« Florentina Hubaldo, CTE » réalisé par Lav Diaz : Critique

Le récit se déroule dans la région de Bicol aux Philippines, et suit les luttes d’une jeune femme que son père retient prisonnière et force à se prostituer. Son histoire finit par croiser celle d’un fermier et de sa femme mourante, et celle de deux chasseurs de trésors venus de la ville.

Réalisateur : Lav Diaz
Acteurs : Hazel Orencio, Erica Nava, Willy Fernandez
Genre : Drame
Durée : 367 minutes
Pays : Philippines
Date de sortie : 2012

Florentina Hubaldo est une jeune femme.
Elle vit avec son père et son grand-père.
Dans la maison familiale, en bordure de route, à l’orée de la jungle, elle est attachée aux barreaux de son lit.
Son père détient la clé.
Chaque jour, des locaux viennent, paient son paternel, et violent Florentina.
Lorsque la jeune femme est seule, elle se remémore son nom, à voix haute, et récite son histoire pour ne jamais oublier son identité, son histoire.
Non loin d’ici, de jeunes hommes fantasment un héritage caché dans les terres d’un parent décédé et dévoré par les dettes.
Dans l’ombre, une jeune femme s’éteint, prise d’un mal sournois.

Florentina Hubaldo CTE est un conte moderne.
Un conte où le père use de sa fille pour l’argent.
Un conte où les hommes creusent sans relâche dans l’espoir vain d’un trésor, espérant échapper au cauchemar de leurs existences respectives.
Un conte où dans les angles morts, la maladie rôde.

Il s’agit d’un voyage profondément douloureux, mais jamais doloriste, faisant du calvaire de la jeune génération philippine, celle qui est restée sur place, un écho de l’histoire d’un pays soumis à la colonisation de plusieurs nations, sur plusieurs siècles.
Après la domination espagnole, durant quatre-cents ans, puis une révolution populaire ne menant pas à la libération, mais à la vente du pays et de son peuple aux Etats-Unis, pour finalement se trouver sous le joug japonais durant la seconde Guerre Mondiale, les Philippines n’ont jamais écrit leur histoire propre.
Aujourd’hui, encore, et malgré son indépendance, le pays reste une antenne états-uniennes stratégique, avec vue directe sur Taiwan.
Les images qui restent, les récits, sont ceux ayant été imposés par les colons.
C’est ici que réside tout le projet de Lav Diaz : raconter les Philippines.

Le cinéaste, friand des formats fleuves, films dépassant régulièrement les cinq heures de durée, accompagne le regard autour du tumultueux chemin d’une population opprimée et violentée.
Chaque film est une part de la fresque allant historiquement de l’arrivée de Magellan sur l’île de Samar à des visions futuristes et dystopiques où le peuple mettrait à mort ses dirigeants, comme dans Halte, en passant par la révolution de Rizal et Bonifacio au début du XX° siècle, comme dans Berceuse sur un Air de Mystère, ou encore l’horreur des milices autonomes pendant la loi martiale ayant sévi durant les années 70, comme dans La Saison du Diable.

Dans le cas de Florentina Hubaldo CTE, Lav Diaz s’engage sur la voie d’un cinéma métaphorique, structurant des personnages-miroirs.
C’est un récit qui parle de monstres et de victimes, d’illusions et nausées.
Le personnage de Florentina ainsi, n’est autre que l’agonisante Philippines, elle est l’image d’un pays battu, violé, humilié et prisonnier.
Le titre du film appuie d’ailleurs sur l’état critique du Florentina, en ajoutant la mention CTE (Chronic Traumatic Encephalopathy), soit encéphalopathie traumatique chronique, maladie du cerveau liée à des chocs répétés à la tête menant à des troubles du comportement et pertes de mémoire.

En périphérie, les chercheurs d’or, creusent.
Ils creusent avec avidité, dans un monde où les ainés n’ont à léguer que les horreurs du passé, et où, la jeune génération s’aveugle pour ne pas percevoir l’impasse dans laquelle elle est confinée depuis sa naissance.
Des gestes désespérés se répètent jusqu’à l’aliénation totale.

En sous-texte, une jeune femme, portant tous les traumatismes du pays dans sa chair, s’étouffe de manière cyclique, son corps l’abandonne.

La galerie d’âmes perdues est lancée, Lav Diaz a rarement été aussi cruel.

Dans cet écriture-reflet des Philippines, pays qui récemment a élu démocratiquement le fils de l’ancien dictateur Marcos qui était à l’origine de l’abominable loi martiale, Lav Diaz aborde la mémoire troublée d’un peuple qui n’a pas été éduqué et suit aveuglément ses bourreaux.
Le pays tout entier est pris d’oubli, fonçant constamment dans la gueule du loup.
Lav Diaz est là pour distiller un mantra, répéter l’identité de son personnage principal, et son parcours, répéter l’histoire, celle qui se joue en dehors des manuels scolaires, poussant la population à se souvenir de l’origine de ses malheurs, à s’approprier son récit national, à se libérer.

Le cinéaste conserve ici l’esthétique qui lui est connue, à savoir un noir et blanc agonisant, et des plans fixes à la durée gargantuesque laissant la fiction investir le réel, laissant le réel s’introduire dans la fiction.
Cependant, Lav Diaz ne reste pas pour autant figé dans le statisme de sa démarche, il la fait moduler. Il travaille la perte de mémoire et le caractère fluctuant du souvenir, prenant à quelques reprises la caméra à la main, donnant des airs suspendus aux séquences, et puis, surtout, impose un travail du son particulièrement déstabilisant.
Il suramplifie certaines fréquences, le cri du coq, l’étrange éructation du gecko, et tisse tout un hors-champ sonore.
L’expérience en devient parfois cacophonique, assourdissante, et le parti pris prend un certain à trouver sa place, venant même à faire douter de la réussite de l’entreprise durant les deux premières heures du film.

Cependant, ne lâchez pas l’affaire.
Lav Diaz, comme toujours, est plein d’idées formelles.
Les séquences flottantes et l’espace sonore débordant ne sont, ni plus, ni moins, que des extensions sensorielles traumatiques de la perception du monde de Florentina Hubaldo.
Progressivement, le spectateur sombre dans ce qui est à ce jour le film le plus ténébreux du cinéaste. L’emprise du film est progressive, si ce n’est insidieuse, et parvient en un claquement de doigts, un tintement de chaînes, à faire du regard un captif, à faire sortir le personnage de l’écran, cherchant une sortie, demandant de l’aide, à faire du spectateur un témoin mutique et coupable, de par son silence.

Les sonorités ambiantes se répètent et poussent l’expérience progressivement dans une atmosphère insoutenable.
Les personnages eux-mêmes deviennent nerveux, irritables et violent.
L’humidité, la chaleur, la douleur, les cris, la boue et la nature qui observe et moque les monstres, la nature qui observe et essaie de sauver les errants.

Tourné entre Century of Birthing et From What is Before, Florentina Hubaldo CTE est une pièce importante de la filmographie de Lav Diaz, chainon dans lequel il s’essaie, chainon dans lequel il expérimente.
Il joue du montage, visuel et sonore pour soutenir le rythme de l’intrigue et appuie les symbolismes, éléments de mise en scène qu’il a désormais remisé.
Le chemin qu’ouvre Lav Diaz, ici, joue entre le conscient et l’inconscient est à la lisière des contes réinventés.
Le générique défile, les six heures sont passés, les traumatismes infligés par le cadre font oublier le temps, la performance d’Hazel Orencio hante.
Revenez à vous, le chemin du retour risque d’être torturé.

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