L’Incompris : Critique et Test Blu-Ray

Réalisateur : Luigi Comencini
Acteurs : Stefano Colagrande, Anthony Quayle, Simone Giannozzi
Pays : Italie
Durée : 105 minutes
Date De Sortie (Salles) : 1968
Date De Sortie (Blu-Ray/DVD) : Juillet 2021
Prix du meilleur réalisateur pour Luigi Comencini aux David di Donatallo 1967

Synopsis : Le consul britannique à Florence vient de perdre sa femme. Ébranlé par le deuil, il partage la nouvelle avec son fils aîné, Andrea, mais choisit de cacher la vérité au plus jeune, Milo. Malgré les jeux qu’ils partagent et leur forte complicité, les deux frères sont divisés par l’attitude de leur père : alors qu’il manifeste toute sa tendresse au petit Milo qui souffre d’une santé fragile, le consul délaisse Andrea qu’il juge insensible et irresponsable…

Bien que reconnu comme cinéaste italien majeur, le parcours de Luigi Comencini est devenu peu représenté en France ces dix dernières années. Seules quelques éditions ont vu le jour dans un écrin HD, et c’est bien ce que compte réparer Carlotta Films en proposant une nouvelle restauration pour le grand classique du réalisateur : L’Incompris.

Un sortie disponible en Blu-Ray et DVD

L’article s’organisera de la manière suivante :

I) La critique de L’Incompris

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

I) La critique de L’Incompris

Luigi Comencini, le cinéaste miraculé

Luigi Comencini, aujourd’hui reconnu comme cinéaste incontournable, n’a pas toujours connu les acclamations critiques et publiques que nous lui connaissons désormais.

Né en Italie durant la Première Guerre Mondiale, le cinéaste vécut en France durant son enfance jusqu’à l’obtention de son Baccalauréat. Luigi Comencini poursuivit des études d’architecture à Milan pour finalement se tourner vers le cinéma en fondant la Cineteca Italiana. Il se consacre à la critique de films ainsi qu’à la rédaction de scénarios jusqu’en 1946 où il réussit à réunir des fonds pour réaliser son premier court-métrage Les Enfants Dans La Ville, suite au succès de ce dernier il débute sa carrière de réalisateur.

La carrière de Luigi Comencini fut faste et eu pour thématique de prédilection : l’enfance. La question de la place de l’enfant dans la société italienne fut représentée par le biais d’une approche pour la moins éclectique partant de la frontière du néoréalisme avec I Bambini E Noi jusqu’à l’adaptation de Pinocchio avec Les Aventures De Pinocchio en passant par la réécriture historique avec l’intrigant Casanova, Un Adolescent à Venise.

La critique italienne fut dure avec ses œuvres les qualifiant péjorativement de populaires, et ne leurs portant que très peu d’intérêt, une analyse négative de sa filmographie qui fut longtemps conservée dont L’Incompris subira les foudres, qualifié en 1967, date de sa sortie, d' »incroyable numéro de cabotinage et de niaiserie » ou encore d' »œuvre assez répugnante ».
C’est seulement dix ans plus tard, que le talent de Comencini fut reconnu avec la ressortie au cinéma de L’Incompris.
Le cinéaste reçoit en 1987 le Lion d’Or pour l’ensemble de sa carrière.

La famille naufragée

L’Incompris nous porte au sein d’une famille endeuillée par le décès de la mère, accentuant le poids des secrets et du silence. De ce funeste événement, qui aurait dû rapprocher les enfants de leur père, ne va naître que scissions émotionnelles et relationnelles en série. Le père, Sir John Ewardes, ambassadeur d’Angleterre à Florence, confie la disparition soudaine de la figure maternelle à son aîné, Andrea, faisant promettre à ce dernier de ne rien dire au benjamin, Milo.
De ce triangle mensonger va naître au fil du temps, des mots et de la mort, un étrange climat où Andrea sera perçu par son père tel un être dénué de sentiment, du fait d’une expression émotionnelle complexe, l’adolescence. La difficulté à mettre des mots sur sa peine, se traduit par un comportement « turbulent », ultime cri dans l’obscurité.
En partant de cette position d’incompréhension troublante, la figure paternelle, de cette famille anglaise, isolée en Italie, va reporter toute son affection vers son plus jeune fils, laissant à la dérive son fils aîné sans jamais voir, comprendre les maux qui transpercent son âme, sa chair

Cette situation où les non-dits, les absences du père et la configuration d’une nouvelle vie en compagnie de gouvernantes autoritaires, va porter le film vers une analyse envoûtante et désenchantée de la sphère familiale.
Comencini travaille avec complexité et humanité les moindres caractères de son récit. Il modèle les interactions entre ses personnages avec talent, transpose la fiction dans la réalité avec une aisance remarquable. En étudiant la relation entre le père et ses enfants, dans sa dimension schizophrénique mais également en explorant la lente dégradation des rapports fraternels, le film se dévoile avec une élégante habileté dans l’observation de l’intimité de ces êtres assourdis par le deuil, ne se comprenant plus. Luigi Comencini affine son récit, grâce aux contrastes qu’apportent la figure de l’oncle, régulateur des tensions, et des gouvernantes, gardiennes de la flamme destructrice du foyer.

