Cure : Critique et test Blu-Ray

Réalisateur : Kiyoshi Kurosawa
Acteurs : Koji Yakusho, Masato Hagiwara, Tsuyoshi Ujiki, Anna Nakagawa
Genre : Thriller Horrifique
Pays : Japon
Durée : 111 minutes
Date De Sortie (cinéma) : 1997
Date De Sortie (Blu-Ray/DVD) : 28 Juillet 2021

Synopsis : Un officier de police, Takabe, enquête sur une série de meurtres dont les victimes sont retrouvées avec une croix gravée dans le cou. Un jour, un jeune vagabond est arrêté près de l’endroit ou a été retrouvé le dernier corps. Il est vite identifié comme un ancien étudiant en psychologie, devenu fou et ayant d’inquiétants pouvoirs hypnotiques, lui permettant de pousser des gens à commettre des actes criminels…

Kurosawa, Kurosawa, Kurosawa, lorsque ce nom résonne, le cinéma n’a bien souvent que d’yeux pour un certain Akira, cinéaste au talent reconnu ayant signé Ran, Rashomon, Kagemusha et Les Sept Samouraïs pour ne citer qu’eux. Cependant l’archipel nippone conserve avec ardeur un autre Kurosawa : Kiyoshi Kurosawa.

Kiyoshi Kurosawa réalise depuis 1978 au Japon et a su traverser les décennies, les courants, les genres et les cinémas. Régulièrement acclamé par la critique et présent sur le parcours des festivals européens où il a décroché le Lion D’argent de Venise ou encore Le Prix Spécial de la sélection Un Certain Regard à Cannes, le cinéaste japonais peine à trouver une certaine reconnaissance publique sur le vieux continent. Il mène un parcours souterrain exigent et fascinant.

Ces dernières années, grâce à différents acteurs dans l’édition video, nous avons pu découvrir et s’approcher d’une oeuvre rêvée, parfois fantasmée, qui a su tenir ses promesses allant de l’infernal Creepy à la satyre sociale Tokyo Sonata en passant par la dystopie Invasion tout en serpentant dans le sombre diptyque Shokuzai. Les découvertes de ces films aux habits de perles perdues dans un océan de cinéma ont toujours su nous émerveiller.

C’est ainsi en pleine (re)découverte du cinéma de Kiyoshi Kurosawa que l’éditeur Carlotta nous propose de revisiter une oeuvre indispensable de sa filmographie : Cure.
Le film est présenté pour la première fois en Blu-Ray. Une édition DVD est également disponible.

L’article autour de Cure prendra la forme suivante :

I) La critique de Cure

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

I) La critique de Cure

Kiyoshi Kurosawa, le cinéaste funambule

Kiyoshi Kurosawa, cinéaste assez confidentiel dans la cinéphilie internationale, a réalisé plus d’une vingtaine de longs-métrages en presque quarante années de carrière. Sans jamais rester confiné à un genre particulier Kurosawa est un électron libre, s’amusant avec les genres, les codes, menant un jeu d’équilibriste saisissant où il parvient à faire naître une composition de cinéma qui lui est propre entre drame social, cinéma d’horreur, et analyse de l’humain dans ses dimensions les plus sombres.

Sa carrière, difficile à se lancer, prend son élan avec Cure. Le film contient l’essence de tout son cinéma en partant d’une enquête policière sordide, le réalisateur parvient à la manière d’un funambule à trouver un équilibre entre des horizons de cinémas étonnants allant du cinéma d’horreur, aux espaces surnaturels en passant par la lecture analytique de la société nippone tout en gardant une vision poétique noire du monde invisible, celui des songes. Il parvient à nous guider dans un imaginaire singulier qui ne cesse de ricocher d’une oeuvre à l’autre, peignant une toile spectaculaire.
Pour exemple, le concept du tueur-hypnotiseur resurgira dix-neuf ans après Cure, avec le film Creepy.

Découvrir Cure aujourd’hui, c’est plonger dans les recoins d’un cinéma défendu, celui des paysages perçus mais jamais découverts.

Docteur Takabe et Mister Mamiya

Le film de Kiyoshi Kurosawa est assez étonnant dans sa configuration. Le nombre de personnages y est assez imposant, cependant l’entièreté du récit se focalise essentiellement autour de la relation troublante entre le présumé tueur-hypnotiseur et l’inspecteur chargé de l’affaire. De cette relation, une pluralité d’individus vont graviter et apporter au récit une dimension complexe, réelle.
Le monde dessiné par Kurosawa semble s’être arrêté, mis en suspens, face à cet affrontement au dessein universel entre Jekyll et Hyde, l’inspecteur Takanabe et son antagoniste, Mamiya le tueur à la croix.

