24 Frames : Analyse et Test Blu-Ray

Réalisateur : Abbas Kiarostami
Genre : Expérimental
Durée : 114 minutes
Pays : France / Iran
Date de sortie (Salles) : 2017
Date de sortie (Blu-Ray) : Mai 2021

Propos du film : « Je me demande toujours dans quelle mesure les artistes cherchent à représenter la réalité d’une scène. Les peintres et les photographes ne capturent qu’une seule image et rien de ce qui survient avant ou après.
Pour « 24 Frames », j’ai décidé d’utiliser les photos que j’ai prises ces dernières années, j’y ai ajouté ce que j’ai imaginé avoir eu lieu avant ou après chacun des moments capturés ».
Abbas Kiarostami

24 Frames réalisé par le cinéaste iranien Abbas Kiarostami et présenté de manière posthume au Festival de Cannes 2017, est une proposition expérimentale qui n’a d’autre pareil au cinéma, rappelant parfois Soseki dans la nécessité d’écarter les hommes pour ouvrir le champ poétique, se révélant à travers 24 cadres fixes où la vie s’organise, se dévoile et chante la vie tout comme la mort.

Potemkine, éditeur français, propose depuis 2020 une restauration et rétrospective de ses œuvres (Le Goût De La Cerise, Le Vent Nous Emportera, La Trilogie de Koker ou encore ses années Kanoon), venant se terminer avec une édition conséquente de 24 Frames, contenant le Blu-Ray ainsi que le DVD du film mais également un livre de 64 pages composé de 48 photogrammes, d’une analyse du film et d’une sélection de poèmes du réalisateur.

L’article prendra la forme suivante :

I) La critique de 24 Frames

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

I) La critique de 24 Frames

Abbas Kiarostami, poète des êtres et des champs

Abbas Kiarostami fait aujourd’hui parti des cinéastes incontournables, ceux que tout le monde connaît, mais dont peu ont pleinement visité la vaste et foisonnante filmographie. On peut segmenter sa carrière en trois segments distincts entre les années Kanoon (1970-1989), sa reconnaissance internationale à travers le cinéma iranien avec des oeuvres telles que La Trilogie De Koker, Close-Up, Le Goût De La Cerise (Palme D’Or) ou encore Le Vent Nous Emportera (1990-2000), puis sa carrière européenne débutée en 2010.

Le cinéaste ayant tourné plus d’une quarantaine de films, comprenant courts-métrages, moyen-métrages, long-métrages et documentaires, n’a cessé d’expérimenter sur sa manière de conter avec poésie la petite histoire des hommes au cœur des sociétés éphémères et des paysages éternels. Son regard affûté, clairvoyant, a su révéler une vision singulière, une nouvelle manière d’observer et conter le monde entre philosophie et poésie sans jamais céder à la démonstration, avec une finesse déconcertante.

En cherchant à toujours développer de nouvelles techniques narratives, Kiarostami n’a cessé de repousser les frontières du cinéma ouvrant à ce dernier de nouveaux horizons, révélant une multitude de manières de percevoir le monde et la vie.
Une constante recherche de dépassement des formats cinématographiques conventionnels et conventionnés qui trouve son paroxysme avec son ultime oeuvre que nous venons aujourd’hui revisiter pour se remémorer la vision infinie d’un cinéaste qui était un véritable poète de l’image.

De l’image fixe au théâtre de la vie

24 Frames s’ouvre avec le tableau de Brueghel « Chasseurs Dans La Neige ». Il pose à travers cette séquence aux allures de propos introductifs, les mécanismes de l’oeuvre.
La caméra cadre la toile. Elle nous laisse quelques instants pour (re)découvrir le tableau, qui avait déjà su attirer nos regards et charmer nos sens chez Tarkovski, dans Le Miroir ou encore Solaris, mais également chez Lars Von Trier pour Melancholia. Puis, la peinture va commencer à se mettre en action. L’imaginaire de Kiarostami s’éveille. La magie de 24 Frames s’ouvre à nous.

La fumée s’échappe de la cheminée. Les oiseaux, symboles de liberté, parcourent le cadre. Les chiens flairent. La vallée s’éveille.

Le concept de faire vivre cet incontournable de la renaissance flamande, datant de 1565, a de quoi surprendre. Le temps qui semblait avoir été figé, immortalisé par Pieter Brueghel L’Ancien, renaît, faisant redouter l’entrée de l’oeuvre dans un continuum temps relatif aux mortels. Situation qui aurait pu faire disparaître la grâce du temps immobile, faisant sombrer le caractère éternel de l’oeuvre, dans une vulgarité du présent.

Tous ces doutes, inquiétudes, sont très vite renvoyés aux oubliettes. L’animation numérique du tableau fonctionne, l’oeil est émerveillé, se promène et découvre des recoins de l’oeuvre qui jamais auparavant n’avaient été visités. Une manière de raconter l’histoire d’une vallée qui n’attendait que de retrouver sa vie volée.

