Titane : Critique

Réalisateur : Julia Ducourneau
Acteurs : Agathe Rousselle, Vincent Lindon, Garance Marillier
Genre : Horreur, Drame, Expérimental
Pays : France
Durée : 108 minutes
Interdit aux moins de 16 ans
Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2021

Synopsis : Après une série de crimes inexpliqués, un père retrouve son fils disparu depuis 10 ans. Titane : Métal hautement résistant à la chaleur et à la corrosion, donnant des alliages très durs.

5 ans après avoir pris d’assaut l’espace Miramar lors de La Semaine De La Critique 2016, raflant le prix FIPRESCI avec surprise pour le film Grave, histoire familiale de mutation carnivore à tendance cannibale, Julia Ducourneau revient à Cannes, cette fois-ci en sélection officielle pour présenter son très attendu : Titane.
Derrière ce nom règne un mystère, l’impression d’une oeuvre mystique, secrète, dissimulant son récit à travers un synopsis énigmatique, et une bande-annonce fraîchement débarquée à l’éclat hypnotique.

Julia Ducourneau, le corps à l’épreuve de l’âme

Propulsée sur le devant de la scène, et perçue, par le public et la critique, cheffe de file d’un cinéma de genre hexagonal après la sortie de Grave, Julia Ducourneau tout en étant devenue incontournable reste une cinéaste mystérieuse, où les obsessions, motifs et questionnements propres à son cinéma n’étaient pas encore clairs avant l’arrivée de Titane. Seule la voie d’un cinéma à l’humour grinçant et à l’horreur frontale semblait se dessiner, pour notre plus grand plaisir.

Après avoir surpris avec son histoire de jeune femme végétarienne sombrant dans l’héritage carnivore familial à tendance cannibale, Titane vient poser de nouvelles bases, prolonger les dimensions, propos abordés par Grave, ainsi que Junior, court-métrage réalisé en 2011, autour de la métamorphose.

La réalisatrice française prend plaisir à travailler des combats internes au corps de ses protagonistes, n’ayant aucunement besoin de chercher de réponses dans l’environnement des personnages, mais poussant à ouvrir, écarteler, travailler leurs entrailles, chairs, afin de révéler leurs psychoses, et transformer ces dernières en miroir de l’âme.

Alexia & The Machines

On ne peut s’empêcher en regardant Titane de comparer cette nouvelle réalisation de Julia Ducourneau avec les métamorphoses cauchemardesques de David Cronenberg.
Néanmoins, la réalisatrice fait preuve d’un certain tact et réussit à s’extirper du magma du maître canadien. Contrairement au cinéma de Cronenberg, les personnages créés par la cinéaste n’ont aucune appétence pour la science, aucune volonté de faire évoluer le genre humain en passant par des expérimentations.
Dans son univers, singulier, on observe une humanité en constante évolution physique et mentale, qui ne peut échapper à ses pulsions, envies, patrimoine génétique. Il n’y a ici aucune volonté de se soustraire au monde, ou bien révolutionner la société en accédant à une condition humaine nouvelle. La proposition est plus personnelle, intime, au travers de ces âmes prisonnières de corps imparfaits, qui face au caractère invariable du métal voient s’ouvrir les portes d’ailleurs rêvés, de songes maudits.

Ainsi, dans sa fascination et amour charnel pour les automobiles et leurs mécaniques, Alexia, interprétée par Agathe Rousselle, devient cet individu hybride à la rencontre du Christine de John Carpenter et du Crash de David Cronenberg, entre chair et titane. Une idylle au-delà du genre humain, indestructible et thermorésistante, qui sera célébrée lors d’une scène sexuelle, anthologique et historique, entre être organique et machine aux allures de BDSM à la fois fascinante et dérangeante.
Le 21° siècle explose, nous voulons tendre vers un monde parfait celui de la machine, fiable, forte, perfectible et rassurante, à des kilomètres de nos qualificatifs humains.

Une vision de l’humain-machine, qui ne va pas seulement se confiner au rapport entre alliages métalliques et hémoglobine, grâce à l’anxiogène personnage de Vincent Lindon, homme désespéré, au fils disparu, qui pour ne plus vieillir et rester éternel dans l’attente du retour du fils prodigue développe un corps à la musculature surnaturelle, décuplée par une prise quotidienne de stéroïdes.
De nouveau, l’analyse de l’homme souhaitant tendre vers la machine, perfection rassurante à l’épreuve des flammes et du temps, prend place à travers un culturisme maladif. Cette pensée se caractérise de manière vulgaire, effrayante, par le renforcement de la chair jusqu’à atteindre le caractère impérissable du titane. Un façonnement physique le transformant, métaphoriquement, en être supérieur, chimère horrifiante.

