Synopsis : Dans les landes désolées du Yorkshire du Nord en 1859 à l’époque de l’Angleterre Victorienne, Mary Stevens, une femme maorie en quête de vérité sur ses origines, rejoint le manoir Hawkser. Entre les couloirs lugubres, apparaissent alors d’ancestrales visions qui révèlent peu à peu un mystère terrifiant.

| Réalisateur : Taratoa Stappard |
| Acteurs : Ariāna Osborne, Toby Stephens |
| Genre : Horreur, Drame |
| Pays : Nouvelle-Zélande |
| Durée : 89 minutes |
| Date de sortie : 22 avril 2026 |
Il est un proverbe Maori que j’apprécie particulièrement : « Hurihia to aroaro ki te ra tukuna to atarangi kia taka ki muri i a koe » (« Tourne-toi vers le soleil, ton ombre sera derrière toi ») et qui correspond merveilleusement à ce premier long métrage d’horreur gothique que j’espérais avec une vive impatience. Il est idoine au film de Taratoa Stappard pour la simple et bonne raison que Mārama, protagoniste principale, cherche à affronter son histoire personnelle et familiale afin de se libérer de ses entraves et retrouver la paix en comprenant d’où elle vient mais surtout qui elle est, ce manque d’information quant à sa généalogie pouvant s’avérer être une des pires aliénations qui soit et l’empêcher d’avancer.
Les inspirations pour Mārama sont nombreuses et parfois audacieuses : on pense bien sûr à Midsommar d’Ari Aster (la hutte qui brûle), à The VVitch de Robert Eggers (le personnage féminin fort), aux Innocents de Jack Clayton (l’ambiance gothique cauchemardesque et les visions) , à Get out de Jordan Peele (la dominance d‘une culture sur une autre) ou encore au film de Béla Tarr les harmonies Werckmeister (la Baleine), et bien sûr à La leçon de Piano de Jane Campion (les costumes).
Cette proposition viscérale, inspirée et inspirante, qui trouve donc ses origines dans la culture Maori, suinte l’originalité par tous les pores et réinvente indubitablement le genre horrifique par sa singularité alors que le cinéma néo-zélandais apparait encore comme trop confidentiel en Europe.
En effet , la Nouvelle Zélande est plus connue des cinéphiles pour ses lieux de tournages (le Seigneur des anneaux en est l’exemple le plus flagrant) que pour sa filmographie, pourtant incroyable, L’âme des guerriers de Lee Tamahori en tête.
Le cinéma néozélandais est empreint de violences, soufflant toujours sur les braises fumantes de la colonisation européenne du XVIIIème siècle avec James Cook, capitaine de la Royal Navy britannique, et second européen à fouler les terres tribales après Abel Tasman.
Les traces du passé sont ancrées dans le cœur de ce peuple marqué à jamais par d’indicibles souffrances.
Mais alors Mārama est-il simplement un film d’horreur pour divertir ou bien un pan réel de l’histoire que l’on préférerait oublier?

