiale, trop dominante, un viol de larmes. Certaines images reviendront en mémoire. Peut-être. Quand les autres, celles qui n’ont pas su entamer la peau, tombent aussitôt dans l’indifférence. Et ces personnages, murés comme des carpes, donnent envie de hurler en plein jour : mais parlez donc, imbéciles ! Car vous exigez de vous de la mesure, quand les cinémas, eux, ne crient que « rien de trop », mais certainement pas « pas assez ». — FM.

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