« Le Journal d’une femme de chambre » réalisé par Radu Jude : Critique

Gianina, jeune Roumaine, travaille comme employée de maison dans une famille bourgeoise bordelaise. Elle répète le soir avec une troupe de théâtre amateur le rôle d’une soubrette dans une adaptation du Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau. Au quotidien, elle s’occupe de Louen, le fils de ses employeurs, tandis que sa propre fille grandit loin d’elle, en Roumanie.

Réalisateur : Radu Jude
Acteurs : Ana Dumitrașcu, Vincent Macaigne, Mélanie Thierry
Genre : Comédie Dramatique
Pays : France, Roumanie
Durée : 94 minutes
Date de sortie : 
15 mai 2026 (Festival de Cannes – Quinzaine des Cinéastes)

De l’avantage d’être né.

CANNES 79E – 15/05/2026 :

Aujourd’hui, 15 mai. Midi. Cannes. Le soleil tape sur le bitume, le bitume lui renvoie sa fièvre. Chaque jour… oui, chaque jour, malgré la fatigue, malgré l’attente, la surprise grandit. Radu Jude — encore lui — prouve une fois de plus qu’il est un des cinéastes les plus importants, les plus savants de notre siècle. Film après film, la sélection reconduit ce qu’on attend d’elle… Je suis injuste, je le sais. Odieux même. Me voilà réduit au vulgaire gratteur de papier, alignant ses humeurs et ses petites sentences. Mais enfin, quoi qu’on ait pu penser, quoi qu’on ait pu savoir avant la séance, rien ne nous préparait à ce Radu Jude-là, à son exaltation, à ce qu’il apporte de nouveau. Ça serait intéressant d’en parler, tiens : d’un nouveau phénotype, le Cinéma Nouveau. Ou le Nouveau Cinéma… Peu importe, appelez-le comme vous le souhaitez… Un cinéma qui va plus haut que le moderne, sans se contenter d’être contemporain. Un cinéma instruit, polémique, bâtard, impur, traversé de caméras actuelles, des appareils d’aujourd’hui. Les téléphones, les vidéos Internet, les montages TikTok : tout ce que le cinéma de la compétition officielle regarde encore souvent comme de la boue. Mais qui ? Qui, aujourd’hui, peut vraiment prétendre à cela ? À part peut-être ce court métrage que j’avais vu, Söder de Raoul Bruck, qui est définitivement un cinéaste à surveiller dans cette perspective… J’en appelle aux cinéastes qui me lisent : le Cinéma Nouveau ne nie pas le cinéma moderne, il n’en est pas le fils ingrat. Il compose avec lui, comme avec le cinéma du temps, des durées ; il comprend que notre époque ne passe plus par la pellicule, mais par les appareils, tel Renoir, en son temps, était affecté par la pellicule, par ses accidents, ses contrastes exorbitants, ses artefacts. C’est un poncif, bien sûr, de parler de nouveauté au cinéma. On s’en méfie, à raison. Le nouveau vieillit vite ; il naît parfois déjà vieux. Il faut bien reconnaître cependant que peu de cinéastes semblent aujourd’hui aussi proches du coup de neuf que Radu Jude.

À y regarder de près, Radu Jude, qu’il soit comique, expérimental, grotesque, obscène ou pamphlétaire, reste un pur matérialiste. Pas un moralisateur, pas un moraliste, pas un homme d’éthique en toc, mais un homme qui capte les petits gestes, les simples petits gestes. Un constructeur. Le film avance comme un journal abrupt, avec ses ellipses et ses arrêts, coupant l’action au moment où on l’attend, par un carton noir et un texte. On attend une scène, elle se coupe. On croit que le film va expliquer puis paf !… carton. Paf !… trou noir. Paf !… le rire. Octave Mirbeau, il faut le dire, avait déjà été bien servi au cinéma, entre Renoir et Buñuel. Quant à Jacquot, lui, il aura surtout fait plaisir à nombre d’aristocrates. Ironie savoureuse, ou plutôt ironie assez triste, pour un auteur dont le centre reste le pamphlet antibourgeois, la haine des maîtres, devenue poncif pour les littéraires. Mais les littéraires, voyez-vous, repoussent tous les vices, ou tentent de le faire. Là où Radu Jude rend le mieux hommage à Mirbeau, ce n’est donc pas dans l’adaptation. C’est dans le dialogue. Dans la contradiction. L’antisémitisme, dans le livre, est un sujet ; c’est une saleté sociale qui circule dans les paroles. Chez Jude, il devient un tabou, comme dans la Roumanie actuelle, un tabou que le film regarde en face. Puis le carton coupe, coupe, coupe encore. Plus il empêche la phrase d’aller jusqu’au bout, plus il semble écrire sur l’écran : « bande de salauds »…

