« Backrooms » réalisé par Kane Parsons : Critique

Une étrange porte apparaît dans le sous-sol d’un magasin de meubles.

Réalisateur : Kane Parsons
Acteurs : Chiwetel Ejiofor, Renate Reinsve, Mark Duplass
Genre : Horreur Labyrinthique
Pays : Etats-Unis
Durée : 111 minutes
Date de sortie : 17 juin 2026

Un espace liminal est la représentation d’un lieu de transition, un entre espace, tant physique que mental. Il peut s’agir d’un encadrement de porte qui délimite deux pièces, un bug numérique entre deux pixels ou bien même un état psychique entre deux instants de vie.
Le concept est devenu ces dernières années un véritable langage de la culture internet.
Ce dernier s’est faufilé entre deux lignes de codes, failles dans lesquels les internautes peuvent se perdre, bon gré, mal gré, et découvrir des lieux dérobés, libres et dangereux. 

Dans cet interstice, des fantasmes sont nés.
De ces fantasmes, le plus connu est celui des backrooms, disserté et alimenté sur les forums.

Les backrooms sont des espaces vidés de leurs fonctions, abandonnés. 
Des dédales où chaque porte, mène à de nouveaux labyrinthes, croisant projections intimes et lieux à la frontière du surréalisme.
Ce dispositif, Kane Parsons, alias Kane Pixels, en a fait son royaume, avec des vidéos horrifiques expérimentales postées sur Youtube depuis ses seize ans.

Aujourd’hui, Parsons a 21 ans.
Il a construit son imaginaire entre open space vides, centres commerciaux fantomatiques, escaliers infinis et failles entre le réel et l’image numérique.
L’expérimentation en jeu a fait se structurer une narration singulière, vaporeuse et occulte.
Le vidéaste s’est concentré sur le format du found footage, récupération d’archives vidéos fictives, films de malheureux ayant sombré dans ces interstices infernales. 

Mais attendez, centres commerciaux, open space, entrepôts industriels, corps perdus, il y a tout un imaginaire, si ce n’est tous les rouages qui font le rêve américain, cette élancée consumériste déshumanisante, faisant de l’existence des êtres une valeur pécuniaire à annexer sur l’indice du marché.
Jusqu’ici ce n’était qu’un spectre réflexif que l’on pouvait deviner chez Parsons mais en passant au long-métrage, à la toile, quelque chose se met en mouvement, le geste et le sens modulent.

Produit par James Wan et Osgood Perkins, il y a de quoi avoir froid dans le dos, connaissant l’appétit des deux cinéastes-producteurs pour la rentabilité bien plus que pour la créativité.

Que restera-t-il du jeune Kane Parsons après la moulinette de la grosse production ? 

De prime abord, à l’annonce du projet un frisson, une inquiétude est remonté le long de l’échine.
La peur de voir sacrifié sur l’autel du profit l’un des gestes les plus inventifs du cinéma d’horreur de ces deux dernières décennies.
Le hors champ, celui de l’oeil de l’explorateur, celui qui tient la caméra, est mis en lumière. L’archive disparait, le fichier maudit aussi.
Parsons, inévitablement, change.
Il sort de sa chambre d’adolescent, s’entoure et donne à ses mystères des visages et des récits.
Face à l’objectif, il n’y a plus d’inconnus mais des stars, une fois de plus on frémit, on redoute.

Au menu : Chiwetel Ejiofor (Life Of Chuck), Renate Rensve (Valeur Sentimentale) et Mark Duplass (Creep). 

Où sont passés les arcanes d’internet ? L’angoisse de se retrouver dans un territoire dangereux, au-delà des champs rationnels?
Que reste-t-il exactement ?