Le bruissement de l’eau, les pas dans la neige, l’écho de la vallée et l’éveil de la faune sont les premiers facteurs qui envoûtent le spectateur. Une manière de donner à l’oeuvre un relief saisissant face à l’image fixe par une perspective, auditive saisissante.

Le réalisateur iranien combine l’ensemble de ses compétences, de poète à cinéaste en passant par photographe, et vient sensibiliser notre regard de spectateur, nous ouvre la possibilité d’observer l’invisible. De ce postulat et par ces mécaniques, le cinéaste va animer 23 de ses photographies via des dispositifs numériques pour laisser échapper un murmure surnaturel aux images figées.

L’éducation à l’image

Kiarostami, avec 24 Frames, offre une dimension singulière et fascinante du septième art. Tout comme 40 ans auparavant avec l’institut Kanoon, où il se concentrait sur l’éducation et le développement de la jeunesse en réalisant des courts-métrages et documentaires, le cinéaste propose avec son ultime film d’éduquer notre œil à l’observation, à la poésie de l’image.

Le film, à travers ses 24 cadres, illustre une vision du monde qui échappe de plus en plus au cinéma moderne, la nature, les climats, le temps, le silence et la danse de la vie. L’expérimentation que nous propose Kiarostami est de mettre au premier plan la vie poétique, personnage primordial bien que figé en arrière plan, qui animait ses films tournés en Iran. Il prenait alors plaisir à conduire les êtres, avec leurs petites histoires, celle des hommes, au coeur d’une nature ignorée, mésestimée, et pourtant fondamentale pour comprendre l’humain, le monde et la vie.
Ces champs, montagnes, plaines, villages troglodytes et paysages désertiques, qui faisaient avancer de manière narrative et pourtant invisible l’histoire, sont ici mis à l’honneur pour nous porter au cœur de ce trésor onirique dont seul le regard du cinéaste pouvait avoir le secret.

Dans 24 Frames il vient à nous éduquer, sans jamais apposer sa voix, sans jamais prendre une quelconque tournure magistrale, à l’image, au plan fixe sur la nature et son effusion de vie, d’histoires, que l’œil contemporain ne sait plus décrypter. Le cinéaste nous renvoie aux récits primaires ceux de la vie, des interactions entre les êtres.
En utilisant certaines de ses photographies, il laisse le monde raconter sa propre histoire, se dérobe à toute construction de récit fondé par l’homme. Il laisse s’exprimer, de manière illusoire le présent, l’espace. Les animaux et les végétaux s’offrent une valse avec les éléments parfois loin de nos sociétés, d’autres fois au cœur des ruines de notre civilisation.

L’art de conter

A travers ses cadres, clichés de nature éloignés des uns des autres, Kiarostami semble dans un premier temps compiler sa perception du monde et sa lecture poétique de la nature, de l’instant présent. Puis les situations s’enchaînent, les photographies se répondent, des schémas réapparaissent et l’inter-contextualité des situations, semblant opposées, commencent à interagir entre elles, nous racontant une histoire bien plus grande qu’il n’y paraît celle du monde dans sa globalité, de notre planète et de ses habitants.

Les oiseaux s’évadent, se promènent de plan en plan, figure libertaire, oeil clairvoyant d’un instant de vie loin de tout jugement, seulement témoin d’une époque, de situations à un moment précis, celui de leur passage.
A de nombreuses reprises la caméra est située en intérieur donnant à voir le monde par une fenêtre, dévoilant une fracture totale entre l’homme et la nature, une scission irréversible de l’ordre des choses où l’humain ne vit plus mais se terre dans des bunkers pour observer, regarder l’extérieur jusqu’à en devenir aveugle et finir obsédé par sa propre image celle des écrans, celle du cinéma comme dernier portail pour espérer retrouver la poésie naturelle, peut-être celle que nous nommons sixième sens, dont nous sommes dénués, et dont seuls les poètes ont la clé.

24 images, 24 secondes, 24 raisons d’aimer le cinéma

24 Frames, bien que sous ses apparats d’oeuvre hermétique, est une proposition expérimentale qui réussit à transcender notre lecture moderne du cinéma. Il s’agit d’une clé que nous offre Kiarostami pour repenser le septième art de manière sensible et ouvrir nos âmes à un cinéma de l’invisible, à la poésie enchanteresse, que l’on ressentait dans ses oeuvres passées que l’on peut entrapercevoir chez Andrei Tarkovski, Terrence Malick, Apichatpong Weerasetakhul, Lav Diaz, Tsai Ming Liang ou encore Nuri Bilge Ceylan, et que l’on perçoit désormais grâce à cette ultime vision du réalisateur iranien.