En mettant de manière parallèle deux récits juxtaposés celui du complexe d’Oedipe, d’une part, et la confrontation entre enfance et prépuberté, d’autre part, le cinéaste peint une fresque fabuleuse tout en faux-semblant, tout en apparences, qui réussit à travers l’exploration du sensible à dévoiler les cœurs.

Il image le virage entre enfance et pré-adolescence avec subtilité à travers la relation qu’entretiennent les deux frères. Il définit l’enfance comme âge égoïste, là où il façonne l’adolescence comme la naissance des sentiments, des émotions.
Le réalisateur joue sur cette trouble réalité poussant les adultes à protéger les plus jeunes, délaissant parfois de manière tragique les enfants plus âgés. Une situation qui mène dans le film de Comencini à sauver l’un, et abandonner l’autre.
C’est avec ce difficile et torturé cercle relationnel que le réalisateur parvient à créer l’incompréhension au coeur de cette famille qui à chaque pas sombre un peu plus dans le drame, dans la perdition, dévoilant une architecture mélodramatique complexe fascinante, aux ressorts multiples.

Néanmoins au-delà de la complexité de la situation, avançant dans le silence et la douleur, sa composition se veut limpide. Elle ne s’attarde jamais avec lourdeur sur son propos laissant parler les regards, les décors, les gestes et les silences. Tout le génie de la proposition repose sur cette agilité à mouvoir l’histoire et les relations d’une scène à l’autre sans virer à la démonstration ou à l’explication. La poésie du quotidien nous tient, nous porte et nous révèle le perçu comme étourdissante réalité.

Une mystérieuse histoire du temps

En installant son récit en plein Florence, au coeur d’une villa bourgeoise, Luigi Comencini trouble les repères historiques et situe L’Incompris au-delà du temps. Il nous raconte une histoire universelle et tristement éternelle. Il construit le film à la manière des peintres romantiques du XIXe siècle. Il dépasse le réel pour s’égarer dans le sensible et la création d’un espace émotionnel, éden désenchanté, faisant de cette bâtisse luxueuse ainsi que de ces jardins des excroissances sentimentales d’Andrea.

Bien que semblant labyrinthique de prime abord, la maison et ses dépendances se referment petit à petit, cadenassant la soif de liberté du personnage principal, refermant, par la même occasion, notre regard sur les souffrances inavouées de ce jeune garçon à la recherche du regard maternel, de la douce voix qui berce les nuits, des câlins qui réchauffent l’âme, des mots qui réconfortent. En explorant continuellement les recoins de la villa, tout comme de la ville, Andrea est à la recherche du souvenir de sa mère, d’un indice pour la retrouver. Une exploration qui, une fois ayant atteint ses limites, devient une prison émotionnelle, où seul l’audace de la mort semble rédemptrice, libératrice.
Cette machine désespérée qu’active Comencini redouble de puissance en mettant le spectateur du point de vue de l’enfant, prisonnier de l’abstraction des codes du monde adulte, abandonné à sa seule tristesse.

Les larmes fantomatiques de l’enfant perdu

En racontant cette histoire à travers les yeux d’Andrea, Luigi Comencini parcourt le récit d’un point de vue rarement usité, celui de l’enfant.
Tout au long du film, le cinéaste a réussi à mettre en images et en émotions la difficile appropriation des codes du monde adulte par un enfant. Il dessine le portrait d’un jeune adolescent perdu à la fois apatride, ses camarades l’humilient car il n’est pas italien, mis au ban de sa famille, son père préférant ignorer ses actes de détresse et dans l’incapacité d’intégrer une société dont il ne détient pas les codes.

Ainsi, lorsqu’il tente de se lier d’amitié avec les enfants des villes, et des rues, il se trouve dans l’impossibilité d’interagir, ne connaissant que les manières de la bourgeoisie.
C’est dans cette perdition de l’enfant à travers sa famille, la société et son propre corps que le film atteint des sommets. On y perçoit la difficile place de sentiments, des émotions, au coeur d’un monde rigide, hermétique, où la famille reste le dernier lieu pour exister, lorsque ce dernier n’en devient pas hostile.