Haka macabre
Aux dires de Taratoa Stappard himself, Mārama n’est pas un folk horror, mais bien une quête éperdue entre identité et violence qui prend racine dans sa propre ascendance.
D’un père anglais et d’une Mère maorie, il a quitté la Nouvelle Zélande très tôt et explore l’histoire (de l’extérieur) de ses ancêtres pour réhabiliter la mémoire de ceux-ci à travers le personnage principal de Mary Stevens. Le récit prend forme dans le Yorkshire du nord en 1859, et se pare des plus beaux atours de la fin de la période gothique victorienne. J’en veux pour preuve une scène magnifique durant laquelle Mary Stevens évolue, fantomatique, dans un couloir austère et labyrinthique, éclairé à la bougie, comme si elle était tout droit sortie du Crimson Peak de Guillermo del Toro ou des Innocents de Jack Clayton déjà évoqué en préambule.
Ariana Osborne qui interprète avec brio Mary/ Mārama, n’ a d’ailleurs rien à envier à Mia Wasikowska ou Deborah Kerr tant ce rôle lui sied comme un gant de soie. Elle incarne la Nouvelle-Zélande bafouée, un territoire et une culture que d’autres se sont appropriés sauvagement, et c’est dans un cri de désespoir et de rage, devant un miroir, que son reflet lui susurre toute la colère retenue et les horreurs subies par sa famille. Et une fois de plus j’ai envie d’évoquer Twin peaks dont le cri final de Laura Palmer resonne avec celui de Mary.
Pour en revenir à ce miroir, que l’on retrouve à plusieurs reprises dans le récit, comme dans de nombreux films, il est l’élément à ne pas négliger qui souligne subtilement la suite des évènements. Il évoque ici un portail mystique vers la vérité, vers un double (doppelganger « Twinpeakesque » de nouveau).
Les tableaux de la demeure, évoquant lourdement la conquête des territoires, la chasse à la baleine (commerce lucratif qui a fait la fortune du maitre des lieux) , l’arrivée de James Cook (figure emblématique s’il en est)… rappellent constamment à Mary ce passé expansionniste peu glorieux, et que quelque chose cloche à n’en pas douter. Malgré l’empressement suspect et les vaines suppliques pour la faire rester et éduquer la fillette du propriétaire, elle ne pense qu’ à obtenir les informations qu’elle est venue chercher et à s‘enfuir aussi loin que possible de ce lieu chargé d’ondes négatives. La menace est pesante, tapie au fond des couloirs sinistres. Le malaise s’insinue lentement dans les interstices d’une raison qui vacille et se fracture à mesure qu’avance le récit.
Les images à couper le souffle, sont plus intenses que les mots, les regards s’égosillent silencieusement. La partie visuelle, paradoxalement sombre et lumineuse, met merveilleusement en relief les contrastes de lumière judicieusement utilisés: J’ai eu la joie d’expérimenter une projection laser qui offre une photographie indécente de beauté et une expérience de cinéma encore plus immersive. Taratoa Stappard est un peintre qui use avec merveille du ténébrisme, technique chère au Caravage et à George de La Tour pour ne citer qu’eux.
Des bruitages répétitifs ponctuent le récit (frottement de cailloux les uns sur les autres) en écho à ce sentiment de malaise progressif que peut ressentir le spectateur à mesure que Stappard densifie la lente descente aux enfers de son héroïne. Ici, tout est étudié minutieusement jusque dans le choix de la musique (chant maoris cérémoniels, comme des plaintes et des pleurs, et mélodies contemporaines qui exacerbent le récit magnifiquement) de la lumière (les scènes d’intérieur sombres et les scènes d’extérieur très lumineuses) et des couleurs (la robe de satin rouge, véritable symbole de la furie de Mārama).

