Annette : Critique

Réalisateur : Leos Carax
Acteurs : Marion Cotillard, Adam Driver
Genre : Drame Musical
Pays : France, Allemagne, Belgique
Durée : 140 minutes
Date De Sortie : 6 Juillet 2021
En compétition au Festival de Cannes 2021
Film d’ouverture du Festival de Cannes 2021

Synopsis : Los Angeles, de nos jours. Henry est un comédien de stand-up à l’humour féroce. Ann, une cantatrice de renommée internationale. Ensemble, sous le feu des projecteurs, ils forment un couple épanoui et glamour. La naissance de leur premier enfant, Annette, une fillette mystérieuse au destin exceptionnel, va bouleverser leur vie.

Film d’ouverture du Festival De Cannes 2021, Annette réalisé par Leos Carax, marque le grand retour du cinéaste français après 9 ans d’absence, sans compter le court-métrage Gradiva autour du Penseur de Rodin, et son incontournable Holy Motors.

Pour ce nouveau projet, le réalisateur collabore avec la formation Pop/Rock expérimentale Sparks, reconnue internationalement et souvent nommée par des groupes tels que New Order, Depeche Mode, Sonic Youth ou encore Björk.

Le drame musical nous mène dans les bras d’un couple de célébrités, rongés par la gloire, où les zones d’ombre de chacun ne vont faire que se projeter, se répercuter sur leur enfant/pantin nouvellement né : Annette.

De Leos Carax à Sparks, la ballade enc-hantée

Leos Carax, poète de la condition humaine, propose une vision noire, cynique et narcissique du Star-System d’une histoire née, ainsi que composée par Sparks.
Il est assez sidérant de voir à quel point les univers du cinéaste et du duo Pop/Rock s’attirent et semblent évident dès les premières mesures.

L’oeuvre démarre sur les chapeaux de roue, mettant directement en garde, mais aussi en joug l’auditoire avec un écran noir, et les modalités de visionnage du spectacle proposé : retenez votre souffle, vos rires, vos larmes, vos flatulences. La machine est prête, les guitares s’accordent, les dernières retouches se font en coulisses.
Suite à ce premier plan stupéfiant, la séquence d’introduction rappelle les comédies musicales américaines, à travers une mise en scène fascinante, accueillant une grande partie des personnages et techniciens du film, y exposant la justesse de composition de Sparks et le caractère singulier de la caméra de Carax.
Entre dissonances, voltiges, refrain fédérateur et puissance visuelle, Annette promet de grandes choses dès son ouverture.

« Le Poète est semblable au prince des nuées, »

Annette surprend par sa facilité à nous propulser au cœur d’un univers qui nous semble vu, et revu avec le milieu du show-business et pourtant nous découvrons un monde original, personnel et enchanteur. Leos Carax semble maître de son imaginaire poétique entre cieux et abîme, paradis et enfer.

Les personnages principaux, interprétés par Marion Cotillard et Adam Driver, forment un couple que tout oppose mais que l’amour semble transcender, faire dépasser leurs antinomies. Comme l’appuie la rengaine composée par Sparks :

We love each other so much
We’re scoffing at logic
This wasn’t the plan

Paroles de We Love Each Other So Much

L’amour conçu par Carax dépasse la logique, les conceptions humaines, il s’affranchit de toute construction et repose sur une dimension sacrée, intangible, imprévisible.
Un sentiment que le cinéaste français ne va cesser de tordre, torturer tout au long de l’oeuvre en y apposant une lecture de la célébrité et du star-system hantée, infernale.

Henry (Adam Driver), comédien de stand-up à l’humour âpre et acide monte sur scène pour exorciser ses colères, sa bestialité, échapper à sa condition de dément. Il se doit d’accéder aux planches, d’être congratulé pour subsister dans un mode qui derrière sa comédie, le terrifie, le ronge.
Contrairement à Ann (Marion Cotillard), cantatrice à la renommée mondiale, meurt chaque soir sur scène préfigurant une dimension proche de la tragédie grecque s’immisçant un peu plus, à chaque représentation, dans la réalité du film, dans le couple, dans leurs destinées. Les planches, pour elle, représentent un échappatoire vers un ailleurs rêvé, un paysage sacré où elle peut se cacher du tumulte de l’humanité, loin du chaos des êtres l’entourant.