Le réalisateur durant la première partie du film nous présente les moindres protagonistes de l’histoire, leurs interactions les uns avec les autres, et va au-delà en bâtissant une galerie d’individus symbolisant la société japonaise toute entière. De la sphère familiale au milieu professionnel, Kurosawa tisse une toile où les mots, les regards, les gestes parviennent à qualifier en une poignée de secondes les individus. Son sens de l’observation permet de mettre Cure assez rapidement sur rails malgré son développement retors.
Les êtres sont définis par l’emprise subie de par leur aspiration familiale ou carriériste. Une analyse qui pointe du doigt la faculté de tout un chacun à se consacrer de manière totale aux cases imposées, établies, sans jamais remettre leurs statuts en question, transformant le individus en marionnettes sociales. Les êtres qui peuplent la pellicule de Cure ont déjà tous été hypnotisés, à quelques exceptions près, par la société. Leur sensibilité à l’hypnose, à l’acceptation, s’en retrouve d’autant plus prononcée. Ils deviennent alors des proies pour le tueur, des victimes idéales d’un monde où l’illusion est reine, où les pensées cachées se dévoilent, où les ressentis enfouis explosent, faisant surgir l’horreur que chacun tente de contenir, dès lors que Mamiya prend en chasse hypnotique un nouveau sujet.

C’est autour de ce concept que va se jouer toute la complexité de l’oeuvre à travers le regard de l’inspecteur Takabe, interprété de manière torturée par Kōji Yakusho. Ce dernier n’arrive pas à choisir entre son travail, la recherche d’assassins aliénés, et son foyer, où sa femme s’enferme seule au cœur de ses névroses. Il s’affranchit de la classification des êtres, vit en dehors des codes. Dans son indécision, son déchirement, l’inspecteur Takabe est libre, libre de l’hypnose généralisée.
Il met le pied dans une perspective du monde bidimensionnelle, où les univers se chevauchent, s’alignent et modifient la structure psychique du personnage. Il contemple la comédie humaine et perçoit le vide assourdissant au-dessus du chaos.
Un espace où la dualité entre Miyami et lui-même, prend la forme d’une partie d’échec céleste où le destin de l’humanité semble se jouer. Ces deux personnages sont clairvoyants, dépassent l’abrutissement généralisé d’une société irrationnelle.
Le face à face prend une tournure inattendue, un combat entre forces mentales, l’un tentant de percer la psyché de l’autre, le tueur à la croix en passant par le surnaturel, l’enquêteur par son savoir-faire en matière de recherche et d’endurcissement personnel face aux émotions. Les sens s’emballent, la pensée minutieuse de Kurosawa émerveille.

Ces deux forteresses psychiques s’opposent jusqu’à finalement ne devenir qu’une entité unique grâce à la redoutable habileté de conteur qu’a Kurosawa de croiser la folie de ses personnages et allant même plus loin, en réussissant à intégrer le spectateur à la tourmente de ce récit où les spectres du cinéma japonais n’ont jamais été traités avec autant d’astuce, où la possession devient naturelle, acceptée, où le mythes de la culture populaire prennent vie, où les fantômes et démons dansent en riant sur les âmes en perdition des vivants.

Crépuscule à Tokyo

Dans cet affrontement aux atmosphères crasses, parfois même cafardeuses, nous nous surprenons à redécouvrir Tokyo, loin de son habituelle beauté contrôlée. Avec Cure, la nuit semble s’abattre sur la ville, l’obscurité prend vie, réveillant les mythologies. Les murs suintent, les bâtisses s’effritent, l’ambiance est pesante. Toutes les horreur du passé, enfouies en nous, en nos civilisations semblent reprendre forme, Tokyo redevient Edo, « la porte de la rivière », dénomination abandonnée. La porte, devenue barrage sous le poids des siècles, cède sous la force destructrice du combat psychique qu’est en train de prendre place entre Miyama et Takabe. Le monde s’écroule, s’enfonce sous les eaux, ténèbres infinis.
La petite histoire criminelle, vient saigner le subconscient, décupler les névroses, et libérer les souffrances, entrebâiller les couloirs du mal, invitant les démons antiques.

