« Une Vie Manifeste » réalisé par Jean-Gabriel Périot : Critique

De la Seconde Guerre mondiale à la Guerre d’Algérie, des bancs de l’IDHEC aux guérillas des FAR du Guatemala, en passant par le Cuba des années Castro-Guevara, Une vie manifeste retrace le destin hors du commun de Michele Firk une femme éprise de cinéma, de révolution, amoureuse libre, totalement affranchie des règles de l’époque.

Réalisateur : Jean-Gabriel Périot
Acteurs : Alice Diop, Nadia Tereszkiewicz
Genre : Documentaire, Film d’archives
Pays : France
Durée : 89 minutes
Date de sortie : 
14 mai 2026 (Festival de Cannes – Cannes Classics)

Le ciné ou la mort, nous vaincrons !

CANNES 79E – 14/05/2026 :

Tout a commencé le temps d’un film : Périot se faisait le Fou d’Elsa… Enfin. De Michelle. JGP (pour les intimes) a les deux pieds plantés dans le cinéma politique. Un après-midi, vers le début du Festival, mes yeux s’ouvrirent de plaisir : m’engageant sur un terrain inconnu, je découvris Michelle Firk, dont je ne connaissais rien. Comme, avant, je ne connaissais que dalle d’Ulrike Meinhof. L’espace devint soudain lignes de lèvres et de corps, le temps montée des poings dans l’air. Périot alors fait ce que tout matérialiste rêve de faire. Il montre. Il ne lit pas une fiche Wikipédia ; il montre, arrache une dent : une image, contre le sommeil des vainqueurs. C’est un cinéaste d’archives, alors il montre les archives. Point. Alors : « La préoccupation du matérialisme historique est de retenir une image du passé telle qu’elle s’installe à l’improviste, pour le sujet historique, à l’instant du danger. Le danger menace aussi bien la persistance de sa tradition que ceux qui en prennent réception. Dans un cas comme dans l’autre, le risque est de passer pour l’instrument de la classe dominante. À chaque époque, il faut tenter de refaire la conquête de la tradition, contre le conformisme qui est en train de la neutraliser. […] Seul l’historiographe a le don d’allumer dans le passé l’étincelle d’espoir qui en est pénétrée… » — Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire.

Montrer les choses est un acte, lire les textes, c’est autre chose — mais chez Périot, les deux se contaminent : l’archive se lit, la voix s’incruste dans l’image, et l’image devient à son tour une phrase. En deux mots : celle de Diop, celle de Tereszkiewicz. C’est une idée, tiens… Que Diop, l’actrice, documentariste, soit celle qui dépeigne le tout. Et que Tereszkiewicz, la jeune actrice sortie des écoles, tel Firk sortait de l’IDHEC, soit celle à qui elle prête la voix. Comme dans ses courts métrages, Périot ne fait pas dans la dentelle. Oh ça non, ce n’est pas un poète. Le mec fait dans la monstration ; chez lui, l’expression l’emporte sur le contenu, puis le contenu l’emporte sur l’expression. On peut lui reprocher son didactisme, on peut aussi le lui mettre au crédit. Mais ce serait faire la fine bouche que d’oublier ce qui fait un Périot : les images entre elles. Trois ans d’enquête, d’archivage, non pas pour reconstituer la lutte telle qu’elle fut, mais pour faire converger nos yeux vers l’image de Michelle Firk à l’instant où elle risque de disparaître une seconde fois. Et, d’une image à l’autre, comme le dôme de Genbaku, il se concentre. La lutte finale de Michelle Firk, qui, comme Meinhof, a entretenu une relation ambiguë. Non pas avec Castro, qui était évidente, non pas avec le PCF, qui était un échec, mais avec les cinémas.

Pour certains, c’est une vanité, pour d’autres, c’est un peu de lumière. Je n’en sais rien, vous faites ce que vous voulez… Il serait naïf de penser les cinémas comme une arme immédiate, ou comme un bouclier ; mais il serait tout aussi naïf de croire qu’une image n’entre jamais dans un rapport avec la lutte. Ce n’est pas un outil, c’est un besoin. Un besoin d’image. Périot, d’un plan à l’autre, montre Firk comme une personne au milieu des autres, un coup à Cannes, ou ailleurs, dans la foule, à Cuba, et il écrit un texte où il lui parle directement, comme si Firk le voyait, ce film, et le commentait dans son podcast, ou dans Positif. C’est ça que Périot comprend de Michelle Firk : une image en danger, qui demande à être retenue. Et ne me faites pas dire n’importe quoi non plus, le cinéma ne sauvera personne de la mort — puisqu’elle est morte — mais au moins, elle ne tombera pas aux oubliettes. Sauvée du discours tiédasse d’ouverture des Oscars. D’ailleurs on y dit habituellement que les films sont faits pour les rêves… Comme si, pour sortir d’un quotidien morose, il fallait se vider la tête et voir un film, pour rêver, pour « sortir de la réalité ». Alors que c’est l’inverse… Et, n’oubliez pas que tant que la lutte est là, il y aura des images pour empêcher que le soleil s’éteigne sur les vaincus.

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