Dès les premières séquences, Andrea le sent, le sait, le seul moyen de retrouver la paix, sa mère, reste le grand voyage. En construisant un tel personnage le cinéaste convoque l’enfant-rebelle doublé de l’enfant-poète, Rimbaud renaît, pour son malheur retrouvé, pour nos sanglots désespérés.
Une renaissance du poète maudit qui au travers du jeu hors du commun de Stefano Colagrande, et de la mélodie glaçante de Fiorenzo Carpi, devient possible, réveillant les limbes, dépassant le monde des vivants, glissant vers le spectres perdus, au prix d’une larme, celle des peines invisibles, des souffrances inavouables.

L’Incompris, le mirage à la beauté désespérée

L’Incompris de Luigi Comencini est une une toile intemporelle qui dans sa lecture de l’enfant glace nos regards d’L’Incompris de Luigi Comencini est une toile intemporelle qui dans sa lecture de l’enfant glace nos regards d’adultes, appelant à repenser nos larmes, nos chagrins. Le cinéaste italien a conçu un monde dans lequel peu de cinéastes ont su réussir sans sombrer dans le misérabilisme, celui des âmes nues, des insouciants brûlés. Il révèle à nos ternes visions une réalité sensible que nous ne savions décrire jusque là, et qui pourtant existait, invisible, depuis tant d’années, devant nos yeux. Un miracle.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Dix ans après son édition DVD, Carlotta Films nous propose de revenir du côté du chef d’oeuvre de Luigi Comencini avec une nouvelle restauration Haute-Définition.

Image :

Note : 7 sur 10.

La nouvelle restauration que nous propose l’éditeur français, bien que parfois lisse et dégrainée, perdant la finesse de la pellicule, reste d’un niveau tout à fait correct et offre au film une nouvelle vie, conservant l’image aux nuances ternes tout en respectant la colorimétrie pointilleuse de l’oeuvre et affirmant de beaux contrastes.

Sans devenir un modèle d’exemplarité en matière de restauration, la proposition de Carlotta reste une réussite qui permettra à l’oeuvre de traverser encore de belle années dans une configuration tout à fait convenable.



Son :

Note : 7 sur 10.

Deux pistes sonores sont proposées :

  • Version Originale DTS-HD Master Audio 1.0 : Le master son en présence est net, avec une belle clarté autour des voix, chatouillant parfois dans les aigus, dû à la tonalité des voix d’enfants. Le mix permet une mise à niveau réussie entre les différents canaux entre ambiances sonores, bande originale et voix. La bande originale sature légèrement à certains endroits sans pour autant impacter la qualité du rendu sonore général.
  • Version Française DTS-HD Master Audio 1.0 : La version française est tout à fait correcte n’enfonçant pas le mix général de par une mise en avant trop importante des voix. Cependant, les doublages utilisés pour Andrea et Milo renforcent les aigus des voix d’enfants, pouvant au bout d’un moment venir irriter les tympans. Néanmoins la proposition est réussie et les soucis ne reposent pas sur le travail autour du master mais plutôt autour d’un doublage nasillard.

Suppléments :

Note : 7 sur 10.

L’édition Blu-Ray de L’Incompris comprend les suppléments suivant :

  • L’ENFANCE ÉGARÉE (24 mn – HD*) :

L’entretien avec Michel Ciment est comme toujours, avec ce critique et analyste cinématographique de référence, un véritable régal. Le supplément permet de réintroduire le film et son cinéaste à leurs époques respectives, d’analyser le film avec adresse mais également de revenir sur l’appréciation publique et critique de L’Incompris à travers 50 ans de cinéma.
Un supplément incontournable qui aurait gagné en maestria avec une meilleure prise sonore, la voix de Michel Ciment résonne, rendant certaines phrases imprécises.

  • À PROPOS DE… “L’INCOMPRIS” (36 mn) :

Le supplément propose une discussion entre Piero De Bernardi, coscénariste du film, et Cristina Comencini, fille du cinéaste. Les échanges se déploient de la genèse du film en partant de l’idée d’adapter le livre Misunderstood de Florence Montgomery jusqu’à la place qu’a occupé le film dans le coeur et la filmographie de Luigi Comencini. Un entretien qui vient explorer de nombreuses zones d’ombre de l’oeuvre et ouvre des voies d’appréciation nouvelles pour revenir explorer le film avec d’autant plus de fascination. Une réussite.

  • BANDE-ANNONCE ORIGINALE

NOTE GLOBALE :

Note : 7.5 sur 10.

L’édition Haute-Définition que propose Carlotta, sans être un fer de lance en matière de restauration, est une bien belle proposition, permettant de réactualiser l’édition DVD vieillissante de la décennie passée. L’Incompris de Luigi Comencini a encore de belles années à vivre à travers cette édition réussie tant dans ses caractéristiques techniques, que dans ses suppléments.

Pour découvrir L’Incompris de Luigi Comencini en Blu-Ray et DVD, par l’éditeur :

Pour découvrir L’Incompris de Luigi Comencini en Blu-Ray et DVD, par des acteurs indépendantes :

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