Dès le début du film, Kurosawa insiste sur la dimension démoniaque des crimes. Les assassins sont possédés, n’agissent pas comme ils l’auraient dû, la manipulation est évidente. Cependant, rien ne semble relier les meurtres, hormis une croix, faite sur les cadavres, l’hypothèse primordiale est alors la possession par un démon.
Le concept de créatures surnaturelles, malveillantes, est ancré au Japon depuis de nombreux siècles à travers la notion de Yokai.
Les Yokai sont souvent représentés par un esprit malicieux.

En installant de manière éparse des références aux Yokai, le cinéaste réussit à faire glisser le récit vers des ailleurs fantastiques. Il dépasse de loin le simple thriller horrifique, Kurosawa y installe une puissance surnaturelle qu’il avait déjà travaillé par le passé avec le film Sweet Home, lecture sous forme de thriller de la maison hantée, et qu’il étudiera de nouveau avec Kaïro, mêlant esprits et technologies.
Néanmoins, l’usage du champ fantastique dans Cure est d’une finesse déconcertante, si déstabilisante qu’elle peut faire perdre le fil de l’enquête en allant chercher des réponses, des motifs, au-delà du perceptible, aux portes du sensible. Le cinéaste a recours à une narration somme toute traditionnelle qu’il entrecoupe avec de nombreux symbolismes, éléments clés du récit, comme disait Nietzsche : « Der Teufel liegt im Detail » / « Le diable est dans les détails »

Kiyoshi Kurosawa est virtuose dans son expression, mais nécessite d’avoir quelques bases autour des croyances nippones, et plus largement autour de la culture du pays. Le cinéaste maîtrise ses sujets sur le bout des doigts, de la société japonaise à ses croyances secrètes en passant par ses obsessions mais aussi ses déviances, et ne vient jamais nous tendre la main pour apporter une approche définitionnelle. Nous nous devons de passer nos habits d’enquêteur, et nous perdre au cœur du récit, à la recherche d’indices pour mener notre propre investigation.

Un travail d’orfèvre qui dans son art bascule vers une oeuvre pour la moins hermétique, aspect qui ravira les uns, et rebutera les autres.

The Element of Crime

Cure s’ancre dans une période fertile pour le cinéma dit Thriller. Il se dévoile à la fin d’une décennie ayant ausculté les serial killers dans toutes ses latéralités du Silence Des Agneaux à Seven en passant par Usual Suspects ou encore Full Alert. Cure au centre de ce foisonnement s’installe comme oeuvre essentielle bien que discrète par son intransigeance, dépassant la simple enquête divertissante aux mille frissons et aux rebonds scénaristiques explicites.

Pour comprendre et analyser, avec plus d’aisance la trame de Cure, il faudra lorgner du côté d’un certain The Element Of Crime réalisé par Lars Von Trier en 1984, et son inspecteur ayant recours à l’hypnose pour mener à bien son enquête.
Une investigation plongeant le protagoniste principal dans les ténèbres sépia du film le menant à ne devenir qu’un avec le mystérieux tueur de femmes.

Les deux films bien que très différents semblent liés, jumeaux. La différence se joue principalement dans la vision radicale de leurs réalisateurs respectifs. Là où Lars Von Trier s’amusait à jouer avec les couloirs du subconscient en usant d’une lecture surréaliste en terme de mise en scène, le cinéma de Kurosawa, quant à lui, se veut plus ordinaire dans sa forme, laissant paraître des apparats plutôt classiques. Le cinéaste japonais fait le pari du chemin vers l’enfer progressif, insidieux.
Le film ne cesse de s’enfoncer dans une noirceur infinie, à notre insu, venant nous prendre à notre propre piège, en passant de spectateur à acteur, et c’est sur ce point que le tour de force de Kiyoshi Kurosawa est le plus étourdissant. Il fait preuve d’une dextérité troublante tant dans sa direction d’acteurs que dans l’écriture du scénario mais également dans sa mise en scène à la sobriété étonnante venant jouer à des instants propices autour du montage pour s’amuser avec notre subconscient.

Tout comme l’inspecteur Takabe, nous courons à travers cette nuit épaisse, éternelle, délivrant les aspects les plus vils, hantés et corrompus de l’espèce humaine, révélant la brèche par laquelle nous pouvons épier la fin des temps.