En l’espace de 24 cadres, 24 images qui pourraient ne former qu’une seconde, à la manière de la pellicule, Abbas Kiarostami réussit à nous raconter le monde dans sa globalité des réseaux trophiques, à la dualité entre nature et civilisation. Il offre un constat qui fourmille de détails, de finesse, qui en ne racontant rien, révèle absolument tout.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

L’édition proposée par Potemkine est limitée à 1000 exemplaires. Elle contient la version Blu-Ray du film, ainsi que l’édition DVD accompagné par un livre de 64 pages.


Image :

Note : 10 sur 10.

Le master proposé par Potemkine est tout simplement prodigieux. Le plaisir de se perdre dans les images de Kiarostami est extraordinaire. Le niveau de détails est très élevé faisant parfois paraître les cadres photographiques pour des peintures au charme envoûtant. La colorimétrie ainsi que le travail autour du contraste offre une tonalité d’une finesse rare qui fascine. Un sans faute, une fois de plus de la part de Potemkine.


Son :

Note : 10 sur 10.

Potemkine offre pour 24 Frames une discrète mais extrêmement pertinente piste sonore DTSHD-MA 5.1. Les bruits de la nature accompagnent notre regard, nous invite à un jeu de piste en mettant en avant ce que le cinéaste veut que nous voyons nous montrant ainsi des recoins du cadre que nous n’aurions peut-être jamais visité.
Une invitation sonore qui dans cette configuration 5.1, nous transpose de notre fauteuil jusqu’au coeur des images de Kiarostami. Le voyage est total.


Suppléments :

Note : 10 sur 10.

L’édition limitée de Potemkine comprend plusieurs suppléments répartis entre le disque Blu-Ray et le livre proposé.

  • Conversation entre Ahmad Kiarostami, le fils d’Abbas Kiarostami et Godfrey Cheshire, critique de cinéma, au Film At Lincoln Center (2018, 42′) :

Le fils d’Abbas Kiarostami, ayant fini le montage de 24 Frames, revient dans cette conversation sur le travail de l’image dans le cinéma de son père. On y découvre le rapport qu’entretenait le réalisateur avec la photographie. Ahmad Kiarostami tout au long de l’entretien aborde le passage de la pellicule au numérique, et très majoritairement parle du caractère technique du cinéma de Kiarostami.
Beaucoup d’anecdotes et de détails permettent de mieux comprendre les méthodes de travail du réalisateur iranien, une manière d’aborder les coulisses de la poésie des images d’Abbas Kiarostami.

Un supplément indispensable qui aborde le caractère mécanique, que l’on ne voit pas, dans le cinéma du cinéaste, une déconstruction qui ne fait en rien perdre de sa poésie à 24 Frames, mais en décuple le caractère magnétique.

  • « Print » : film de Salma Monshizadeh, assistante d’Abbas Kiarostami, sur les coulisses du film (2019, 14′) :

Le documentaire de Salma Monshizadeh permet de voir les procédés techniques et numériques pour passer de la photographie à l’animation numérique.
On découvre Kiarostami au travail. Bien que réduit, et ne durant qu’un petit quart d’heure, la proposition réussit à pleinement cerner le procédé, sa philosophie et ses modalités d’exécution.

  • Un livre de 64 pages comprenant 48 photogrammes, une analyse de 24 Frames et une sélection de poèmes du réalisateur :

Les 48 photogrammes reprennent les photographies d’origine qui ont été travaillées pour 24 Frames avant et après les inserts numériques servant à conduire l’image figée au cinéma. Une très proposition qui permet à la fois de se replonger dans la proposition du cinéaste mais également de prolonger nos explorations de ces cadres tous plus fascinants les uns que les autres.

L’analyse d’André Habib permet de continuer l’expérience du film et surtout de redécouvrir plus globalement la filmographie de Kiarostami, tout comme sa poésie, afin de pénétrer pleinement dans l’univers du cinéaste iranien et l’analyser dans sa globalité avec cette oeuvre posthume, mais centrale, qu’est 24 Frames.

La sélection de poèmes présents dans le livre de l’édition permet de découvrir la poésie iranienne, très proche des haïkus, et comprendre le langage poétique du cinéma de Kiarostami, pouvant parfois paraître hermétique, et se révélant bien plus évidente une fois cette dimension forte du réalisateur découverte.


Note Globale :

Note : 10 sur 10.

L’édition de 24 Frames proposée par Potemkine est exempt de défauts, il s’agit même d’une sortie de référence qui permettra aux passionnés de Kiarostami de découvrir la clôture simultanée de la carrière d’un poète, cinéaste et photographe qui restera à jamais une figure artistique internationale indispensable.

Irréprochable d’un point de vue technique tant visuel que sonore, cette édition limitée de l’oeuvre posthume de Kiarostami se révèle indispensable de par des suppléments couvrant de nouveaux aspects du travail du réalisateur ainsi que les modalités hors du commun de la réalisation de 24 Frames. Fascinant.

L’édition limitée en Blu-Ray/DVD est disponible à l’adresse suivante :

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