En plein hiver, Mike Nickerson et Tony Rodriguez se rendent dans une petite villa du Connecticut où vivent Harry Wayne, un écrivain d’âge mûr pas très fûté, sa fille Martha, son fiancé Bill Schmidt et leur jeune enfant. Les deux hommes sont d’anciens compagnons d’armes de Bill, lorsque ce dernier combattait au Viêt-Nam. Nickerson et Rodriguez ont été jugés et condamnés à deux ans d’emprisonnement pour avoir violé et assassiné une jeune Vietnamienne qu’ils avaient prise pour une espionne. C’est Bill qui les a dénoncés.

| Réalisateur : Elia Kazan |
| Acteurs : James Woods, Patricia Joyce, Steve Railsback, Chico Martínez, Patrick McVey |
| Genre : Drame / Thriller psychologique / Huis clos |
| Pays : États-Unis |
| Durée : 88 minutes |
| Date de sortie : 17 mai 1972 (france) |
Mi-figue, mi-raisin
Mais que j’aime la figue. Je pourrais m’en goinfrer, de ces figues, jusqu’à l’écœurement.

Avant-propos
Vous qui lisez ces lignes, lecteurs, vous les lirez peu de temps après ma présentation des Visiteurs d’Elia Kazan à un public de jeunes étudiants. Je l’avais annoncé comme un monument qu’on visite avec haine, un monument qui provoque la division.
Oh, que la division m’intéresse. Elle m’intéresse. Sur L’Inconnue d’Arthur Harari : elle m’intéresse. Comme elle m’intéresse tout autant pour des films peut-être plus mineurs. Elle m’intéresse, dans ces étranges œuvres qui travaillent le choc, le scandale… la morale.
Figurez-vous que, ce jour-là, Les Visiteurs a dû être, et de très loin, le film le plus mal aimé de toute la saison. Que dis-je : de toute l’histoire de mes présentations depuis plus de quatre ans. De tous les spectacles possibles, c’est la bataille d’Hernani qui aurait pu avoir lieu, alors que je cherchais à faire jaillir une étincelle. Mais les défenseurs du film furent en sous-nombre face à l’amas de regards hostiles qui s’est abattu sur Elia Kazan.
Les reproches apparurent comme contradictoires. Quand les uns trouvaient qu’il étreignait sa thématique de trop près, prisonnier du classicisme, sans jamais pousser jusqu’au radicalisme, les autres, au contraire, accusaient Kazan de mettre en avant un semblant d’amoralité pour mieux faire l’apologie du viol et, avec elle, celle de l’Américain moyen, réactionnaire, impérialiste.
Voilà donc quelle fut l’interprétation morale de ce phénomène, dont Serge Daney fut le brillant porte-voix. Voilà ce que cette colère perspicace écrivait, sans avoir véritablement tort. The Visitors, c’est encore Me Kiejman qui en parlait le mieux, jadis : « Quand on est sorti de ce film, j’étais vraiment rugissant, la bave aux lèvres, et là, avec le recul, le sang-froid que donne une heure, j’essaie de restituer cette indignation que je continue à éprouver, mais je le fais avec moins de force et moins clairement. J’aurais voulu traduire deux sentiments : il faut aller voir ce film, et puis il faut fusiller Kazan en sortant ! Alors, Dieu merci, pour Kazan en tout cas, il n’est pas là… »
Voici donc, dans cet article, ma part au débat de ce 2 novembre 2026.
Les Raisins :
The Visitors commence de dehors. Un plan sur la maison, dont les fenêtres dominantes reflètent notre couple heureux, idyllique, vêtu de blanc. Il tend la main vers sa femme ; elle le repousse, gentiment.
Deux choses. La première : nous savions, en voyant le titre, Les Visiteurs, puis un cadre de plénitude. Nous imaginons alors qu’une promesse est faite : ce havre sera perturbé. Il est impossible, devant un tel plan, que Kazan nous surprenne : tout est en place, son cruel plan est en marche.
Et puis, cette ouverture dit le couple. La main repoussée, la douceur fadasse : une vie plan-plan. Par la fenêtre, on découvre le bébé. Le grand-père est là aussi, comme on a découvert la mère et le père. Nos visiteurs ne sont pas encore arrivés ; mais bon, on se doute qu’ils vont apporter avec eux la peste, la maladie, ou je ne sais quoi d’autre encore.
À la surprise, Kazan préfère la tension. Annonciateur de la violence, non, il ne nous prépare pas à supporter le choc : comme s’il nous disait qu’il allait nous torturer, on ne pense pas le croire, puis il le fait. Nous savons que le blanc de la neige, comme le blanc de la robe, sera taché.
Derrière la porte d’entrée, nous les voyons, nous le savons, dès que les visiteurs tuent ce cabot avec papi : le montage parallèle, et l’un des rares plans larges, c’est pratiquement évident que nous sommes au purgatoire. Dans ce film linéaire d’une instantanéité crasse, cette seule frivolité de montage a suffi : nous marchions, les traces laissées derrière nous, tout droit dans un fossé. Cette frivolité revient deux fois, d’ailleurs : quand le mari [Bill] raconte sa guerre, puis quand les visiteurs racontent la leur.
On sait maintenant, car ce montage nous l’a appris, que ces invités ont violé et tué une fillette de 16 ans au Vietnam. Au nom de quoi quiconque peut-il les laisser venir à notre table ? À la table de l’homme qui les a dénoncés à la cour martiale ? On guette leurs regards. L’un d’eux, Tony Rodriguez, a l’air bien à l’aise. Que veut dire ce sourire ?

