« Histoires de la Nuit » réalisé par Léa Mysius : Critique

Nora, Thomas et leur fille Ida vivent dans une ferme isolée avec pour seule voisine, Cristina, une peintre italienne. Alors que tout le monde prépare une soirée d’anniversaire surprise pour Nora, trois hommes rôdent autour de la maison et s’invitent à la fête, faisant surgir des secrets bien gardés…

Réalisatrice : Léa Mysius
Acteurs : Hafsia Herzi, Benoit Magimel, Bastien Bouillon, Monica Bellucci
Genre : Drame, Thriller
Pays : France
Durée : 114 minutes
Date de sortie : 16 septembre 2026

CANNES 79E – 22/05/2026

Histoires de la nuit est l’histoire d’une famille dont l’équilibre fragile vacille sous le poids des secrets, et c’est une petite fille de dix ans qui, au fil de la nuit, va devoir choisir ce qu’elle fait de la vérité. Ça vous rappelle quelque chose ? Normal. Léa Mysius avait déjà exploré ce territoire avec Les Cinq Diables, présenté à la Quinzaine des cinéastes en 2022. Quatre ans plus tard, on retrouve les mêmes obsessions, le même genre, la même structure narrative — mais cette fois tirée d’un roman de Laurent Mauvignier, dont Mysius signe une adaptation à la fois fidèle et, c’est là le problème, trop sage.

L’histoire tient en trois courtes phrases : Nora, Thomas et leur fille Ida vivent dans une ferme isolée. Une fête d’anniversaire surprise est prévue. Trois hommes débarquent. Ce que ça sous-entend, vous le devinez. Histoires de la nuit est un home invasion, genre codifié s’il en est, avec ses fantômes du passé qui refont surface et sa tension au scalpel.

Tous les signaux pointent vers un cinéma qui se répète. Mysius, après un succès cannois, choisit de jouer la sécurité plutôt que de creuser. Sa mise en scène maîtrise l’espace clos, l’atmosphère est construite avec soin. Ombres, sons inquiétants, clair-obscur qui sublime la nuit comme espace de révélation. Mysius sait filmer la tension. Le problème, c’est peut-être précisément ça, elle la filme trop proprement.

En effet, le film est maîtrisé et ses métaphores annoncent exactement ce qu’elles veulent dire. C’est là que le bât blesse. Le limpide exclut le mystère, et sans mystère, le trouble ne s’installe jamais vraiment. Un film qui se veut inquiétant ne peut pas se permettre d’être prévisible. Et celui-ci l’est, presque sagement. Chaque grincement d’escalier arrive au moment attendu. Chaque regard trahit le personnage avant même qu’il n’agisse. Les codes du genre sont suivis à la lettre, comme par manuel, et le résultat est un film trop timide pour les ambitions qu’il s’était fixées.

Prenons les acteurs. Hafsia Herzi, qui joue le personnage de Nora, déploie en général dans sa filmographie une amplitude émotionnelle qui ne passe pas inaperçue. Ici, son personnage de Nora reste archétypal (la mère et la femme avec un passé) et n’offre pas d’espace à l’actrice pour exister pleinement. De la même façon, Monica Bellucci, impose sa présence mélancolique avec la facilité déconcertante d’une vraie diva. Mais sans plus. Son personnage, Cristina, la voisine devenue presque famille, souligne l’intention du film de traiter le concept de « famille » au-delà des liens sanguins. Mais le film n’explore jamais vraiment cette relation. Par conséquent, Cristina reste en périphérie du récit, une belle ombre sans substance. Herzi et Bellucci ne sont pas mal filmées, mais elles sont enfermées. Enfermées dans des fonctions trop claires, et trop unilatérales, qui ne leur donne pas à vivre. On juge souvent un jeu d’acteur selon sa capacité à porter le personnage. Ici, c’est l’inverse. C’est l’exemple parfait d’un casting d’étoiles qui brillent par ailleurs, mais qui passent presque inaperçues quand le rôle n’est pas à leur hauteur. On ne leur en voudra pas, on en voudra à l’écriture.

Les Arctic Monkeys chantaient que la nuit a été faite pour dire ce qu’on ne peut pas dire le lendemain. Mysius semble y croire aussi. Sa nuit à elle souhaite convoquer une peur primitive de l’inconnu, de ce qui se tapit dans l’ombre, mais aussi l’intimité particulière que seul le silence nocturne peut offrir. Mais le problème principal de son film est que ces intentions sont lisibles, presque trop. Car le film s’arrête là, précisément : à l’intention.

Il y a pourtant une vraie idée formelle dans ce film qui commence au coucher du soleil et se termine à l’aube. La nuit comme espace d’intimité, de résurgence des secrets, que Mysius tente de matérialiser par une esthétique des ombres et dessons constants de craquements. Mais l’esthétique ne suffit pas quand la narration reste prévisible et les personnages trop convenus. La rose blanche couverte de mouches en est le symbole le plus éloquent, ou le plus maladroit. Le symbolisme est lourd, trop lisible, presque condescendant dans sa clarté.

Ce qui perdure, en revanche, c’est la fidélité de Mysius à son motif central : l’enfant qui voit ce que les adultes cachent et qui, en le regardant en face, perd une partie de son innocence, mais gagne sa liberté de choisir. C’est par Ida que tout se dénoue. C’est elle qui doit tuer la figure paternelle, se débarrasser du mal et des regrets du passé, pour accepter enfin la famille telle qu’elle est vraiment. Une idée forte, mais que le film illustre avec un peu trop de facilité. C’est là que tout se résume, trop lisible dans ses intentions, trop sage dans ses choix, le filmpasse à côté du trouble qui aurait dû être son cœur. Et c’est précisément ce qui empêche le suspense de s’installer, de monter, de devenir quelque chose d’oppressant, et de faire sursauter le spectateur au moment où le coup de fusil retentit.

Au palmarès de Cannes, le film est reparti les mains vides. On peut y voir une forme de justice. Ce qu’on attend d’un grand film de compétition, c’est une prise de risque, une proposition de cinéma qui dérange ou surprend. Histoires de la nuit dérange peu et surprend moins. Il confirme les qualités formelles de Léa Mysius sans les pousser là où elles pourraient mener.

Je suis sortie de la salle de Cannes, j’ai échangé un regard avec mon compagnon de séance. Nous n’avions pas grand-chose à dire. Et le silence, parfois, est le verdict le plus sévère.

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