Ta Moko : sang d’encre à l’encre rouge sang
Ariana Osborne, nouvelle reine du « female rage », une fois de plus sublime dans sa robe couleur « meurtre » (elle aurait fait une parfaite Deneuve dans une version trash et horrifique de Peau d’âne), témoignage du sang versé, vibre littéralement de fureur et d’une colère froide dans une scène si intense sous les traits d’ un Haka tant son expression faciale et sa gestuelle définissent cette danse rituelle que connaissent bien les amateurs de Rugby. Cette frénésie me hante depuis lors, climax d’un jeu tout en nuances et d’une excellente direction d’acteur. Dès lors, quand on se penche sur ce passé colonial, la terreur prend le pas, et le film devient tristement réaliste mais sans jamais tomber dans le « pathos » et c’est ce qui en fait un véritable tour de force. L’histoire devient un fardeau lourd à porter ….
Mārama ne narre donc pas seulement l’histoire de cette jeune femme en quête de réponses mais porte la voix d’un peuple que l’on a longtemps fait taire et à qui l’on a férocement arraché son identité. C’est un récit de vengeance cathartique qui prend sa source directement dans le colonialisme pour en dénoncer les méfaits et nous faire comprendre la souffrance et la transformation inévitables de cette nation: perte de la langue et des coutumes culturelles, mode de vie profondément modifié, ascendance politique et exploitation économique…
Ce regard dominant d’une culture sur une autre est l’une des formes de violence les plus inappropriées qui soit mais une réalité que l’on ne peut nier davantage. Je fus frappée de plein fouet par une des scènes révélation du film, insoutenable de cruauté et d’exécration qui relate ce que l’on appelle « l’affaire des têtes ». Pour comprendre l’ampleur de l’indicible, il faut acquérir un minimum de connaissances (que votre serviteure n’avait pas forcément avant de voir le film, je vous rassure).
Les maoris considèrent que la tête est l’élément le plus sacré du corps, en relation avec l’ environnement naturel et bien sûr spirituel. Ils avaient pour coutume de conserver les têtes des membres de haute lignée après leurs morts. C’est aussi une partie du corps que l’on aime tatouer. En effet les tatouages tribaux, très répandus en Nouvelle Zélande (je ne vous apprends rien), que l’on retrouve également dans la culture inuit, mojave ou encore bédouine, sont des symboles de pureté, d’élégance (et de féminité sur le menton), indiquent un rang social élevé (tatouages faciaux) et jouent un rôle de protection mystique, affirmant une identité propre et singulière, vecteur mémoriel séculaire et familial. Plus qu’un simple ornement de peau, c’est une véritable armure, un rite initiatique dont chaque motif transmet une origine, un lien spirituel, un message puissant. Les Tohunga Ta moko (artistes tatoueurs traditionnels) élèvent donc cette discipline au rang d’art sacré et c’est là que le film prend un tournant abominablement monstrueux, passant de fiction sulfureuse à factualité glaçante.
Mary Stevens découvre avec stupeurs et tremblements ce qui est arrivé à sa famille. C’est dans la hutte maorie de Nathaniel Cole (maitre du domaine et celui qui a fait venir Mary en Angleterre) que se dessine le drame de façon turpide. Arrogant et se pensant moralement supérieur, cet odieux personnage est un fétichiste qui ne cesse de tourner en dérision et d’humilier les gens, comme lors de sa soirée d’anniversaire qui est aussi une manière cruelle d’exhiber Mārama à la « bonne » société anglaise. Avec son acolyte, bravement joué par le sombre Errol Shand, on croirait presque être en face du duo Harvey Keitel/ Sam Neill de La leçon de piano, en bien plus pervers.

La vengeance, devient alors fatale, le rouge de la robe éclaboussant tout sur son passage et révélant les vils secrets enfouis, rappelant alors l’incipit barbare ou l’on aperçoit une femme dont le visage est en sang. Les scènes se répondent admirablement , avec force cohérence, semblables à des cailloux faisant des ricochets dans l’eau. Passé, présent et futur s’entremêlent avec grâce sous les traits de ces femmes courageuses. Telle une Lady Macbeth, Mārama écrit le mot fin à l’encre rouge sang, de celles qui imprègnent les tissus à jamais, une « maudite tache » indélébile ….
En définitive, Taratoa Stappard n’invente rien mais retrace et transpose avec ferveur des faits avérés sans chercher à édulcorer et dans un souci d’authenticité vivace. Il avait d’ailleurs déjà tenté l’essai avec son court métrage Taumanu en 2021, essai plus que transformé avec son long. En nous mettant face à la réalité comme sa protagoniste, il nous offre une œuvre résolument politique et clairement ouverte sur le féminisme d’une valeur inestimable.
L’histoire est un éternel recommencement qui retentit encore aujourd’hui dans l’actualité mondiale, avec le conflit israélo palestinien, par exemple.
La dépossession culturelle et territorial de naguère prouve que l’humain n’apprend pas des ses erreurs et vit un schéma redondant fatidique . Un whakapapa (héritage) lourd à porter pour les générations futures mis en exergue par un film d’utilité publique qui saura donner d’excellente pistes de réflexions à défaut de faire bouger les consciences .
Pour Mary, le poids du passé ,douloureux, ouvre les portes d’un avenir plein de promesses …. Tabula rasa


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