S’il insiste tant, c’est qu’il ne renie ni ses idées, ni ses origines : Kazan est resté un Hollywoodien ; oh oui, donnez-lui une 16 mm et un faible budget, ça ne change rien, il aime son profond masque hollywoodien. Il se donne des airs d’amoraliste, puis assume son manque de positionnement, mais c’est un leurre : c’est dès la première scène que Kazan assume une véritable clarté que la suite peinera à démentir. Il se révèle moraliste. C’est un moralisateur.
Barbara Loden avait tourné Wanda avec une 16 mm. Son mari, Kazan, eut l’idée de faire de même, mais sans la même allure de style (tempo). Quand Wanda travaille la légèreté vivace du monde, Kazan y travaille sa lourdeur organisée, son terrible dessein.
S’il commence dehors, c’est que Kazan va rentrer pas à pas. Vous comprenez ? Comprenez-le alors : les visiteurs, c’est nous. C’est nous qui regardons. Voilà pourquoi l’émotion, l’humain ne l’intéressent que si peu ici. Et quand notre regard pénètre longtemps au fond d’un abîme, l’abîme, lui aussi, pénètre en nous.

The Visitors évoque cruellement ces films où une indicible force sans nom vient dérégler le quotidien. Délivrance (Mère Nature), As Bestas (la paysannerie), Théorème (punition divine), Funny Games (la mort s’habille en blanc).
Le rapprochement avec ce dernier s’impose, non ? Outre ce qu’ils filment – l’invasion d’une maison par deux personnes –, The Visitors et Funny Games partagent aussi une attitude, une philosophie commune. Cependant, si Haneke est bel et bien un grand cinéaste, Kazan, d’ordinaire, laisse à désirer, tant il s’échine à bâtir ce grand langage commun du cinéma hollywoodien, théâtral, évident, musical.
Or, entre The Visitors et Funny Games, les valeurs s’inversent. Funny Games est un film plus ou moins mineur de son cinéaste, quand The Visitors est le film majeur de Kazan. Ironique, compte tenu de la popularité des deux films au sein de la filmographie de ces deux hommes (Funny Games est sans nul doute le Haneke le plus connu, quand The Visitors fut un grand échec).
Quant à l’absence d’humanité, c’est un point qui a du sens ici. Elle incarne le cynisme profond, le dédain de la vie de son cinéaste ; elle est l’illustration fidèle de la mentalité américaine. Au fond, qu’importe un viol, un meurtre, une colonisation, un massacre, qu’importe, non… Pour les États-Unis, celui qui frappe est toujours la victime. Faute d’histoire, ils s’en forgent une, par la violence. Sale guerre…
On se méprend sur la nature des bêtes. On peut décrire le prédateur sans le moraliser, c’est au contraire la morale qui est une forme de timidité. Les visiteurs ne sont pas filmés comme des victimes, quoi que le film en dise : ils ne sont plus humains. Ce sont des anges des ténèbres, impassibles, tapis dans l’ombre, l’ombre d’un pays fondé sur le massacre, qui continue son entreprise.
De Funny Games, au contraire, cette violence m’a paru oiseuse, malhonnête : le cinéaste nous fait la leçon sur la violence au cinéma, avec pour modèle un film qui en offre le plus à son spectateur assoiffé de cruauté : le plaisir d’être choqué. Haneke échouait en réussissant, mais il commettait ce qu’il dénonçait.
Mais il est intéressant de comparer les distances : Haneke nous montre du doigt comme impuissants et pris en otage ; Kazan, lui, nous rend, par sa caméra, complices. Dès le premier plan, comme dit, nous commencions dehors, et nous sommes, petit à petit, entrés. Et voilà, maintenant assis à table ; ou du moins la caméra y est placée, autour.
Mais alors sérieusement, pire que mater, nous sommes carrément à hauteur du violeur pendant la scène finale. Et ce n’est pas une plaisanterie. Que voir quand on ne voit rien ? Quand les visages sont scrutés de trop près, quand le contraste est poussé jusqu’au collage des noirs.
C’est pour ça que tant de personnes dans la salle semblaient s’accorder unanimement sur l’accusation selon laquelle ce film « dépolitisant » fait l’apologie du viol. Kazan se place du côté des visiteurs, avec nous, spectateurs.