Transidentité, Transgenre, Transorganisme

Titane dans son propos de dépassement des carcans traditionnels tant dans la sexualité désirée, que dans la vision identitaire genrée se situe avec pertinence dans une époque où la problématique de la non binarité devient un sujet récurrent. Un sujet qui, contrairement à d’autres oeuvre virant à la démonstration, semble parfaitement maîtrisé et digéré par Julia Ducourneau, dépassant la leçon de morale, s’affranchissant de toute justification, offrant une oeuvre trans dans toutes les latéralités du terme.

De son personnage principal, campé derrière le visage androgyne d’Agathe Rousselle, la cinéaste réussit à modeler un personnage dépassant les horizons définitionnels binaires entre homme et femme, nous troublant sans jamais pourtant remettre en cause la transition de l’un à l’autre, faisant basculer cette situation dans une normalité troublante et fascinante, dépassant un récit parfois maigrelet.
De plus, le personnage d’Alexia s’affranchit de toute identité sexuée, genrée, du fait de son attirance inconditionnée pour les voitures du véhicule de courses au camion des pompiers, seule la tôle semble éveiller son désir et par la même occasion notre fascination.

Dans sa transgression des codes, elle pousse le propos jusqu’à mêler l’individu organique à la machine, questionnant sur l’intégrité physique, dissertant autour du mariage entre chair et métal, des opérations chirurgicales acceptées de tous, jusqu’à la volonté de transcender les horizons physiologiques pour correspondre à l’âme de tout un chacun, chirurgie plastique qui dérange.

Au-delà des genres, une narcisse infernale

En engageant les vingt-cinq premières minutes du film dans un déchaînement de violence, Julia Ducourneau ravira les aficionados de cinéma d’horreur, qui pouvaient trouver Grave, un peu timide, pour ensuite plonger pleinement dans son récit. Elle met à mort les slashers pour mieux s’ouvrir au champ du Body Horror.
Une mise en scène introductive qui rappelle un certain La Baie Sanglante réalisé par Mario Bava, qui mettait à mort son approche gothique du cinéma d’horreur pour ouvrir un champ jusqu’au boutiste qui à l’époque fit naître les codes élémentaires du slasher.

Cependant, Julia Ducourneau veut bien plus que du cinéma d’horreur, de genre, elle veut du cinéma, un point c’est tout. Elle veut exploser les cases, quitte à parfois se risquer à la compilation.

C’est justement la force, mais également le talon d’Achille de Titane, qui réside dans son hétérogénéité de genres débutant sur un slasher à la scabrosité obsédante et allant jusqu’aux territoires du drame social en passant par le Body Horror ou bien le cinéma expérimental.
La proposition de Julia Ducourneau se perd alors parfois dans son torrent référentiel.
Le long-métrage s’en trouve parfois saccadé, le glissement entre les genres ne se fait pas de manière limpide et pourra en perdre certains au cœur de péripéties transitoires porté dans un sublime écrin, rappelant parfois Gaspar Noé et ses visuels qui arrachent la rétine, Pascal Laugier et la terreur de l’âme, Jonathan Glazer et sa femme extra-terrestre robotique dans Under The Skin, le duo Bustilo/Maury et la violence décomplexée d’A L’Intérieur, tout comme la fulgurance de Romain Gavras dans la mise en scène, donnant l’impression de se faire parfois rouler dans la farine, la forme dévorant le fond, cédant à un regard narcissique.

Titane, l’émotion glaciale à l’expérience des flammes

Résistant à l’épreuve des flammes, le film de Julia Ducournau peine à transmettre de l’émotion à travers sa galerie de personnages dégénérés, aux performances d’acteur démentes, révélant une froideur, où pourtant, l’aspect organique semblait pouvoir attirer et bouleverser le spectateur.
Néanmoins, Titane est une proposition hors-norme, qui au-delà de ses habits parfois prétentieux, se révèle être un regard de cinéma tout aussi fascinant que répugnant, excitant que dégoûtant. La cinéaste exhume la légère comédie noire perçue dans Grave et nous plonge dans un humour glaireux à la texture de pétrole, fange qui nous piège pour notre plus grand plaisir.

C’est un ravissement en demi-teinte face à une vision de cinéma novatrice que semble toucher du doigt Julia Ducourneau, et qui reste pourtant encore trop proche de ses références. Titane nous bouscule, s’amuse à choquer, à pousser les regards non initiés à se révulser, mais passe à côté du chef d’oeuvre tant attendu, tout en offrant une série d’images, de séquences, qui resteront gravés dans nos mémoires.

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