Misael travaille seul. Muni de sa hache, il abat des arbres dans la forêt.
Une responsabilité inattendue vient bouleverser sa vie, et le rythme de ses journées disparaît progressivement dans une nature où la raison humaine n’a plus de sens.

| Réalisateur : Lisandro Alonso |
| Acteurs : Misael Saavedra, Catalina Saavedra |
| Genre : Drame, Contemplatif |
| Pays : Argentine, Chili, Pays-Bas, Royaume-Uni |
| Durée : 100 minutes |
| Date de sortie : 16 mai 2026 (Festival de Cannes – Quinzaine des Cinéastes) |
J’écris ton nom.
CANNES 79E – 16/05/2026 :
La Liberté… Pour quoi faire ? Liberté… Liberté… Liberté double. Deux fois le même mot, donc déjà plus le même. Autre temps, autre Argentine : celle de Milei, celle d’un peuple livré à la sécheresse des comptes vides, la grande morale économique du chacun contre chacun. La Libertad Doble ne souffre pas vraiment de la comparaison avec les autres films de Lisandro Alonso — Eureka, Jauja. Alonso raconte lui-même l’origine du titre. Il voulait donner suite à son premier long-métrage, La Libertad. Mais « La Libertad 2 sonnait trop Fast and Furious », dit-il, texto, en riant. Alors ce sera La Libertad Doble, comme on dirait un double whisky : deux fois la même chose, deux fois le même alcool, et pourtant un autre verre, un autre service, un whisky sour. Le calembour est léger ; le film, lui, ne l’est pas. Derrière cette plaisanterie se cache une philosophie. La Libertad Doble, au fond, n’est que deux fois plus La Libertad. Mais un double whisky n’est jamais seulement la répétition d’un whisky : c’est la même ivresse épaissie, une autre sensation dans la gorge, une autre chaleur.
La différence véritable tient peut-être à presque rien : une sœur. Une sœur qui revient de l’hôpital, avec sa démence, sa fragilité, ses gestes qui ne savent plus très bien à quel monde elle appartient. Le film nous reconduit donc à l’observation d’un homme qui coupe du bois. Peu change, donc tout change. La sœur ne transforme pas le film en récit classique ; elle trouble seulement le régime d’observation. Elle fait entrer dans la coupe du bois une présence imprévisible, un mauvais rêve porté à deux. C’est là que la liberté du titre devient plus étrange. La femme sort, retrouve théoriquement sa liberté. Quelle liberté ? La liberté de marcher dans un paysage sans fin ? La liberté d’être abandonnée à soi-même dans ce pays cloisonné par sa politique ? Par son labeur ? Pour quoi faire ? Pourquoi ? Parce que le film est simple, oui, presque effarant de simplicité : un homme coupe du bois, retrouve sa sœur, échange quelques mots, marche, travaille, attend.
La Libertad Doble commence comme La Libertad finissait ou commençait déjà : dans le noir, près de Misael, avant de s’éloigner du reste du film. Comme si Alonso nous disait : souvenez-vous, nous étions ici ; le temps a passé ; l’homme est plus vieux ; le monde est plus dur ; et maintenant, c’est pire. Il y ajoute une femme, une sœur, une inquiétude. Cette femme, je dois le dire, j’y ai cru. J’ai d’abord pensé qu’elle était réellement folle, qu’Alonso avait trouvé quelqu’un qui portait en elle un véritable trouble. C’est évidemment une imitatrice, mais j’y ai cru. J’ai cru à sa retenue, à ses absences, à son imprévisibilité dans le cadre élargi, à cette manière qu’elle a de bouger sans savoir où aller. Elle semble parfois appartenir à un tableau de Jean-François Millet ou d’Anton Mauve, par pesanteur terrestre, par présence de corps dans un paysage de labeur. Chez Misael, il y a l’automatisme du geste ; chez elle, la liberté désordonnée du mouvement. Lui répète ; elle dérègle. Lui coupe ; elle erre.
Après deux films plus chargés — plus vastes, plus coûteux, plus plastiques —, deux westerns rêvés, de mythe et d’étrangeté, Jauja, Eureka, Alonso revient aux sources. C’est peut-être ce que fait un artiste lorsqu’il sent qu’il est allé trop loin : il retourne au premier geste, il en fait le compte rendu, des années plus tard. La Libertad Doble est un film cyclique : un geste d’artiste qui se repose la main, d’artiste qui avait besoin de cinéma, besoin de faire ce film, de retourner à la racine, de réfléchir. Les plans reviennent, la structure revient, la durée revient, la pauvreté revient, Misael revient. Mais rien ne revient intact. Comme Ozu revenait aux Herbes flottantes, comme Ford revenait à Judge Priest, comme Velázquez revenait aux Ménines, pour voir ce que le temps a trié.
Ce qui sépare pourtant La Libertad de La Libertad Doble, c’est que l’arrivée de la sœur modifie le régime des plans. Alonso, qui a mûri depuis son premier film, accepte parfois des images plus graphiques, presque plus sensationnalistes : ces moments dans les arbres, cette main filmée de près, plus découpée, plus irréelle, plus esthétisante. On pourrait alors se demander si le film ne joue pas de cette lenteur attendue par les festivals, de cette lenteur devenue label, monnaie critique, preuve immédiate de sérieux. La question vient, naturellement. Elle vient devant le film, puis disparaît. Car le geste lent n’est pas une pose. Il est une manière de décortiquer une situation, de forcer le regard. Il broie le geste jusqu’à ce qu’il rende son sens. Il cadre le travail comme les peintres du labeur cadraient les corps. Il n’est plus une promenade d’agrément : c’est une bataille, une meule qui broie, une violence d’analyse froide et cruelle, une sensation forte.
C’est aussi ce qui distingue ce film des œuvres plus rêvées d’Alonso. Jauja et Eureka semblaient réfléchir au cinéma, au western, au rêve, à la disparition dans les images. Quand Catalina disparaît dans l’image, elle n’est pas un personnage de western, elle est un modèle d’art. Lisandro Alonso, quant à lui, est un architecte du titre. Eureka fonctionnait comme une énigme : on cherche le concept, on ne le trouve pas, puis quelque chose se découvre et l’on crie, peut-être, « Eureka ! ». Alonso travaille ses titres comme une matière, et s’en fait fabricant. Il ne nomme pas seulement les films ; il les fabrique. La Libertad Doble, plus limpide que jamais, c’est peut-être cela, sa beauté, et sa laideur : ne pas transformer « liberté » en slogan, mais la rendre à son poids, à sa fatigue. La liberté, pour quoi faire ? Pour porter, à deux, un mauvais rêve devenu paysage… — FM.



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