Les Figues :
Martha se rapproche des visiteurs, surtout du sergent, c’est indéniable. L’œilleton de la caméra est l’œil de ces visiteurs, il filme ses jambes, son visage. On a pu psychologiser à peu de frais : elle le ferait pour provoquer son mari, ou pire, par véritable désir d’être violée, comme le veut la culture du viol, cette culture impérialiste. Mais le viol n’a pas de culture.
Kazan ne fait pas l’apologie du viol : il le montre sale, ses visiteurs sont comme des créatures de l’ombre. La fange, c’est ce dans quoi l’on s’empêtre une heure vingt durant. Aurait-on pensé, dans Les Troyennes d’Euripide (traduit par Sartre), qu’on met en scène des discours qui accusent les femmes pour ne pas mieux les juger ? « Lapidée ! C’est ainsi qu’elle finira. »
Voir dans cette scène une façon pour Kazan de valider le viol, qui dirait comme Tony dans la pénombre : « Tu as voulu jouer avec les règles », c’est prêter au film une pensée qui n’est pas la sienne. C’est le conditionnement des esprits, un certain intellectualisme dogmatique – le mien aussi –, qui prête aux autres des pensées qui ne sont pas les leurs. Car la plupart des gens ne sont pas eux-mêmes. Leurs pensées sont les opinions de quelqu’un d’autre, leurs passions, une citation. Cette dernière phrase est d’ailleurs une citation.

