Portrait d’une ville et méditation sur l’exil, A Requiem in Bishkek dépeint le quotidien d’un être déraciné et isolé dans la capitale du Kirghizistan. Vivant dans un hangar aménagé en forêt, celui-ci trouve dans la pratique du cinéma sans caméra une manière de faire face à son existence précaire.

| Réalisateur : Di Sica Ray |
| Acteurs : Di Sica Ray |
| Genre : Docu-fiction |
| Pays : Inde, France |
| Durée : 77 minutes |
| Date de sortie : 2026 |
Le Kirghizistan fait partie des pays que nous ne voyons jamais dans nos salles obscures, que nous ne rencontrons jamais dans les médias, qui est une ombre, ancien pays de l’URSS, de l’autre côté de l’Oural.
Il est peut-être même possible que vous n’ayez jamais vu de films venus de ces terres.
Il était donc incontournable, de détourner le regard de l’Occident et s’aventurer dans une région du globe méconnue, à la rencontre d’un des derniers pays à avoir fait tomber la statue de Lénine et la lourde tâche d’ouvrir notre regard revient à Di Sica Ray, migrant indien s’étant installé à Bishkek, la capitale.
Interprété par le cinéaste lui-même, A Requiem in Bishkek, suit un jeune réfugié, et non un jeune migrant -qui est la situation de Di Sica Ray dans la vraie vie-, et questionne à la fois l’existence des exilés, les terres d’accueil et le peuple Kirghize dans son existence post-soviétique.
Tout un programme poinçonné par un insert d’ouverture « In Memory of Stan Brakhage ».
Autant vous dire que le frisson est là, et qu’il est à double tranchant.
D’une part l’envie de découvrir un geste hérité de Brakhage, de l’autre la frayeur de rencontrer un cinéma de fan obsédé et démonstratif.
Qu’en est-il donc ?
Et bien, A Requiem in Bishkek est un film scindé en deux espaces, l’intimité de la maison reculée où vit le personnage et son existence à travers le pays, esclavage déguisé destiné aux sans papiers.
Le procédé séduit dans son acte d’ouverture, le geste du réalisateur est simple, travaille la pellicule et s’interroge sur la question du found footage, la création d’un cinéma à partir d’images exhumées. De plus Di Sica Ray esquive le piège des misérabilismes.
Le jeune homme collecte les vieilles bobines abandonnées de l’ère soviétique, les peint, les gratte, les use, les colle, les superpose et structure à la fois sa manière d’exister dans le spectre du cinématographe et le récit d’un pays qui vit dans des espaces du passé, architectures et monuments URSS.
Le verbe d’action rencontre la main, et c’est un cinéma d’artisan qui se paramètre dans la maisonnée de bois en périphérie de la ville, au bout des chemins de terre.
Une fois sorti, la caméra devient plus maladroite, non assurée, hésite à filmer, à suivre, mais garde l’envie de montrer un pays écartelé entre les puissances alentours Russie, de par l’architecture de la ville, de par la langue, Chine, de par les employeurs, et Etats-Unis, de par les chaînes alimentaires et textiles.
Il est difficile de trouver l’âme kirghize, et pourtant, dans ce bourbier elle gronde par son nationalisme violent, ses révolutions sanglantes.
C’est un pays en crise qui ne connaît plus le repos tant de l’intérieur que de l’extérieur.
Alors imaginez la place qu’elle peut offrir aux réfugiés…

Et cela Di Sica Ray le montre. Il fait du cadre un réceptacle à éléments confondants, et ce même avec sa manière amateur pleine de formes non maîtrisées. Cependant, le cinéaste n’a absolument pas confiance en lui, à tel point qu’il se saborde.
Il montre et appuie, parle et répète, par peur de manquer de clarté, par soucis que son film existe dans les pensées du spectateur. Et c’est là que les pieds s’emmêlent, que le faux pas démarre.
Le film malgré sa courte durée s’enferme dans des boucles fermées, n’entame jamais la spirale et fait reposer la réflexion sur une impasse que l’on pouvait deviner et ressentir en quelques minutes.
Le montage perd sa matière. Un comble pour un hommage à Brakhage.
Le cinéaste occupe le cadre, panique et surenchérit.
Ce requiem à Bishkek, dans la place de l’étranger, a pour chant de sauver les mémoires abandonnées, collecter les souvenirs d’une ville qui tremble constamment, trouver une place pour le cinéaste dans un pays qui rejette et qui se doit de devenir le sien.
C’est un requiem d’une âme qui ne rentrera jamais chez elle, qui ne connaîtra pas le repos.
Le cinéaste gagne à exister lorsqu’il collecte et monte, devient un reflet sur la pellicule, intègre une histoire, néanmoins, il se perd et devient vulgaire dès lors qu’il entre dans l’image, dès lors que son corps passe devant l’objectif.
Il y a une présence de trop, celle de ce cinéaste-personnage qui n’aurait pu être que ombre, celle du geste.
Di Sica Ray est extrêmement démonstratif et enfonce le clou à un cercueil déjà bien scellé.
Il fond dans un embarassant syndrome de Stendhal, souhaitant créer le vertige face à l’oeuvre, animant Goya et s’engageant dans des dédales cosmiques fait de baleines stellaires criblées de balles qui finissent d’enterrer le tout.
A Requiem in Bishkek, est un film qui regorge d’une véritable matière filmique, qui ouvre certaines pistes mais ne s’y embarque jamais, n’ose jamais s’y aventurer et préfère se cacher derrière son écran d’ouverture dédié à Stan Brakhage.
C’est maladroit et timide, timide au point de ne jamais créer de pensée concise.
Timide au point de se cacher derrière un film qui ne cesse de parler pour ne plus regarder. Bishkek connaît une esquisse, Di Sica Ray, lui, la chute. Dommage.



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