Les interprétations du duo Cotillard/Driver sont d’une justesse rare, les sentiments transpercent l’écran, en installant le temps de quelques scènes un couple plus vrai que nature à la tendresse et aux regards qui ne peuvent tromper.
Marion Cotillard continue son parcours dans le cinéma d’auteur et vient ici irradier l’oeuvre de Leos Carax tout comme elle avait su sublimer les films de James Gray, les frères Dardenne, Jacques Audiard, Xavier Dolan ou encore Lucile Hadzihalovic. Elle atteint avec son rôle d’Ann, une performance d’actrice qui transporte tant par sa voix saisissante que sa gestuelle ou ses expressions d’une ambiguïté charmante et troublante. C’est d’ailleurs lorsque Cotillard s’évapore de l’écran que la poésie de Carax s’évade, disparaît, faisant reposer entièrement avec force et détermination Annette sur la performance aux mille reflets d’un Adam Driver colérique et possédé incarnant un comique explosif surnommé « The Ape Of God »

Dans sa manière d’autopsier la cellule que forme ce couple, Carax s’applique à cartographier les émotions (amour, jalousie, amertume, colère, désarroi, fureur ou encore culpabilité), et intègre à cette création une multitude de facteurs externes (carrière, rivalité) complexifiant les personnages, ouvrant des failles du réel pour inonder la pellicule d’une beauté à la poétique gothique indéniablement obsédante mais qui est loin d’être éternelle.

Cette faille du réel, cette ouverture sur le monde sensible apparaît avec la naissance d’Annette, fille du couple, pantin d’une effrayante humanité, accentuant un virage dans l’oeuvre, une scission, ainsi qu’une fracture pour le public.

« Qui hante la tempête et se rit de l’archer »

C’est au cœur d’une tempête, d’une rare violence, que le film bascule tout entier emportant en grande partie la poésie du film.
La cassure que marque Carax au beau milieu d’Annette est déconcertante. Le virage proposé renverse littéralement toute la dynamique du film, ouvrant cette dimension Caraxienne si singulière qui va diviser tout un chacun. Là où certains crieront au génie, d’autres s’indigneront de la tournure, pouvant sembler interminable, qu’emprunte l’histoire et son écrin préférant le fantastique à l’onirisme.

Les morceaux des Sparks semblent ne jamais s’arrêter là où ils pouvaient enchanter lors du premier segment de l’oeuvre. Le surnaturel, de manière assez étonnante fait disparaître la poésie, survivant seulement à travers le physique de pantin d’Annette, image lourde de son rôle de trophée que le père agite pour retrouver la gloire perdue.

Le film s’engage, travaille les problématiques des enfants-stars et de leurs parents à l’avarice toxique, un discours mené de manière démonstrative où Carax semble s’enfoncer sans discontinuer dans la glaise que forme son Annette, avec rage, sans jamais essayer d’alléger sa démonstration philosophique, carcasse de conte maudit, en rouvrant le carcan poétique.

« Exilé sur le sol au milieu des huées, »

C’est alors au milieu de ce fracas, de cette structure qui nous perd dans les abysses intellectuels du réalisateur que la séquence finale se met à faire resplendir de nouveau Annette. Loin de sa construction narrative torturée, Carax reprend d’une main de maître son spectacle pour nous asséner quelques minutes d’anthologie, qui viennent remettre en perspective une longue et fastidieuse heure qui ne demande plus qu’à être oubliée ou bien redécouverte, tout dépendra de votre faculté à vous infliger cette longue traversée du désert.

Le sentiment étrange d’être passé à côté d’un film extraordinaire vient nous poignarder, avec cette mise en scène émancipatrice d’un récit qui fut d’une lourdeur assez inédite. A trop vouloir en raconter, à trop vouloir cerner un monde tout entier Carax a proposé une oeuvre monstre, qui touche parfois le sacré, le monde invisible, celui des cieux, de l’infini, mais souffre aussi parfois d’une infernale et handicapante lourdeur de son autopsie du star-system, qui au-delà de régler des comptes très certainement personnels, dessert la magie du film.

« Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

A la manière du poème L’Albatros de Baudelaire, Annette de Leos Carax dispose d’une grâce fascinante lorsqu’il plane au dessus du monde avec poésie. Néanmoins, tout comme le prince des nuées, la proposition devient parfois gauche, boiteuse, quand elle essaie de nous conter des problématiques plus personnelles, terriennes, autour des coulisses du monde du spectacle.

Le conte pour adultes qu’est Annette, s’inscrit dans la tradition Carax, celle qui divise jusqu’à la révolte, celle qui oppose les regards, celle qui enchante tout autant qu’elle répugne, et pour cette proposition totale on ne peut que rester ébahi, éberlué, interloqué.

Cependant, restez sur vos gardes, car, bien qu’ayant semblé interminable lors de sa première lecture, Annette fait parti de ces films qui grandissent en nous, qui nous hantent plusieurs jours durant après leurs découvertes, ricochant sur une mélodie des Sparks, un regard de Cotillard, une voltige de Carax, une colère de Driver ou une larme que vous aura arrachée Annette, pour nous pousser de manière discrète, presque insidieuse, vers la salle de cinéma la plus proche, pour se repongler dans les abysses mélancoliques et miraculés du cinéaste français. La nouvelle réalisation de Leos Carax est un spectacle que nous voulons aimer, et qui par la force des images, ainsi que par l’engagement absolu de son créateur, parvient à l’envoûtement tant attendu.

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