Voyage au bout de l’enfer

Cure est une proposition de cinéma sidérante. Bien qu’énigmatique, voir abstrait dans sa première lecture, le film de Kiyoshi Kurosawa ne cesse de pousser le spectateur dans ses retranchements, au cœur d’interrogations complexes, mettant ce dernier en position d’enquêteur.
Cure est un piège dans lequel nous sommes à la fois excités et épouvantés de nous retrouver, un voyage vers l’enfer mêlant récit policier, spectres du passé et visions surnaturels, venant retravailler les concepts du thriller traditionnel dans une tornade psychique étonnante rappelant Tokyo à ses fantômes, et l’humain à ses démons.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

L’édition de Cure se présente dans un boîtier Amaray noir, glissé dans un fourreau cartonné. Le visuel, remis au goût du jour, brille de par sa sobriété. Ce dernier varie entre le fourreau et le boîtier.


Image :

Note : 7 sur 10.

Cette mouture HD de Cure ne réussit pas à entièrement combler nos attentes. Le master proposé par Carlotta propose un travail autour du piqué en demi-teinte où les détails fins sont parfois très soutenus, offrant de remarquables images, tout comme à d’autres moments un peu faibles, approximatifs, marquant le grain dans ses séquences les plus sombres.

Concernant l’étalonnage, le film de Kurosawa est assez froid et ne nécessite pas une colorimétrie très appuyée mais plutôt un travail autour des nuances de couleurs, ce qui est finement mené. Le travail autour du contraste est assez troublant avec des noirs parfois bouchés, profonds et d’autres fois tirant vers des coloris verdâtres. Un constat qui est au final assez semblable à celui émis autour du piqué, avec une proposition certes dans le champ de la Haute Définition, mais qui aurait pu nous offrir plus.

Le travail autour de l’image reste une proposition honorable mais qui n’ira pas non plus saisir notre rétine.

Un master qui semble assez proche de celui proposé par Eureka.

Cure est proposé selon les paramètres suivants : 1080/23.98p // Encodage AVC.
Le format 1.85 a été respecté.


Son :

Note : 7 sur 10.

Deux pistes sonores, Dolby Digital 5.1 & 2.0, sont proposées pour découvrir Cure de Kiyoshi Kurosawa.
Les deux pistes sont au final assez semblables, la spatialisation de la configuration 5.1 étant assez discrète, mais permet de se faire happer discrètement dans la spirale hypnotique du film. Le mix entre voix et ambiances sonores est confortable, permettant une appréciation du film convenable.

Suppléments :

Note : 7 sur 10.

Carlotta propose pour cette édition les contenus additionnels suivants :

  • LE JOUET DU DÉMON (22 mn – HD*)

Stéphane De Mesnildot introduit le film en inscrivant l’oeuvre à mi-chemin entre le cinéma d’horreur japonais et le film de serial killers. Il revient avec justesse sur l’importance des fantômes dans la culture nippone et décrypte l’oeuvre par cet axe mettant en parallèle le concept des spectres japonais avec celui du Doppelganger européen.
L’entretien se révèle d’autant plus intrigant lorsqu’il croise les concepts surnaturels et l’analyse de la société. L’essayiste dépasse la simple lecture du film et aborde également la vague importante du cinéma d’horreur de la fin des années 90.

Un supplément capital pour prolonger l’expérience du film. Une vraie réussite.

  • ENTRETIEN AVEC KIYOSHI KUROSAWA (15 mn)

Un entretien tourné en 1999 où le cinéaste revient sur son analyse de la peur en prenant pour point de départ Godzilla puis disserte sur les terreurs externes, tangibles, et les peurs internes, incontrôlables, psychiques, allant jusqu’à une analyse des sociétés contemporaines.
L’interview ne cesse de serpenter autour de l’apparition de la peur dans le processus créatif du cinéaste. Une discussion aux formes de dédales dans laquelle se perdre est un vrai plaisir.

  • BANDE-ANNONCE ORIGINALE

Note Globale :

Note : 7 sur 10.

Oeuvre centrale dans la filmographie de Kiyoshi Kurosawa, Cure nous est ici proposé pour la première dans une édition Blu-Ray somme toute réussie qui aurait pu pousser plus loin le travail autour de l’image mais offrant un confort de lecture tout à fait correct. Confort auquel vient s’ajouter deux suppléments pertinents pour prolonger le film et s’intéresser au cinéma du cinéaste japonais. Une édition qui ne sera pas éternelle mais qui a le mérite de proposer une oeuvre rarement représentée dans la cinéphilie hexagonale, dans une restauration qui semble aujourd’hui être la plus aboutie de cette démonstration de cinéma fascinante.

L’édition Blu-Ray ainsi que l’édition DVD sont disponibles à l’adresse suivante :

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