Entre Mirbeau, Cioran et Jude, il y a alors de moins en moins de références. Et c’est précisément la marque d’un vainqueur. Il travaille contre sa source. Car, entre autres choses, Jude et Hamaguchi semblent avoir eu cette année la même idée. Qu’est-ce qui les lie ? Comprendre l’autre. Qu’est-ce qui les différencie ? L’attitude. Hamaguchi tend la main, par acte de charité, parce qu’il est gentil… Jude, en fait, fait mille pas en arrière, jusqu’à sortir du cadre, et puis il rit. Pas en goguenard. Il rit parce qu’il sait précisément de qui il parle. Il a compris que la domination ne se présente presque jamais avec des cornes, un fouet et un rictus. Voyez-vous, les films ont trop souvent besoin de manichéisme. Il faut que le dominant soit méchant, parce que, dans les livres, dans les schémas politiques trop propres, il l’est. Il faut qu’il humilie directement, qu’il frappe, qu’il commande, qu’il clame sa puissance. À vrai dire, il faut complimenter Jude d’avoir montré une famille qui n’a rien de monstrueux. Et justement : comme les vrais ! Comme ceux qu’on connaît ! Comme ceux qui « votent bien », parlent correctement, s’excusent beaucoup, emploient les bons mots, et ne comprennent jamais tout à fait pourquoi le monde continue de leur obéir. La domination n’a jamais été seulement une histoire de puissance violente. Elle fonctionne aussi chez les gens de gauche, les progressistes de salon, chez ceux qui diraient, avec toute la bonne conscience du monde : « La droite veut moins d’immigration, mais ils sont fous ! Comment on va faire pour commander Uber Eats ? Qui va s’occuper de nos enfants ? De la cuisine ? Du ménage ? Des chiottes ? Des bâtiments ? »… Et c’est là, précisément là, que Journal d’une femme de chambre brille de mille feux. Alexandra Kollontaï parlait déjà de ces bourgeois progressistes qui tentaient d’inventer une alliance idyllique entre les dames employeuses et les employées domestiques. Macaigne, lui, son personnage, cherche à fabriquer l’alliance des Français et des Roumains, qu’il appelle « ses amis de l’Est ». La sympathie de Macaigne passe par son humour, par son progressisme, par son embarras charmant, par cette mollesse affectueuse qui semble demander pardon au moment même où elle reconduit l’ordre ; alors Jude touche à quelque chose de vrai, beaucoup plus vrai que n’importe quelle enflure, que n’importe quelle caricature. Jude filme autre chose : la domination qui s’excuse, la domination qui plaisante, qui voudrait être aimée de ceux qu’elle emploie. Mélanie Thierry et Vincent Macaigne étaient excellents pour cela. Je rectifie : Mélanie Thierry et Vincent Macaigne étaient fabriqués pour faire un film avec Radu Jude. Ils donnent là deux des interprétations de l’année. Et Ana Dumitrașcu, face à eux, offre ce que j’appelle une performance sidérante. Elle capte : l’exagération, le petit sourire, l’insulte en roumain jetée à côté de la famille bourgeoise.

Mais alors, est-il un moderne ? Non. Ou pas seulement. Ou plus exactement : comme Rivette avait pu reconnaître en Rossellini l’ouverture exemplaire d’un cinéma moderne, Radu Jude semble porter aujourd’hui une autre authenticité, plus sale, plus actuelle, plus mélangée. Non pas le Cinéma Novo de Rocha. Mais un nouveau cinéma. Et cet alliage dans l’extrémisme se ressent jusqu’au bout dans la forme. La Roumanie filmée en caméra de téléphone, en visio ; la France filmée en caméra haute vélocité. Et tout cela, au lieu de se contredire, se marie, n’unifie pas les images : les fait tenir ensemble. C’est déjà beaucoup. C’est même presque tout. Ce que Jude invente ici, ou plutôt ce qu’il pousse jusqu’à son point d’incandescence, c’est une expérience de pensée filmée. Une expérience filmée avec les outils à disposition, avec les outils consacrés, avec ce qui traîne dans nos poches, sur nos bureaux, dans nos conversations, dans nos flux. Téléphones, appels vidéo, vidéos Internet, TikTok, images d’IA, archives, captures, actualité. Vite à nos images ! pourrait dire le film. Trois… quatre images par chapitre, et puis assez : le monde est déjà saturé, il faut maintenant apprendre à le faire penser. Le Cinéma Nouveau, s’il existe, ne pourra donc se faire qu’à partir de cette pauvreté-là. Avec des outils disponibles, avec des formats impurs, avec des genres mêlés, avec des caméras qui ne parlent pas la même langue. Chez Jude, ces formes provoquent une impossibilité nouvelle : celle de distinguer clairement le film moderne de la vidéo Internet. Et c’est là que quelque chose chavire. Le spectateur reconnaît l’image. Il l’a déjà vue. Il la voit tous les jours. Il la porte dans sa main. Il la subit dans son lit, dans le métro, aux toilettes, dans les moments morts, dans les moments honteux. Mais la proximité est un leurre, la distanciation est pleine ; le film de la modernité et le film nouveau se rejoignent alors dans une seule image, une image impure, rapide, comique, théorique, vulgaire, savante, qui imprime la rétine parce qu’elle ressemble à ce qu’on voit tous les jours, mais retourné, déplacé, rendu soudain visible. Ah, du nouveau !… Oui.

L’enthousiasme, tout de même, se faisait sentir. Forcément : nous sommes humains. Mais quand les lumières se sont rallumées après ce plan de la boule de Noël, nous étions encore sous le choc. Nous l’étions déjà après Dracula. Nous l’étions après Kontinental 25. Nous l’étions après Bad Luck Banging or Loony Porn. Nous l’étions après N’en attendez pas trop de la fin du monde. Autant dire qu’on avait pris l’habitude de sortir de chez Jude avec du plomb dans la tête. Mais, à nouveau, rien à faire : cette fois, nous étions rouges, tout rouges. — FM

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