Daney, dont je partage les convictions, me semble ici trop dogmatique, trop mené par l’analyse qu’il fait du monde en bon marxiste. Comme lui, il est matériellement impossible de ne pas y voir un film réactionnaire, mais inutile d’en faire l’étendard d’une validation du viol. Dans ses notes sur Salò ou les 120 Journées de Sodome, notre bon Daney n’accuse pourtant pas Pasolini de valider le viol des enfants…
Ce que Kazan critique en Martha, ce n’est pas la femme violée : c’est la libérale, la hippie. Elle est la métaphore implacable de sa vision : même les bons sont des sots. Bill a dénoncé les violeurs, Martha les horreurs de la guerre, au bout du compte, personne n’est solide. Bill, en tout cas, ne l’est vraiment pas, il court derrière l’horreur ; Martha, elle, se plie en quatre. Kazan brise sa solide carapace qui protégeait ses idéaux. Pacifiste, elle n’a besoin que d’un bien faible argument, la rengaine « souffrance du soldat », cette pathétique fourberie pour justifier tout massacre, et il ne lui faut que ça pour qu’elle réponde : « Ah bah d’accord, dansons. »…
Je veux dire… Quelle idée qu’un petit délateur, qui a eu si peu de scrupules à faire ce qu’il a fait, puisse porter une once d’intérêt au reste des hommes. Tout le cinéma de Kazan ne tient que dans la question posée dans Sur les quais : comment vivre après avoir balancé ? Brando était un héros. Et Bill ? Que James Woods joue les yeux baissés comme un caniche à qui on fait la leçon, à chaque contrechamp, que Kazan montre pendant une partie de cartes au salon, tranquille, bouteille à la main, alors que sa femme fricote avec les visiteurs : qu’est-il ?
Et il brouillait les apparences, parce qu’il a l’air de ne pas choisir, mais il choisit : il choisit de se croire au-dessus de tout, de goût supérieur, avant de s’intégrer dans la fange où l’on s’enfonce avec les autres : « Je suis Kazan, et je suis supérieur, car j’ai compris qu’on pataugeait tous dans la même merde. Et je n’ai aucun moyen à vous fournir pour en sortir. » Comment faire l’apologie d’un enfer qu’on méprise ? Personne n’est aussi lâche que l’homme indigné. Même sans vouloir être méchant.
Au fond, on se rend bien compte peu à peu que Kazan ressemble trait pour trait à ce grand-père (« Harry » : Patrick McVey). Il est la confession de son auteur : rien de plus simple, il y a l’équipe bleue et il y a les rouges. Le manichéisme est le germe vital de The Visitors, la binarité est évidente, et c’est sans doute ce qui rend le film on ne peut plus clair.
M’enfin… Quel homme, ou cinéaste, faut-il être pour comparer un match de foot des Yankees à une guerre ? Pour que le viol, arme de colonisation des corps (comme au Vietnam, par exemple), devienne, l’espace d’un plan sur la télévision au ralenti, l’équivalent d’un quarterback qui court, ballon à la main ? Nous sommes tous sur le même bateau, oui. Semble-t-il nous dire. Et dos à dos sont placés les uns et les autres. Les bourreaux sont les victimes. Refusez d’y être : jetez-vous à la mer.
« À présent, vous allez payer. Faites la guerre, mortels imbéciles, ravagez les champs et les villes, violez les temples, les tombes, et torturez les vaincus. Vous en crèverez. Tous. » – Poséidon dans Les Troyennes (Euripide).

Tout écrit a un masque. Si ce personnage, grand-père Harry, est bien la philosophie cachée de Kazan, telle que pensée par le scénariste, son fils Chris Kazan, alors tout prend infiniment plus de sens. Qui ose demander à Lucien Rebatet d’être progressiste ? (Toutes proportions gardées : les actes de Rebatet et ceux de Kazan ne sont pas de même nature, bien qu’ils partagent au moins une idée : l’anticommunisme.)
Serait-il envisageable d’aimer être traité comme ça ? Celui qui goûte à un plaisir spécial, ce plaisir qu’Engels éprouvait en lisant Balzac : le plaisir de lecture d’un auteur dont tout nous sépare. C’est rare, et rares sont ceux qui le captent.
Deux choses se réconcilient. D’abord un objet dont la pensée nous est étrangère, qui reste malgré tout l’incarnation de la réalité ; puis un objet abject, sali, dont la beauté dans la crasse crée de la fascination. D’où les sages mots de Kiejman : il faut voir Les Visiteurs, et fusiller Kazan après.
The Visitors a bien dû être ce que tout bon moralisateur du dimanche déteste : un miroir tendu sur le pire de l’impérialisme. Un miroir à l’image du film : sombre mélasse. C’est cette bassesse qui fait sa grandeur. Kazan est un type qui a compris comment être metteur en scène au sens littéral, sa maîtrise se mêle directement à sa cruauté nietzschéenne. Que de plaisirs à détester ce qu’on voit.
Que son refus apparent de prise de parti ne vous berne pas. The Visitors est sans doute l’un des films les plus importants sur les crimes de guerre états-uniens au Vietnam, plus encore qu’Outrages, que De Palma tira de la même histoire vraie ; c’est, évidemment, le meilleur Kazan. Encore fallait-il que le monde ait daigné se préparer pour le recevoir.
En tout cas, quand tout le monde s’est rué sur les caloriques raisins, j’ai pris la figue… La morale ne m’aide pas. Les chercheurs non plus : la figue fut peut-être le vrai fruit défendu. Ainsi sommes-nous condamnés à ramper sur le sol et à bouffer la poussière. – FM



Votre commentaire