Bien peu de choses, si ce n’est une esthétique.
Une esthétique hantée que le cinéaste maîtrise à merveille et fait constamment reposer sur l’imaginaire de ceux qui se trouvent confrontés à ces espaces redoutés.
Une esthétique magnétique qui pousse à une écriture du récit en réseau. Le récit, c’est l’image, le surnaturel pénétré… et c’est justement ici que se trouve le centre névralgique de la nouvelle proposition de Parsons, sortir d’internet pour contaminer le cinéma. 

Dans l’impasse d’un monde parallèle, les individus perdus alimentent un territoire à définir.
C’est une histoire de bac à sable où la conscience de tout un chacun vient structurer les codes et les repères.

Par cette approche du collectif, de la porosité psychologique entre les personnages, Parsons s’en sort bien. C’est un petit malin.
Il trouve la juste zone entre ses essais vidéos et l’industrie du cinéma horrifique.
Il passe par tous les attendus des productions du genre et décentre légèrement le cadre pour tisser une fracture, le fameux espace liminal dans lequel il a la possibilité de développer sa propre mythologie.
Et comme dans toutes mythologies, évidemment, il y a les héritages et les récits.
Backrooms se trouve à jouer entre Vivarium, dans sa forme, Massacre à La Tronçonneuse, dans ses références, et Longlegs, dans sa manière de construire les personnages et leurs mésaventures. 

Parsons s’est laissé influencer dans sa narration et en est venu à oublier la moelle de son travail, l’inconnu, le mystère.
C’est très certainement le parrainage d’Osgood Perkins qui nuit le plus à l’oeuvre mais qui permet également au film d’être un vrai petit succès commercial.
La plume usée de Longlegs sue.
On retrouve ces personnages simples, parfois caricaturaux, mais agréables à suivre, à qui l’on colle la complexité d’une déambulation psychanalytique.
La volonté d’une double-écriture vaine entre Lynch et Bergman n’a que peu de sens.
Les projections psychiques tendent à être dissertés et Parsons n’a pas le bagage pour cela. Par le passé, les silences et les mystères masquaient cette maladresse d’écriture.
Le jeu de piste se fourvoie. 

Et pourtant, bien que l’on critique, que l’on assiège ce jeune réalisateur pour trahison, Parsons n’a pas disparu, il est tapi dans l’ombre.
Le vidéaste se dissimule dans les coins sombres, dans les espaces dérobés, et use de sa casquette de cinéaste pour faire des trompe-l’oeil.

Backrooms a pour force d’être une grimace de clown, contentant ses financiers avec toute la niaiserie horrifique conventionnelle et glissant des secrets, des pensées, des troubles mémoriels au quatre coin de sa partition.
Parsons se sert du passage au cinéma pour autopsier ses lieux damnés et définir l’espace aliéné par le souvenir, la mémoire collective et la rencontre des chambres intimes, l’inconscient des êtres. Il met en évidence un monde où la solitude ronge les êtres, les poussant à s’abandonner à ces backrooms, entre réalité physique et dédales subconscients.
C’est donc une lecture en réseau, échos de la toile d’internet, qui relie les êtres dans des tunnels parallèles au réel, le bug qui rassemble les errants dans un monde du dessous dans lequel se joue les psychoses du monde du dessus. 

Backrooms de Kane Parsons n’est pas aussi radical que le Skinamarink de Kyle Edward Ball dans sa  mise en scène des espaces liminaux à tendance horrifique.
Le cinéaste états-uniens est beaucoup plus didactique. Il rappelle le Mademoiselle Kenopsia de Denis Côté, dans la projection des psyché comme lieux-geôles et révèle une grammaire de cinéma avec laquelle il s’agira désormais de composer, il est à l’avant-garde d’un mouvement.
Kane Parsons crée le bug, le freeze, le dédoublement des consciences, le revers d’un monde moderne qui s’effondre et dévoile ses galeries.
Un souterrain où l’humain s’est fait dévorer par son rêve de reconnaissance, se retrouvant seul dans des espaces infinis, poursuivi par son ombre.
Le doigt de l’Oncle Sam est moqueur.

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